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Critique de film
Le film

Malevil

Partenariat

L'histoire

Un joli coin de campagne. Emmanuel Comte (Michel Serrault) aide la mère de Momo (Jacques Villeret) à rattraper son benêt de fils. On est samedi, c'est jour de douche et ça le Momo il n’aime pas. On devine en Comte, propriétaire du domaine de Malevil, un employeur paternaliste et qui n’hésite pas à mettre la main à la pâte. Tandis qu'il descend à la cave mettre son vin en bouteille, il est rejoint par Peyssou (Robert Dhéry), Colin (Jacques Dutronc) et le pharmacien (Jean Levrais) qui viennent l'entretenir d'un problème d'emplacement de lampadaire. C’est que Comte est aussi le maire de la petite commune avoisinante. Une fois réglée cette affaire tendue, il débouche une bonne bouteille pour ses administrés et, alors que Momo et sa mère pénètrent à leur tour dans la cave, les lumières s’éteignent. Un éclat lumineux d'une formidable intensité perce alors par la lucarne et un vacarme assourdissant éclate. Une chaleur étouffante s'élève et les empêche de respirer. Lorsqu'un homme carbonisé descend les escaliers et s'écroule mort à leurs pieds, ils comprennent que quelque chose de terrible est arrivé. En effet, il n'y a rien d'autre dehors qu'une pluie de cendres s'abattant sur une campagne dévastée...

Analyse et critique

Le succès de L'Argent des autres permet à Christian de Chalonge de se lancer dans une production assez ambitieuse et surtout d’aborder un genre - le récit post-apocalyptique - bien éloigné des habitudes du cinéma français. (1) Il réunit à nouveau devant l’écran Michel Serrault et Jean-Louis Trintignant, et retrouve le célèbre journaliste et homme de télévision Pierre Dumayet qui avait écrit les dialogues de L'Argent des autres. Le duo se lance dans l’adaptation du roman de Robert Merle paru en1972, prenant beaucoup de liberté avec la matériau d’origine, ce qui va mettre en colère l'écrivain qui demande le retrait de son nom au générique. (2) Éternel problème des écrivains (et de leurs lecteurs qui n’ont pas manqué ici de faire entendre leur colère) qui ne comprennent pas les spécificités du medium cinéma et s’attendent à une copie conforme de l’original. Problème souvent doublé par le fait que le cinéaste est lui aussi un artiste et qu’il puisse proposer à ce titre une relecture où transparaissent sa sensibilité et ses préoccupations propres. Vu la consistance du livre de Robert Merle, une adaptation était on ne peut plus légitime pour parvenir à un long métrage de cinéma qui se tienne. D'autant que de Chalonge n'a nulle envie de précipiter les choses mais bien au contraire de mener son récit sur un rythme étal, posé, et qu’il faut pour cela évacuer du récit des personnages et des actions (plus ou moins) secondaires. Les deux scénaristes ne gardent ainsi que deux communautés parmi le panel imaginé par Merle et éliminent de nombreux personnages, n'en conservant qu'une petite poignée. Enfin ils modifient la fin... et c'est d'ailleurs certainement ce qui a le plus déplu à l’écrivain.

Mais revenons au début. Malevil démarre là où L'Alliance se terminait, sur une apocalypse. Le film pourrait en être la suite directe, dans une autre partie de la France. Le lien est d’autant plus évident qu’il y a peu de différence dans le traitement de la scène, très simple, très sobre : de la lumière, un vrombissement et c’est la fin du monde tel qu’on le connaît. Mais là où L'Alliance fonctionnait dans l’attente d’une catastrophe avant tout métaphorique, Malevil s’intéresse à l’après et ce dans une veine réaliste. On découvre avec la poignée de survivants sortant de la cave un décor carbonisé. (3) Ils errent hagards, désemparés, tels des morts en sursis. Pas de musique, juste le souffle du vent, le silence qui s’est emparé de la Terre, la catastrophe ayant emporté jusqu’aux cris des oiseaux. Au bout d'une vingtaine de minutes de ce régime, Comte suggère que « l’on pourrait peut-être se remettre à parler ? » Se remettre à vivre donc, à refaire société.

Les sept survivants - le groupe initial récupérant le vétérinaire et Evelyne, une jeune fille devenue aveugle suite à la vision du flash de l'explosion - sortent de leur coma et se remettent à l’ouvrage. D’abord enterrer les morts et se débarrasser des cadavres d'animaux. Puis faire l’inventaire des victuailles, de la pharmacie, récupérer tout ce qui peut leur être nécessaire alentours. Et puis penser au futur et planter les premiers semis. Le film décrit tranquillement la réorganisation des survivants. Christian de Chalonge choisit de ne quasiment rien montrer des relations entre les personnages, tout passe par les actions, tout est terre-à-terre, concret. Il faut survivre et tous semblent oublier leurs propres êtres pour se concentrer sur cet unique objectif.

Si le récit évolue par la suite, le film conserve tout du long cette ambiance taiseuse et sèche installée dans la première partie. Pas de pathos, pas d'émotion. Ainsi l’utilisation de la musique est très parcimonieuse avec seulement deux ou trois passages composés par Gabriel Yared. Peu de dialogues également, et lorsqu’il y en a, ils sont dénués de toute poésie, purement factuels et descriptifs. Même les personnages sont très peu développés et n'appellent pas à l'identification. Rien dans le film ne joue finalement sur notre empathie, comme si après l'apocalypse les affects n'avaient plus leur place dans une société qui cède à un pragmatisme total : cultiver, manger, protéger le groupe, défendre son territoire, perpétuer l’espèce. Et dans ce dernier cas, même l'amour n'a plus son mot à dire, les couples étant froidement identifiés d’un simple « untel ira bien avec unetelle. » Les esprits critiquent ne manqueront pas de faire remarquer que tout cela est finalement peu différent de notre société actuelle. Que sans le vernis de la culture, des arts, des pensées, nous ne sommes que des bêtes toutes occupées à survivre. Il y a de ça dans le nouveau monde Malevil, mais dans un même temps le film montre que l’un des premiers réflexes des survivants est de retrouver un semblant d’organisation sociale. Comte déclare que plus rien ne lui appartient, que tout ce qui reste est à partager entre les survivants, mais le groupe en vient très vite à reconduire le modèle social qu’ils connaissaient avant la catastrophe en le réinstaurant dans son rôle de dirigeant de la communauté.

La vie repart ainsi, cahin-caha. Une vingtaine de minutes passent et les abeilles reviennent. Une génisse met bas. Mais le soleil ne perce toujours pas la couche de nuages et la pluie se fait attendre. Enfin elle arrive, et avec elle les premières notes de musique du film. Et les rires et les jeux. Puis ce sont les premiers rayons du soleil et Evelyne qui très symboliquement retrouve la vue au même moment. C’est le nouveau printemps du monde, la renaissance, les premières pousses bientôt suivies des premières récoltes. Mais d’autres n’ont pas eu la chance de reconstruire quelque chose et bientôt le groupe de Comte subit des pillages par des hommes retournés à un état quasi primitif. La vie reprend son cours et avec elle l’éternelle ritournelle de la lutte et de la mort. C’est la première échauffourée, les premiers coups de feu tirés pour se défendre et défendre leur pitance. Et les remords que l’on étouffe bien vite en se persuadant que l’on n’avait pas le choix...

[Attention divulgachage] Cette découverte d’autres survivants et le conflit qui s’ensuit sont les prémices de la principale confrontation du film. Alors que le roman propose au lecteur plusieurs rencontres avec des sociétés post-apocalyptiques ayant chacune pris un chemin différent (sur un mode The Walking Dead), le film se cantonne à la secte menée par Fulbert (Jean-Louis Trintignant), dit « le directeur », un dictateur illuminé qui alors que la vie renaît dehors maintient ses ouailles enfermées dans un tunnel de voie ferrée, les tenant prisonnières de son monde, de son rêve. Fulbert et ses sbires font régner la terreur, enfermant les réfractaires, abusant des femmes, faisant répéter ad libitum qu'ils sont les derniers survivants et les élus du nouveau monde. Forcément, Fulbert voit d’un mauvais œil l’apparition du groupe de Comte dont le simple fait d’exister remet déjà en cause le culte qu’il a imposé et donc son autorité.

Si le groupe d'Emmanuel représente une forme de République, Fulbert incarne bien évidemment le fascisme. Ceci étant, la première n'est pas exempte de torts et n'est pas présentée comme une société parfaite : il n’y a pas eu de véritable élection mais la désignation du possédant (l’aristocrate Comte) comme leader naturel et surtout elle protège ses frontières et ses maigres biens avec des fusils, chassant les nécessiteux et se recroquevillant sur elle même. Mais bon, Fulbert est tellement excessif, démoniaque, que l’ennemi demeure clairement identifié et la confrontation inévitable. Il faut libérer le peuple asservi et trancher la tête de l’hydre. La renaissance et déjà la guerre. La scène de combat qui ne manque pas de s’ensuivre est aussi courte que ratée. Mais si de Chalonge n’est clairement pas à l’aise dans ce type d’exercice, il parvient toutefois avec très peu de moyens (quinze figurants et trois fusils) à évoquer les tranchées de 14-18 et le maquis de 39-45 comme pour montrer la répétition sans fin des guerres. La rixe cacochyme est donc vite bouclée, la guerre contre le tunnel remportée par Malevil et les deux communautés réunies. La paix règne, les cultures abondantes, les couples formés et Evelyne enceinte. Seule la mise à mort de Fulbert sans sommation ni jugement apporte une note discordante dans cette image d’Épinal. Une note discordante qui annonce la grande dissonance finale. Car surgissent bientôt du ciel des hélicoptères et les habitants de Malevil se retrouvent embarqués aux côtés d’autres survivants secourus qui ne sont autres que ces primitifs qu'ils avaient auparavant chassés à coups de fusils. La zone est déclarée interdite et les hélicoptères les emportent avec leur honte et leur culpabilité...

Pas forcément toujours abouti (la parabole est un peu lourde, l’interprétation aussi parfois, comme Trintignant qui ne peut pas faire grand-chose d’un personnage qui n’est qu’un archétype), Malevil n’en demeure pas moins une précieuse expérience d’anticipation à la française. Précieuse car rare mais aussi parce qu'il y a une attention et un soin qui ne sont pas si courants lorsque le cinéma hexagonal tente l’expérience du genre. Le film bénéficie ainsi de ses très beaux décors et de la qualité de sa photo. Jean Penzer joue admirablement sur une palette très réduite de couleurs, créant un éternel crépuscule, travaillant sur des clairs-obscurs et une lumière diffuse et douce qu’il modèle magnifiquement. Quant aux décors de Max Douy (4), ils sont simples mais très évocateurs, imposant très efficacement une ambiance et prenant souvent seuls la charge du récit, ce qui permet à Christian de Chalonge des ellipses qui rendent le film efficace et trépidant malgré le rythme posé qu’il lui impulse.


(1) Il existe toutefois une courte mais vraie tradition du genre en France : La Jetée de Chris Marker (1962), Le Dernier homme de Charles L. Bitsch (1970), Demain les mômes de Jean Pourtalé (1976), Le Bunker de la dernière rafale de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, Le Dernier combat de Luc Besson (1983), Le Cimetière des voitures de Fernando Arrabal (téléfilm de 1983), Diesel de Robert Kramer (1985), Gwen, le livre des sables de Jean-François Laguionie (1985), Terminus de Pierre-William Glenn (1987).
(2) Il est finalement indiqué au générique « inspiré de ».
(3) Les décors naturels du Larzac sont transformés pour en faire cette terre dévastée. La production fait ainsi retourner la terre sur de grandes surfaces afin que toute trace de verdure disparaisse. Quant aux ruines du château, elles ont été construites pour le film.
(4) Max Douy - La Règle du jeu, Lumière d'été, Les Dames du bois de Boulogne... - a alors 66 ans et reçoit, pour ce qui sera l’une de ses dernières collaborations pour le cinéma, un César bien mérité.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 15 juillet 2019