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Critique de film
Le film

Les Chiens enragés

(Cani arrabbiati)

L'histoire

En possession de l’argent volé dans un transport de fonds dont ils éliminent l’un des convoyeurs, quatre braqueurs prennent la fuite devant la police. Si l’un d’eux est tué, les trois autres se couvrent en prenant en otage une femme ainsi qu’un automobiliste qui affirme conduire son garçonnet malade à l’hôpital. Commence alors une cavale où, à chaque instant, le pire peut arriver...

Analyse et critique

Les Chiens enragés est l'une des œuvres maudites de Mario Bava, restée longtemps invisible alors qu’elle aurait pu donner un nouveau souffle à sa carrière en sortant au moment de sa production. Lorsqu’il s’attèle au film, Mario Bava sort de plusieurs expériences douloureuses s’étant soldées par des échecs critiques et commerciaux. Baron Vampire (1972) était une forme de redite moins inspirée de ses précédents essais gothiques tandis que Lisa et le diable (1974), une de ses œuvres les plus puissantes allait être dénaturée sous un nouveau montage afin de surfer sur les modes sous le titre de La Maison de l’exorcisme. L’heure était venue d’une certaine remise en question pour le réalisateur, qui surprend avec le virage que constitue Les Chiens enragés.


Le film est en quelque sorte une manière de rattraper une contemporanéité à la fois cinématographique mais aussi sociale italienne. Mario Bava est un cinéaste de l’artifice et de la rêverie, qui au gré des virages du cinéma d’exploitation italien (un œil rivé sur les succès américains) se sera essayé au film gothique, d’aventures ou encore de science-fiction. Même l’ancrage plus urbain de ses films à suspense préfigurant le giallo comme La Fille qui en savait trop (1963) ou Six femmes pour l'assassin (1964) remodelait à sa manière le réel pour immerger dans une atmosphère particulière. Les Chiens enragés vient un peu bousculer ces certitudes à travers des influences aux antipodes du cinéma de Bava. L’urgence, la violence décomplexée et choquante ainsi que le malaise ambiant surfent ici sur les succès du poliziottesco, avatar italien du polar urbain américain façon French Connection (1971) ou L'Inspecteur Harry (1971). Ces productions s’approprient le genre en s’appuyant sur le contexte d'un pays au bord de l’implosion, plongé dans les soubresauts des Années de Plomb, la corruption et les exactions de la mafia. Mario Bava a donc une démarche opportuniste mais aussi une volonté de bousculer son approche formelle coutumière en marchant sur ces pas, auxquels on peut ajouter un certain cinéma d’horreur extrême émergeant comme La Dernière maison sur la gauche (1972) de Wes Craven - dont on retrouve la noirceur, l’atmosphère hallucinée et les antagonistes bestiaux dans Les Chiens enragés. Cependant, Mario Bava s’approprie réellement le matériau en y ajoutant l’ironie et la misanthropie de La Baie sanglante (1971), un beau jeu de massacre et ancêtre du slasher qui restait son film le plus graphiquement violent à ce jour.


Dès la chaotique scène de hold-up d’ouverture, le ton est donné. Le montage et les cadrages se font confus sur le score répétitif et lancinant de Stelvio Cipriani. Nous comprenons vite que tout est possible et surtout le pire, quand Bistouri (Don Backy) poignarde sauvagement l’homme qui l’empêchait de récupérer la sacoche du butin. La fuite est un carnage où aucun quidam n’est épargné, où la violence éclate de façon pulsionnelle chez des individus inconscients qui n’ont plus rien à perdre. Ce n’est pourtant rien comparé à l’ambiance suffocante du huis-clos qui va suivre entre les trois malfrats survivants, Bistouri, le meneur Dottore (Maurice Poli), le colosse Trentadue (George Eastman) et leurs otages avec Maria (Lea Lander) et Riccardo (Riccardo Cucciolla) dont la voiture a été réquisitionnée. Il y transporte son enfant malade qu’il emmenait à l’hôpital et cette péripétie retarde donc l’échéance. Toute la violence que l’on a vue précédemment se déchaîner à l’extérieur est difficilement contenue dans l’intérieur de cette voiture, où la nature bestiale des kidnappeurs ne se ressent plus uniquement par le geste.


Les visages en sueur, les regards fous et la gestuelle menaçante s’exposent crûment dans une promiscuité irrespirable où les velléités barbares des personnages font craindre une mort brutale ou l’agression sexuelle pour la jeune femme. Tous sont des individus décérébrés, des hommes-enfants n’obéissant qu’aux stimuli les plus primaires dans un avilissement total. Loin de l’élégance d’antan, Mario Bava capture cette tonalité régressive par un filmage sur le vif, un montage heurté traduisant la confusion ambiante. Les moments dérangeants ne manquent pas et concernent plus particulièrement la jeune femme humiliée jusqu’au dernier stade sans franchir néanmoins le pas du viol, non par morale mais pour souligner l’autre travers de rivalité viriliste régnant entre les méchants. L’enfant endormi est le seul élément d’innocence traversant le film, mais sa torpeur finit également par être suspecte tout comme la soumission trop complète de son père. L’ambiguïté plane jusqu’à une conclusion vaine et cathartique où, sur un registre plus sombre et désespéré, Bava retrouve le pessimisme de La Baie sanglante.


La faillite d’Alberto Leone (le même producteur ayant charcuté Lisa et le diable) va amener la justice à mettre le film sous scellé et en empêcher la sortie, au grand dam de Mario Bava. Si le succès n’était certes pas assuré, la violence du film promettait une polémique et donc une lumière qui aurait remis Mario Bava dans le coup. Il n’en sera rien, Bava ne verra pas Les Chiens enragés exploité de son vivant et ne signera que deux autres films avant de disparaître en 1980. Il faudra attendre 1995 pour que ce diamant noir longtemps fantasmé par les fans de Bava soit visible de tous.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 23 juin 2022