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Critique de film
Le film

Le Boss

(Il boss)

L'histoire

A Palerme, Nick Lanzetta est l’homme de main d’une famille mafieuse sicilienne, sous les ordres de de Don Giuseppe Daniello, lui-même lieutenant de Don Corrasco. Il est missionné pour détruire les principaux dirigeants d’une famille ennemie, qu’il attaque à la grenade dans une salle de cinéma privé. Le massacre déclenche une guerre violente entre Siciliens et Calabrais. Meurtres et rapts vont se succéder dans une lutte qui va remettre en cause toute la structure de la mafia palermitaine.

Analyse et critique

Dans la foulée de Passeport pour deux tueurs, Fernando Di Leo enchaîne un nouveau tournage, Le Boss, qui viendra clore ce que l’on désignera a posteriori comme la Trilogie du Milieu. Nous quittons cette fois Milan pour Palerme et l’univers littéraire de Giorgio Scerbanenco pour celui de l’auteur américain Peter McCurtin, Di Leo adaptant ici son roman Mafioso. Restent cependant les sujets de prédilection de Di Leo, et notamment son goût pour les hommes de main, les petits gangsters qui tentent de survivre dans le système. Après Ugo Piazza et Luca Canali, il s’intéresse ici à Nick Lanzetta, un tueur qui obéit aux ordres, bras armé d’un système dont il ne perçoit pas complètement les rouages, plongé dans un déferlement de violence dont il essaiera de tirer parti. Lanzetta est totalement manipulé, mais il va comme les personnages précédents construire sa propre forme d’héroïsme pour sortir le mieux possible d’une situation a priori totalement défavorable pour lui.

Avec Le Boss, Di Leo change de ville mais pas vraiment de décors. A la grisaille de Milan succède la grisaille palermitaine. Sa Sicile ne ressemble pas à celle que l’on voit habituellement à l’écran. Peu de soleil, peu de couleurs vives, nous sommes ici très loin d’un tableau idyllique. Finalement, pour le cinéaste, le nord et le sud de l’Italie se ressemblent : un monde corrompu et une violence installée, manipulés par les puissants. On ne reconnait d’ailleurs pas Palerme, nous savons que nous y sommes, et Di Leo ne s’en sert que pour renforcer la menace de la Mafia, sur sa terre natale, mais en la rendant méconnaissable il renforce surtout l’idée que la menace du crime organisée est partout la même et qu’elle ne véhicule aucun romantisme : Palerme comme Milan sont des villes grises sous le joug de la Mafia. Il y aurait beaucoup à dire sur l’image glamour que donneraient certains cinéastes au crime organisée, une vision souvent exagérée par la critique, mais ce qui est certain, c’est que le point de vue de Di Leo ne fait aucun débat. Il n’a aucune sympathie pour les mafieux, qu’il filme tous comme des crapules. On ne trouve aucun personnage sympathique dans Le Boss, du bas au haut de la pyramide. Nous ne voyons ici que des personnages avides de pouvoir, évoluant à la limite de la folie tel Cocchi, le chef des Calabrais qui se lance dans des discours quasi incohérents, comme celui qu’il tient devant la fille enlevée de Don Daniello. C’est un univers dans lequel tout le monde joue contre tout le monde, où les fidèles hommes de main peuvent trahir sans une once de réflexion leurs chefs ou leur meilleur ami, comme le démontrera le finale du film.


L’autre parti pris moral de Di Leo sur la Mafia, c’est l’évidence pour lui des relations qu’elle entretient avec le pouvoir politique. C’est dans Le Boss le message qu’il fait véhiculer par le personnage de l’Avvocato Rizzo, qui sert d’intermédiaire entre les familles et des personnages puissants de l’Etat qui restent dans l’ombre. Sans se salir les mains, il tire toutes les ficelles et sort gagnant de toutes les confrontations, manipulant aussi bien les Siciliens, les Calabrais ou la police. Dans le rôle, Corrado Gaipa est comme toujours magistral, retrouvant un personnage qui rappelle un peu celui qu’il interprétait dans Société anonyme anti-crime, affable mais dangereux et intouchable. Di Leo ne s’en tient pas là, citant explicitement le nom de quelques politiciens dans la scène de la morgue, et en évoquant d’autres sans équivoque possible. A la sortie du film, le démocrate-chrétien Giovanni Gioia, de nombreuses fois ministre, intentera d’ailleurs des poursuites envers Di Leo, croyant se reconnaitre dans le récit. Il les abandonnera après avoir compris qu’une telle réaction ne faisait qu’entacher encore plus sa réputation. Di Leo peint ainsi un monde dans lequel Mafia et pouvoir sont indissociables au plus haut niveau comme sur le terrain, puisque la police est totalement impuissante et inféodée aux criminels. Tous les policiers du film ne recherchent que leur propre intérêt, tentant de se placer dans le jeu de pouvoir palermitain plutôt que de lutter contre le crime. A ce titre, il faut noter la belle réussite qu’est le personnage du préfet, d’un cynisme achevé et qui apporte un ressort quasi comique au film, anticipant ainsi ce que sera l’évolution du polizziotescho dans seconde partie des années 70. Vittorio Caprioli est particulièrement brillant dans le rôle.

Malgré cette vision très claire portée par le cinéaste, Le Boss peine à être aussi prenant et passionnant que les deux précédents films de la Trilogie du Milieu. Di Leo maîtrise pourtant toujours aussi bien les grands moments de violence, avec cette ouverture spectaculaire qui voit Lanzetta mener une attaque au lance-grenade, ou la grande vendetta aux deux-tiers du film qui fait écho à celle de Michael Corleone à la fin du Parrain, ou encore le duel final. Le cinéaste apporte à ces séquences toutes son inventivité, son sens de l’exagération qui font mouche à tous les coups. En revanche, le liant nous semble plus faible, notamment la première heure, bavarde et parfois confuse qui peut perdre le spectateur. Et puis il y a la question de l’acteur principal. Malgré ses qualités, Henry Silva n’a pas le charisme de Gastone Moschin ou la folie de Mario Adorf. Il peine à convaincre totalement dans cette trajectoire héroïque que Di Leo nous propose à nouveau, et il nous semble un peu pâle devant certains seconds rôles tels Corrado Gaipa ou l’immense Richard Conte qui l’écrasent de leur charisme. Malgré quelques séquences marquantes, Le Boss est ainsi un film plus banal que ses prédécesseurs, plus ordinaire.


Ces réserves sont bien sûr relatives, et l’amateur de polar italien et de films de Mafia découvrira avec plaisir ce film parfois bancal mais qui retrouve son efficacité dans sa seconde partie, avec un savoir-faire toujours présent et le retour de l’excellent Luis Bacalov à la musique, pour une B.O. très convaincante. Le Boss clôt la Trilogie du Milieu de Di Leo mais ne signifie pas la fin de son intérêt pour le polar, qui restera son genre de prédilection et dans lequel il tournera de nouveaux grands films, dont notamment Salut les pourris l’année suivante, avec Luc Merenda et de nouveau Richard Conte.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 22 juin 2021