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Critique de film
Le film

Passeport pour deux tueurs

(La Mala ordina)

Partenariat

L'histoire

Un parrain new-yorkais envoie deux tueurs froids et implacables à Milan. Leur cible : Luca Canali, un petit maquereau sans envergure que Don Vito Tressoldi, le parrain local, a dénoncé comme le responsable de la disparition d'une cargaison de drogue. Luca se retrouve face à une situation qui le dépasse, mais décide de se battre.

Analyse et critique

Le succès de Milan calibre 9 entraine pour Fernando Di Leo la mise en chantier immédiate de son film suivant : Passeport pour deux tueurs. Les ingrédients sont sensiblement les mêmes : la ville de Milan, la petite délinquance et le milieu, la tronche inoubliable de Mario Adorf, quelques séquences de violence bien troussées et quelques jolies filles court vêtues. On peut même y voir une forme d’approfondissement de son film précédent, singularisant encore un peu plus l’apport du cinéaste au polar italien, et traçant un sillon cohérent qui justifiera, a posteriori, la qualification de Trilogie du Milieu pour Milan calibre 9, Passeport pour deux tueurs et Le Boss. Si le nom de Scerbanenco n’est plus présent au générique de ce film, c’est tout de même de son univers que s’inspire ce film, avec un Milan plus lumineux mais toujours aussi peu attirant, et ce goût pour les gangsters de bas étage. Ici, il s’agit de Luca Canali, un petit maquereau sans envergure embarqué dans une tragédie qui le dépasse.


Ce qui frappe principalement si l’on envisage Passeport pour deux tueurs comme un polar italien, c’est l’absence totale de policiers. Alors que dans son précédent film, Di Leo les enfermait presque totalement dans leur commissariat en leur concédant uniquement le droit de commenter les événements, il les élimine ici totalement. Une situation particulièrement rare dans le genre, qui fait bien souvent du flic son héros. On pourrait voir dans cette omission un message politique en creux, stigmatisant une police incapable de défendre la population, mais la population elle-même est également absente. SI Di Leo descend dans les bas-fonds, c’est pour s’intéresser à des individus bien particuliers, tels Ugo Piazza ou Luca Canali, mais le peuple dans son ensemble n’apparaît pas à l’écran, contrairement là aussi à beaucoup de productions du genre, qui mettent souvent en scène des masses de citoyens terrorisés par la violence. Di Leo joue sur un autre terrain, celui de l’individu face aux pouvoirs criminels et économiques qui régissent le monde dans l’ombre. Avec Passeport pour deux tueurs, il s’engage totalement dans cette voie là où Milan calibre 9 conservait encore certains éléments plus traditionnels du poliziottesco. Et c’est à ce niveau qu’il exprime son message politique, car Passeport pour deux tueurs n’en est pour autant pas dépourvu. La scène d’ouverture est à ce point de vue très explicite : un parrain américain, dans son building new-yorkais, envoie deux tueurs en Italie pourchasser Luca Canali, en leur demandant de « mettre les pieds sur la table » à Milan, de s’y comporter en terrain conquis, de s’y servir comme David (Henry Silva) le fait avec les femmes qu’il croit acquises. Une allégorie à peine voilée de la politique américaine en Italie depuis la guerre, qui après avoir remodelé le visage politique de la péninsule à sa guise, continue de tenter de l’influencer- notamment via le réseau Gladio. (1) Un ordre qui va bouleverser le destin de Luca autant que celui de la mafia locale de Tressoldi (littéralement trois sous), tous finalement ravalés du point de vue américain au rang de pions dont on peut allégrement disposer. Une vision politique plus globale qu’à l’accoutumée pour le polar italien, qui quitte ici la sphère strictement italienne pour aborder avec une certaine modernité la question d’un pouvoir mondialisé.

Passeport pour deux tueurs, c’est donc l’histoire de Luca Canali, un proxénète banal, presque ridicule, apparemment plus pathétique que dangereux. D’outre-Atlantique, l’ordre tombe de le tuer, après que la mafia locale l’a désigné responsable d’une escroquerie. C’est l’histoire d’un homme qui va presque devenir un héros, se rebellant contre un destin qui semblait arrêté pour lui par une main occulte. Son statut initial, méprisable, s’efface presque au fil du film devant sa ténacité et sa hargne face au vrai Mal. Celui des puissants, des intouchables. Ce rôle est le triomphe de Mario Adorf, qui fait merveille par son talent d’acteur et par la singularité de son visage et sa silhouette, dont Di Leo fait un merveilleux usage. D’abord amusant dans la première scène où nous le voyons, il se transforme à l’œil nu, faisant passer par son regard toute la colère de son personnage. Cette intensité est d’ailleurs la clé d’une des scènes les plus singulières du film. La fameuse course poursuite, passage obligé du polar italien et ici, comme souvent, organisée par Rémy Julienne, est mise en scène d’une manière très particulière par Di Leo. Plutôt que de rechercher la sensation de vitesse par des plans sur la circulation ou les roues des véhicules, Di Leo se concentre sur le visage de Mario Adorf dans une succession de plans serrés. Un choix original qui nous offre ce qui est probablement l’une des scènes les plus intenses du genre, qui quitte le spectacle mécanique pour celui de la colère insoutenable, de la folie vengeresse de Luca Canali.

Aux trousses de Luca : deux tueurs interprétés par Henry Silva et Woody Strode, dans la position des habituelles stars américaines des productions de genre italiennes venues offrir une visibilité au film dans les salles outre-Atlantique contre un solide cachet. Les deux incarnent le gangster à l’américaine, tel que le cinéma l’a dessiné depuis les années 30, des professionnels que l’on imagine invincibles et qui représentent aux yeux du spectateur un défi insurmontable pour Canali, ce qui renforce encore son héroïsme. Les deux ont une allure froide ; et si Henry Silva ouvre des failles dans son personnage, qui joue au tombeur lourd lorsqu’il croise des femmes, Woody Strode est, quant à lui, parfaitement marmoréen. Le couple est impressionnant, et il est difficile de ne pas y voir une source d’inspiration pour le couple de tueur que Tarantino filmera plus de vingt ans plus tard dans Pulp Fiction.


Passeport pour deux tueurs est un crescendo. Le début est léger, un polar presque anodin, à la mise en scène plutôt sage. Puis le personnage principal se met en colère, apportant la violence et réveillant la folie de la mise en scène de Di Leo. Le finale, équivalent urbain et moderne du duel westernien, est une séquence folle, excessive, dans laquelle le cinéaste ose tout, même filmer un chaton qui interrompt la séquence. Le récit et la mise en scène progressent de concert, formant un ensemble particulièrement cohérent pour un film qui évolue naturellement sous nos yeux. On peut légitimement le considérer comme un peu moins marquant que Milan calibre 9. Il y manque peut-être un équivalent à la formidable scène d’ouverture de ce dernier et il offre une galerie de personnages surement un peu moins étoffée. Mais il est finalement peut-être encore plus fidèle à la vision de son auteur, encore plus représentatif de sa conception originale du polar par rapport à ses contemporains. Il s’agit en tout cas d’un thriller plus que solide, et à nouveau de l'un des meilleurs films du genre.


(1) Réseau installé par l’OTAN à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour contrer une éventuelle menace d’invasion soviétique et « protéger » l’Occident du communisme.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 3 juin 2021