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Critique de film
Le film

Société anonyme anti-crime

(La Polizia ringrazia)

L'histoire

A Rome, le commissaire Bertone tente de faire son travail face à une criminalité exacerbée et un système judiciaire dont chaque faille est exploitée par les avocats. A la poursuite de deux voyous auteurs d'un braquage ensanglanté de deux assassinats, il retrouve l'un d'eux exécuté. C'est le premier cadavre d'une série de suspects retrouvés mort, qui va peu à peu mettre le commissaire Bertone sur la piste d'une société secrète, décidée à faire justice par ses propres moyens.

Analyse et critique

En 1968, Carlo Lizzani tournait avec Bandits à Milan le premier film d’un genre que l’on appelle aujourd’hui le poliziottescho, le « polar à l’italienne ». Le cinéaste crée alors une sorte de version moderne du néo-réalisme, qui conserve le contact direct avec la réalité et les gestes du quotidien et prend conscience de la violence brutale de la société, tout en introduisant des éléments beaucoup plus stylisés, dont une fameuse course poursuite qui deviendra l’élément le plus emblématique du genre. Toutefois, le genre n’explose pas dès cette sortie. Quelques films vont s’en inspirer, mais il faut attendre 1972 et Société anonyme anti-crime pour que la production de poliziotteschi prenne une ampleur comparable à celles que connurent le western italien ou le giallo. Là où le film de Lizzani était presque une œuvre visionnaire, anticipant les pires moments de violence politique connus par l’Italie, celui de Steno est parfaitement de son temps, reflet direct et contemporain des Années de plomb. En un seul film, Steno fait alors plus que définir les codes d’un genre. Il en pose le cadre théorique dans lequel s’exprimeront tous ses successeurs, souvent avec moins de recul et de réflexion, mais dont les meilleurs exemples dialoguent en fait directement avec cette œuvre matrice.

Il est très surprenant de voir Steno, scénariste et réalisateur à la carrière déjà longue, s’attaquer à un polar politique en 1972 alors qu’il a été pendant la quasi-intégralité de sa carrière le cinéaste d’une comédie populaire, notamment pour l’acteur star Toto. Jusque-là, il était resté à l’écart de l’âge d’or du cinéma italien, alors qu’on aurait pu l’imaginer prendre en marche le train de la comédie à l’italienne, pourtant initié par Mario Monicelli, qui coréalisa avec lui plusieurs films. Le cinéaste dut d’ailleurs avoir lui-même conscience de cette singularité dans sa filmographie, puisque, pour la seule fois de sa carrière, il signe Société anonyme anti-crime de son nom complet, Stefano Vanzina. Le film suit le commissaire Bertone, en poste à Rome, qui doit faire face à une criminalité violente et à un système judiciaire laxiste, dont profitent les avocats pour remettre en liberté de dangereux individus. Il est rapidement confronté à une étrange société secrète, qui fait justice elle-même dans les rues de la capitale italienne. Loin de soutenir cette démarche, comme auraient certainement pu le faire d’autres héros de poliziotteschi à venir, Bertone combat également cette société. Il marche sur un fil, tentant de restaurer la justice sans jamais en transgresser les règles. C’est une figure singulière dans le genre, que l’on retrouvera plutôt rarement. Le commissaire typique du policier italien est un homme viril, souvent incarné par des acteurs séduisants tels Franco Nero ou Luc Merenda, qui n’hésitent pas à franchir la ligne blanche pour tenter de faire régner leur loi. Ici, Enrique Maria Salerno, avec son physique râblé, incarne un flic plus réfléchi, moins violent. Il est la figure type du policier qui veut bien faire son travail. Plutôt que de vouloir résoudre le problème par lui-même, il tente de faire avec les règles en place, même s’il sait bien que « nous avons les mains liées », comme il le dit, annonçant par là le titre d’un classique du genre, La Police a les mains liées de Luciano Ercoli. Le rôle du personnage est ainsi d’exposer la situation de la société italienne, de démonter son mécanisme, sans forcément proposer de solution incontestable. Ainsi, Société anonyme anti-crime se rapproche du cinéma de Damiani ou de Petri, que l’on reverra peu dans le genre à l’exception des autres films mettant en scène Salerno, La Police au service du citoyen et Un homme, une ville de Romolo Guerrieri, en offrant une réflexion sur l’état de la justice et de la police italiennes. C’est ensuite dans ce cadre que se dérouleront la plupart des films du genre, qui se positionneront vis-à-vis de cette situation.


Si sa carrière de Steno, avec ses nombreuses comédies populaires, faisait jusque là de Steno un honnête artisan, il aurait été incongru de lui attribuer une vision d’auteur, ni même une mise en scène particulièrement marquante. Avec Société anonyme anti-crime, il change pourtant radicalement de style. Ses prises de vues dans la rue, dans un style documentaire, prennent un ton néo-réaliste. Elles font viscéralement ressentir la violence qui y règne et la colère de la population, notamment lorsque le commissaire relâche les suspects habituels lors de l’interpellation qui suit le braquage du début du film. A l’inverse, les séquences de narration, qui font avancer le scénario, sont filmées de manière plus posée, plus calme. Cela ne l’empêche pas de trouver quelques idées étonnantes, telle une singulière conférence de presse donnée par Bertone dans un bus, où il expose aux journalistes comme aux spectateurs l’état de la société italienne, en faisant le tour des lieux de la prostitutions romaine. La manière dont Steno montre alors sa relation respectueuse et complice avec les travailleurs du sexe n’est pas sans évoquer les rondes nocturnes de Kilvinski dans Les Flics ne dorment pas la nuit, Steno posant le même regard humain que Richard Fleischer sur cette partie de la population. Enfin, Steno sait se faire moderne lors des scènes d‘action, dont l’incontournable course poursuite. Celle de Société anonyme anti-crime n’est ni la plus longue, ni la plus spectaculaire de l’histoire du poliziottescho, mais sa conclusion glaçante en fait incontestablement l’une des plus frappantes. Surtout, alors que par la suite elle deviendra un passage obligé, pour le plus grand plaisir des amateurs du genre, elle est ici un élément indispensable à la narration, l’illustration visuelle de l’accélération du film, et plonge vers une noirceur insondable dans sa conclusion.

[ATTENTION : LE PARAGRAPHE SUIVANT RÉVÈLE DES ÉLÉMENTS DÉCISIFS DE L’INTRIGUE]
Société anonyme anti-crime aurait pu être, toute proportion gardée, un simple polar s’il s’était conclu sur la démission de Bertone, après l’arrestation du braqueur qu’il poursuivait depuis le début du film, et son constat de l’irréversibilité de la situation des policiers italiens. Succès ponctuel, échec global, le ton du film aurait déjà été à la noirceur, et le fil rouge narratif était bouclé. Pourtant, le scénariste-réalisateur Steno choisit d’aller au bout de sa démarche et de la logique de son récit. Dans une démarche qui met la lucidité et l’honnêteté au centre de la démarche du cinéaste. En montrant la confrontation de Bertone avec ceux qu’il a démasqués comme étant à la tête de la société secrète, et immédiatement sa brutale mise à mort, Steno nous offre une des fins les plus dures du cinéma policier, complétée par la prise de conscience du procureur, qui voit enfin la corruption de son environnement en rencontrant sur les lieux du crime la voiture noire d’un officiel menaçant, dont l’attitude le renseigne sur l’étendue du mal. Cette conclusion nous dit que la menace est partout et qu’il est impossible de la combattre ou d‘y échapper, qu’on ne peut lui donner un visage. En une courte conclusion, Steno donne ce qui est peut-être la plus évidente explication de ce qu’est la stratégie de la tension que vit l’Italie à ce moment-là, et de ce qu’elle représente pour le pays. Peu des films du genre iront aussi loin dans la démonstration. Ce n’est en fait plus nécessaire, tout est dit ou presque sur le contexte politique de ces différents récits. Société anonyme anti-crime devient alors une référence, vis-à-vis de laquelle se positionneront tous les polars suivants. Les films qui peuvent être considérés comme à l’origine d’un genre ne sont pas si nombreux dans l’histoire du cinéma, mais ceux qui peuvent prétendre en avoir totalement défini le cadre sont encore plus rares. Celui-ci est peut-être un cas unique ; ce qui renforce, en plus de ses qualités intrinsèques, son caractère indispensable.
[FIN DES RÉVÉLATIONS]


Cette richesse de fond ne fait pas de Société anonyme anti-crime un pensum théorique, bien au contraire. Rythmé, le film s’appuie sur des personnages travaillés et sur un casting particulièrement pertinent. Nous avons parlé de Bertone, il est dans l’impressionnante carrière d’Enrique Maria Salerno le rôle d’une vie. Il se dégage de son interprétation une forte rigueur morale mais aussi une humanité profonde. Nous le ressentons à chaque instant sur un fil, tentant de maintenir une morale dans un univers dysfonctionnel, conscient à chaque instant du risque de glisser vers un comportement extrême. A ses côtés, il faut souligner la présence de la toujours géniale Mariangela Melato dans le rôle ambigu d’une journaliste qui est la petite amie de Bertone, le secouant dans son activité et le soutenant dans le privé. L’actrice apporte une sincérité profonde à ce personnage ambivalent et attachant. De nombreux visages habituels des productions italiennes sont présents, tels Franco Fabrizi ou Mario Adorf, et l'on retrouve également Cyril Cusack dans la position classique de la star américaine qui vient valoriser le film, et qui tient ici avec brio un rôle particulièrement détestable. On notera enfin la courte mais marquante apparition de Corrado Gaipa dans le rôle d’un avocat là aussi ambigu. Il n’a pas encore interprété Don Tommasino dans Le Parrain - un mafieux sympathique mais mafieux tout de même, mais ce rôle est dans nos esprits. Pour le spectateur actuel, la dimension menaçante du personnage mais aussi la confiance que l’on peut lui accorder s’en trouvent simultanément renforcées.

Sur une remarquable musique de Stelvio Cipriani, très souvent inspiré lorsqu’il s’agit de polar, Société anonyme anti-crime est à la fois un polar passionnant et une radiographie précise de l’Italie de son époque, plaçant son héros dans un système de contraintes inconciliables et aussi dangereuses que les menaces que les deux extrêmes politiques font peser sur le pays à ce moment-là. Si on parle souvent de l’influence du cinéma américain sur le poliziottescho, on pourrait penser la retrouver ici, en voyant dans le film une reprise du Magnum Force de Ted Post. Ce dernier ayant été tourné un an plus tard, la réflexion ne tient pas. Et pour cause, si le style s’inspire du cinéma d’action américain, les problématiques posées par le polar italien ne sauraient être plus endogènes. Le film de Steno le démontre brillamment et s’impose comme la référence du genre. Un film incontournable, qu’il est indispensable de découvrir séance tenante !

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Par Philippe Paul - le 11 février 2021