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Critique de film
Le film

La Charge de la brigade légère

(The Charge of the Light Brigade)

Partenariat

L'histoire

La Russie ayant envahi la Turquie, la Grande-Bretagne enrôle et forme de nouveaux soldats afin de contrer cette invasion avec ses alliés français. De retour en Grande-Bretagne, où il est appelé à rejoindre le 11ème Hussards de Lord Cardigan, le Capitaine Lewis Nolan retrouve son vieil ami William Morris qui s’apprête à épouser Clarissa. Les deux camarades passent leurs moments de détente ensemble, et la jeune femme ne peut très longtemps cacher son affection pour le fougueux capitaine. Durant le siège de Sébastopol, les 600 cavaliers de la brigade légère dirigés par Lord Cardigan sont envoyés par erreur à la charge dans la vallée de Balaklava, au sud de la ville, contre une armée forte de 20 000 hommes et canons, livrés ainsi à une mort certaine.

Analyse et critique

« C’est la ferveur populaire qui nous mène à la guerre. Il n’y a pas de raisons pour une guerre. Personne n’en comprend les implications. Parce qu’il n’y en a pratiquement pas. Ne faisons pas semblant que l’Angleterre chrétienne peut s’entendre avec la Turquie des infidèles contre la Russie chrétienne ! »

Le 4 octobre 1853, la guerre est déclarée entre l’Empire Ottoman et la Russie. Cette dernière, entendant officiellement défendre les intérêts des chrétiens orthodoxes face aux exigences des communautés catholiques romaines installées dans les Lieux saints, a profité de l’occasion pour envahir la Moldavie et la Valachie afin de renforcer son accès à la Mer Noire et indirectement à la Méditerranée. La Grande-Bretagne y voit un danger pour le maintient de la route qui mène à ses colonies indiennes. Elle tente dans un premier temps de convaincre Nicolas 1er, Tsar de Russie, de se retirer, aidée dans ses pourparlers par la France, impliquée dans la défense des communautés catholiques des régions incriminées et désireuse de maintenir un semblant d’ordre dans la région. Les tractations dureront en vain plusieurs mois. Le 12 mars 1854, la France et la Grande-Bretagne s’allient officiellement contre la Russie et lui déclarent la guerre le 27. La Guerre de Crimée peut commencer. On peut dire qu’elle sera l'une des premières guerres modernes, puis qu’elle verra se généraliser l’utilisation du télégraphe, des reporters, et des photographes furent envoyés pour couvrir les batailles… Elle s’enlisera jusqu’en 1856 aux dépens de la Russie ; Alexandre II, fils et successeur de Nicolas 1er, acceptant le 30 mars 1856, de signer le Traité de Paris reprenant les différentes clauses contraignantes déterminées par la Grande-Bretagne, la France et l’Autriche lors du Congrès de Vienne en août 1854.

La campagne de Crimée proprement dite débute réellement en septembre 1854 avec le débarquement allié à Eupatoria au nord de Sébastopol. Décision est prise d’assiéger le port connu pour être la base de la principale flotte du Tsar. Durant la campagne et le siège, les conditions sanitaires désastreuses sont responsables de la mort de milliers de soldats. Le choléra en est la première cause, mais très vite d’autres épidémies déciment les troupes. L’approvisionnement en vivres et en matériel est largement insuffisant. Toutes ces conditions, ajoutées à un commandement plus que douteux assuré par des militaires égocentriques et incompétents, causent beaucoup de dégâts. Le 25 octobre 1854, un ordre ambigu émis par Lord Raglan, commandant en chef des forces britanniques, et transmis par le capitaine Lewis Nolan à Lord Lucan, commandant général de la cavalerie, envoie la brigade légère constituée des 4e et 13e Dragons légers, du 17e Lanciers, et des 8e et 11e de Hussards, sous le commandement de Lord Cardigan, dans la vallée de Balaklava afin d’empêcher l’armée russe en retraite d’emporter ses pièces d’artillerie : « Lord Raglan souhaite que la cavalerie avance rapidement au front, suive l'ennemi et tente de l'empêcher de replier ses canons. L'artillerie montée peut suivre. La cavalerie française est sur votre gauche. Immédiat. » (1)

En fait d’armée en déroute, c’est une armée forte et en position de supériorité que la brigade légère va devoir affronter et c’est sous le feu nourri des canons ennemis que les 670 cavaliers vont charger, à découvert, les troupes russes bien supérieures en nombre. Le rôle du Capitaine Nolan dans ce désastre, un militaire pourtant expérimenté, auteur de deux recueils théoriques sur la cavalerie (2), reste encore aujourd’hui sujet à de nombreuses discussions. (3) Le peuple britannique n’apprend la nouvelle que plusieurs semaines après. Le 9 décembre 1854, Alfred Lord Tennyson publie son fameux poème. (4) Rudyard Kipling s’emparera également de l’événement (5), qui n’a cessé depuis d’inspirer les artistes. En peinture, nombreux sont les illustrateurs militaires, surtout britanniques, à immortaliser l’événement comme Richard Caton Woodville pour la plus connue, William Simpson qui nous donne une saisissante vue de la charge du point de vue ennemi ou Thomas Jones Barker. Le groupe folk psychédélique Pearls Before Swine sort en 1968 sur le label ESP un très bel et élégiaque album sobrement intitulé « Balaklava », qui s’ouvre par un morceau intitulé Trumpeter Landfrey enregistré sur cylindre de cire par Martin Lanfried, clairon au 17è Lanciers lors de la bataille de Balaklava... (6)

Le cinéma n’est pas en reste puisque le récit de la bataille connaîtra au moins trois versions. Une première version muette est réalisée pour les studios Thomas Edison en 1912 par James Searle Dawley. Michael Curtiz (Captain Blood, Casablanca) s’inspirera du poème de Tennyson pour livrer sa version de la charge en 1937 avec Errol Flynn et Olivia de Havilland dans les rôles principaux. La charge finale vaut à elle seule la vision du film (7) ; mais si le film de Curtiz se révèle être un très bon film d’action typique de son époque avec romance et exotisme (une bonne partie du film se déroulant aux Indes), il prend également d’énormes libertés avec la réalité historique.

Lorsque sort La Charge de la brigade légère, Tony Richardson a 40 ans. Il tourne pour la télévision depuis le début des années 50 et il est surtout connu comme réalisateur de films indépendants, à la mise en scène très libre voire expérimentale. Avec des gens comme Lindsay Anderson (If…), il est un des chefs de file d’un certain Free Cinema en train d’émerger. Il s’est fait remarquer une première fois en 1961, notamment à Cannes, avec un film au sujet pourtant sensible, Un goût de miel. (8) La Solitude du coureur de fond l’année suivante confirme le réalisateur. En 1968, il sort de deux films en noir et blanc fortement inspirés sur la forme par la Nouvelle Vague française (Mademoiselle et Le Marin de Gibraltar), tous deux avec Jeanne Moreau, sa nouvelle conquête pour laquelle il a quitté Vanessa Redgrave (son épouse de 1962 à 1967). Malgré le fait que ce soit avec Tom Jones, un autre film en costumes, qu’il connaît la reconnaissance critique et publique en 1963, rien ne le prédisposait donc à priori à réaliser un film historique en apparence classique comme l’est La Charge de la brigade légère

Si la forme est en apparence classique, elle ne l’est cependant qu’en apparence et l’indépendance de Richardson saute aux yeux dès les premières images… animées. Le film s’ouvre en effet sur une séquence magistralement animée par Richard Williams (9), déjà responsable de séquences animées dans le Casino Royale de John Huston un an plus tôt. Le film sera par la suite ponctué par ces séquences animées au design clairement influencé par les gravures satiriques, comme celles publiées par le magazine britannique Punch contemporain du sujet du film. Ces animations allégoriques permettent ainsi à Tony Richardson d’exposer le contexte social et politique et les différents enjeux entourant les événements racontés sans devoir avoir recours à des dialogues ou à des scènes d’exposition inutilement didactiques. Elles sont autant de petits entractes qui donnent une certaine respiration au film tout en livrant un commentaire toujours plus acide et satirique à mesure que la tragi-comédie se déroule sous nos yeux.

Richardson a clairement découpé son film en deux parties et suit un plan à peu près semblable à celui que suivra Stanley Kubrick vingt ans plus tard pour son Full Metal Jacket avec lequel il entretient pas mal de similitudes. (10) A savoir, une première partie qui s’attarde essentiellement sur le recrutement et l’entraînement des nouvelles recrues et sur la vie oisive et routinière du 11ème Hussards, les Culs Rouges de Lord Cardigan en attente d’un éventuel départ à la guerre, là où Kubrick nous montrait l’entraînement des Marines ; et une seconde partie qui relate l’hécatombe de la campagne de Crimée, là où Kubrick nous illustrait le désastre vietnamien à hauteur d’hommes. Dans les deux cas, le discours est résolument dénonciateur voire antimilitariste. Dans les deux cas, on est face à des soldats qui n’ont d’autre solution que d’obéir aux ordres fussent-ils déraisonnables. Le sort réservé à celui qui désobéi est le sujet d’une des séquences les plus fortes du film. La Charge de la brigade légère sort à un moment où la contestation contre la guerre du Vietnam est à son apogée, et il difficile de ne pas mettre le film de Tony Richardson dans cette perspective. La guerre est une bêtise mais l’obéissance aveugle à des ordres en est une plus grande encore, semble nous dire Richardson.

« Theirs not to make reply, Theirs not to reason why, Theirs but to do & die… » Alfred Lord Tennyson (11)

Si l'Américain Michael Curtiz n’avait retenu que le côté héroïque de la charge, illustrant au premier degré le poème de Tennyson, l’Anglais préfère ne voir dans les vers du poète que cruelle ironie et se fend d’une charge féroce contre un certain commandement militaire qui fut dans le cas qui nous intéresse - la guerre de Crimée - totalement inapte à gérer les situations difficiles. La charge est d’autant plus forte que, contrairement à Michael Curtiz qui s’était permis de sévères digressions par rapport à l’Histoire en introduisant par exemple le personnage du Khan pakistanais, Richardson tient à coller au plus près de celle-ci… Pour cela, il se documente, s’adjoint un conseiller historique en la personne de Boris Mollo, auteur de divers traités sur les uniformes impériaux russes et britanniques (12), et se base notamment sur The Reason Why, un livre publié en 1953 dans lequel une historienne spécialisée dans l’époque victorienne, Cecil Woodham-Smith, décortique les événements. La description des divers manquements qui menèrent au désastre de Balklava, et notamment la caractérisation du personnage de Nolan, se veulent fidèles à la réalité. Nolan (magistralement interprété par David Hemmings) était un cavalier hors pair qui vivait dans un certain idéal militaire (13), pour qui la place d’un soldat est au front et non oisif dans une caserne ; cavalier brillant et aguerri, il croit en la supériorité de la cavalerie. C’est un personnage idéaliste qui peut se montrer volontiers arrogant et sûr de lui et n’hésite pas à affronter ses supérieurs. Tous traits de caractère, qui dans le contexte peuvent aussi expliquer son comportement pendant la charge. Seule la romance avec Clarissa semble fictive. Certains y voient une tentative de rendre sympathique aux yeux du public un personnage finalement assez rigide. Toujours est-il que les scènes avec Clarissa (sublime Vanessa Redgrave) sont d’une fraîcheur toujours émouvante… Et cette passion amoureuse subtilement amenée, très "romantique" au sens propre du terme, donne lieu à l'une des plus belles déclarations d’amour de l’histoire du cinéma.

S’il a par moment recourt au prisme de la satire pour brosser le tableau d’une époque où la bourgeoisie se déplaçait sur le champ de bataille pour admirer une charge de cavalerie (« The men who came to fight and die an those who came to watch ! » (14)), et où les officiers, embarrassés dans leurs querelles d’égo et leurs distractions futiles l’étaient plus du fait de leur hérédité ou d’un quelconque statut social que du fait de leur vraie valeur, Richardson se garde bien de faire une comédie et cela même si, indéniablement, un certain humour est bien présent. Le film trouve son équilibre entre le sérieux et le réalisme de la reconstitution de la campagne de Crimée, que ce soit lorsqu’il nous montre un débarquement ou les ravages du cholera - les scènes de bataille sont admirablement mises en scène - ou lorsqu’il s’amuse en maniant un humour subtil mis vachard - avec un trait jamais forcé - de ces officiers dépassés par les événements… C’est toute la force du film, de traiter paradoxalement d'un sujet tragique avec le recul d’un humour confinant par moments au burlesque, porté en cela par un trio d’acteurs d’exception au sommet de leur forme et d’extraordinaires dialogues d’une remarquable efficacité. Ainsi, survolant tout le film de son air détaché, John Gielgud est à ce titre irrésistible en Lord Raglan à côté de ses pompes, rêveur, toujours un quart de seconde en retard sur la décision à prendre… et surtout, visiblement toujours pas sorti des guerres contre la France !

S’il est moqué tout au long du film pour sa futilité et ses dehors paillards, Lord Cardigan (fantastique Trevor Howard), dépeint comme un incapable libidineux (« Toute cette débauche de femmes et de froufrous m’échauffe. Il va falloir que je m’envoie en l’air ce soir. J’ai sorti les Culs Rouges aujourd’hui, ça m’excite toujours… »), est à peu près le seul personnage à s’interroger sur la pertinence de la charge (« Il est contraire à toutes les pratiques de guerre que la cavalerie charge l’artillerie ! »). Quand à Lord Lucan (impérial Harry Andrews), égocentrique obsédé par le commandement et l’obéissance, il n’aura de cesse de vouloir avoir le dessus sur son beau-frère qu’il tient pour un bon à rien et pour lequel il nourrit une animosité sans borne… « Vous me menacez avec Cardigan ! Je ne prendrai ni lui, ni aucun de ses chiens rouges sous mon commandement ! » Animosité qui nous vaut quelques joutes verbales homériques absolument jubilatoires.

Tony Richardson et son scénariste Charles Wood, se gardent bien de juger et de nous donner un quelconque bouc émissaire, pas plus qu’il n’explique le comportement d’un officier qui, après avoir transmis et commenté un ordre qui l’enverra lui et ses camarades à la tuerie, tentera de dévier la charge de son but initial. Pourquoi Nolan s’est-il détourné ? Pourquoi, s’est-il déporté vers la droite ? Avait-il vu son erreur ? Ni le film ni l‘Histoire ne nous le diront, la vérité s’étant volatilisée sur le champ de bataille lorsque l’officier fut fauché par un tir d’artillerie… Le film se conclut sur une dernière bouffonnerie, après des images des hommes en déroute (15) revenant au camp, Raglan, Airey, Cardigan et Lucan se rejettent mutuellement la responsabilité. « Vous avez perdu la Brigade légère ! »

118 tués, 127 blessés et 362 chevaux perdus. Ils étaient près de 670 au départ. Un fantastique désastre qui fera dire au Maréchal français Pierre Bosquet : « C'est magnifique, mais ce n'est pas la guerre… » La Charge de la brigade légère n’a rien perdu de sa force et reste un chef-d’œuvre incontestable, mais souvent oublié, du cinéma britannique qui mérite d’être découvert ou réévalué.

  

(1) Un rapport de la Chambre des Communes daté du 29 mars 1855 peut être consulté à cette adresse (en anglais). Le texte donne un éclairage direct et instructif sur l’événement et montre bien la confusion qu’il y a pu avoir dans le chef des différents intervenants au moment de donner ou d’interpréter les ordres.
(2) The Training of Cavalry Remount Horses : A New System (1852) et Cavalry: Its History and Tactics (1853). Il est fait allusion à ces publications dans le film.
(3) On lira avec intérêt (en anglais), cet article. L’auteur essaie de démêler au travers des différentes sources disponibles les intentions de Lewis Nolan lors de ses derniers moments.
(4) Le poème est disponible sur l’édition DVD et Blu-ray avec une nouvelle traduction. On peut écouter le poète déclamer son œuvre à cette adresse.
(5) Le poème de Kipling est une sorte de réponse à celui de Tennyson. On peut en  lire la version intérgrale ici et une intéressante analyse est disponible ici (toutes deux en anglais malheureusement).
(6) L’enregistrement original peut être écouté ici.
(7) La scène se devait d’être impressionnante. Curtiz aurait engagé B. Reeves Eason (non crédité) qui avait déjà participé au tournage de la course de char de Ben-Hur pour s’occuper de la mise en scène de la charge. Durant le tournage, un cascadeur et de nombreux chevaux furent tués.
(8) Le film, en compétition officielle, raconte l’histoire d’une adolescente délaissée par sa mère et qui se retrouve enceinte suite à une aventure d’un soir avec un marin noir. Elle va se réfugier dans une amitié avec un jeune homosexuel. Murray Melvin et Rita Tushingham recevront respectivement les prix du meilleur acteur et de la meilleure actrice pour leur prestation.
(9) Animateur canadien officiant en Grande-Bretagne depuis 1955. On lui notamment doit l’oscarisé A Christmas Carol en 1971. Il fut également récompensé par les Academy Awards pour son travail sur Qui veut la peau de Roger Rabbit ? de Robert Zemekis en 1988.
(10) Dans son introduction, Chamclaux le compare à un autre film de Kubrick, Barry Lyndon, de par le refus de tout manichéisme de la part des deux cinéastes, mais la comparaison semble moins pertinente.
(11) « Ils ne sont pas là pour discuter les ordres, ils ne sont pas là pour raisonner, ils sont là pour agir et mourir… »
(12) Ce dernier failli d’ailleurs claquer la porte devant l’insistance de Richardson à vouloir, pour des raisons esthétiques, faire porter aux culs rouges de Cardigan des pantalons bleus…
(13) « Un jour, il y aura une armée où les troupes ne seront pas forcées de se battre par le fouet et la bride. Une armée chrétienne qui se battra parce qu’elle est bien payée et se battra bien parce qu’on prend soin de ses femmes et de ses enfants. Une armée qui sera efficace et professionnelle. Je dois me battre pour une armée de ce genre. Cette armée sera l’avènement des guerres modernes et la fin de la cavalerie. »
(14) « Les hommes venus pour combattre et mourir et ceux venus pour observer ! » tiré de la bande-annonce.
(15) Qui ne sont pas sans rappeler par leur force, celles de la bataille de Nagashino à la fin de Kagemusha réalisé par Akira Kurosawa 12 ans plus tard.

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La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 28 février 2012