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Critique de film
Le film

La Charge de la 8ème brigade

(A Distant Trumpet)

Partenariat

L'histoire

1882. Un jeune cadet tout frais émoulu de West Point, le lieutenant Hazard (Troy Donahue), se voit attribuer comme première affectation le commandement de Fort Delivery, un endroit presque en ruine situé dans une région désertique et reculée, pas loin de la frontière mexicaine derrière laquelle s’est réfugié War Eagle, le chef Chiricahua. Indiscipline, racisme, ennui, luxure et violence vont être son lot quotidien jusqu’à se qu’il se décide à reprendre ses soldats en main en mettant en place une discipline de fer et en restreignant les privilèges de certains. Il n’en tombe pas moins amoureux de la femme d’un de ses supérieurs, la jolie Kitty Mainwaring (Suzanne Pleshette) alors même que sa fiancée (Diane McBain) arrive soudainement en ces lieux pour lui en faire la surprise. Quoi qu’il en soit, et malgré le fait qu’il soit pris en tenaille entre ces deux femmes, Hazard n’en doit pas moins se concentrer sur ses obligations militaires d’autant que le danger devient de plus en plus pressant : les Indiens sont bien décidés à reprendre leurs terres même si pour ce faire il faut en passer par des massacres. Un dilemme de taille pour Hazard qui doit les contrer tout en ayant du mal à réfréner la sympathie qu'il porte à l'égard de la cause indienne...

Analyse et critique

Au terme d’une carrière cinématographique extrêmement prolifique, Raoul Walsh clôt son imposante et excitante filmographie par un baroud d’honneur assez réjouissant, un très beau chant du cygne, certes quelque peu bancal mais cependant d’une vigueur telle qu'elle emporte tout sur son passage ! Depuis le début du parlant, le réalisateur nous aura offert un corpus westernien qui, à l’instar de l’ensemble de son œuvre, se sera lui aussi montré irrégulier (quelle filmographie ne l’aurait pas été avec un tel nombre de titres) mais qui n’aura pas non plus été avare en pépites, voire en chefs-d’œuvre. Afin de lui rendre un petit hommage, voici une micro-rétrospective alors que nous abordons ici son œuvre ultime ; nous nous souviendrons donc surtout - dans le genre qui nous concerne - du toujours aussi impressionnant vu d’aujourd’hui La Piste des géants (The Big Trail), de l’épique et superbe Charge fantastique (They Died with Their Boots On), du curieux et tourmenté La Vallée de la peur (Pursued), du méconnu et pourtant formidablement plaisant Cheyenne, du tragico-romantique La Fille du désert (Colorado Territory), du mésestimé mais pourtant sublime Victime du destin (The Lawless Breed), du mineur mais agréablement teigneux Bataille sans merci (Gun Fury), du coloré et dépaysant La Brigade héroïque (Saskatchewan), de l’ample Les Implacables (The Tall Men) et enfin du délicieux Un Roi et quatre reines (A King and Four Queens) . Une bien belle brochette de westerns, qui vient se conclure en beauté avec ce robuste A Distant Trumpet.

Après plus de 130 longs métrages au compteur, Raoul Walsh va pouvoir prendre une retraite bien méritée. En attendant, le studio Warner, sachant très bien qu’il s’agira de son ultime film, lui octroie un budget conséquent malgré un casting principalement composé - en ce qui concerne les rôles principaux - de jeunes comédiens qui ne sont pas encore devenus des stars (et qui ne le deviendront d’ailleurs jamais vraiment). Troy Donahue s’était néanmoins fait déjà remarquer dans les superbes mélodrames de fin de carrière de Delmer Daves ; ayant grandement parié sur lui, le studio avait même imposé que, sur les affiches de ces films, son nom trônât au sommet, au-dessus même de ceux des grandes vedettes avec qui il les partageait. On trouvait déjà à ses côtés Suzanne Pleshette - Rome Adventure (Amours à l'italienne) - ou Diane McBain - Parrish (La Soif de la jeunesse) -, les actrices du western de Walsh qui se disputent les faveurs du jeune bellâtre. La première était d’ailleurs également son épouse à la ville depuis la fin du tournage du film de Delmer Daves (soit dit en passant, un mélo mésestimé à réévaluer d’urgence). Troy Donahue, s'il manque de charisme, s'en sort néanmoins pas mal du tout dans un rôle fort bien écrit ; il interprète un jeune officier ambitieux et quelque peu prétentieux, possédant néanmoins un certain sens de l’honneur et n’éprouvant aucune antipathie envers ses ennemis. Il faut dire qu’il eut à West Point un professeur tout à fait respectable et attachant en la personne du général Quaint, superbe personnage campé par un mémorable James Gregory, s’amusant à réciter à tour de bras des extraits en latin des grands auteurs de l’Antiquité. Diane McBain c’est la fiancée arriviste, alors que la toute aussi charmante Suzanne Pleshette joue une femme moderne qui n’aspire qu’à une plus grande liberté et tout simplement au bonheur. Les deux couples formés au départ sont ainsi très mal assortis mais les aléas du scénario arrangeront bien les choses pour certains, faisant terminer le film sur un happy end de circonstance, certes très agréable mais peu en harmonie avec le ton d’ensemble du film. Complétant cet intéressant casting, on trouve un Claude Akins qui continue à interpréter avec conviction les fripouilles, le reste des comédiens se perdant un peu dans la masse.

Alors qu’en ce milieu des années 60, la mutation du western américain est bel et bien entamée (l’arrivée fracassante la même année sur les écrans de Pour une poignée de dollars, le premier western de Sergio Leone, allait accélérer le processus), tout comme l’autre vétéran Michael Curtiz qui terminait lui aussi sa carrière avec un western (le très plaisant Les Comancheros), Raoul Walsh ne semble guère s’en soucier. Il poursuit sur sa lancée et continue à faire ce qu’il a toujours fait avec la réussite que l’on connait, un western à première vue tout ce qu’il y a de plus classique dans la forme. Mais c’est une nouvelle fois sans compter sans son sens du rythme d’une efficacité redoutable, une vitalité presque exubérante dont ne pouvaient pas se targuer de posséder beaucoup de réalisateurs du genre. Walsh aborde aussi pour la deuxième fois seulement (après They Died with Their Boots On) la thématique des guerres indiennes et le sous-genre du western militaire dont John Ford nous avait auparavant donné les plus beaux fleurons. A Distant Trumpet est donc non seulement un western d’une étonnante robustesse mais également d’une énergie débordante dont on était loin de s’attendre de la part d’un cinéaste de 77 ans bien tassés. Pourtant il se révèle loin d’être parfait, ce dernier film du bouillonnant Raoul Walsh, bourré de défauts même : un scénario haché, une musique puissante mais souvent envahissante, une truculence certes inhérente au réalisateur mais parfois gênante et incongrue (notamment lors de la séquence avec la roulotte des prostituées et ses cascadeurs qui ne trompent pas vraiment sur leur sexe), des romances un peu bâclées, une interprétation inégale, quelques transparences grossières, des décors en carton-pâte, une certaine vulgarité de ton... Mais malgré tout et paradoxalement, il n’en demeure pas moins une formidable réussite.

On aurait également bien apprécié que Walsh s'arrêtât parfois un peu plus longuement sur la description de ce microcosme militaire, mais cela n'a jamais été son fort (sans jeu de mots). Pour ceux à qui cet élément aurait fait défaut, ils ont toujours la possibilité de pouvoir se reporter sur l’insurpassable "trilogie de la cavalerie" de John Ford pour apprécier de tels instants, celle constituée par Le Massacre de Fort Apache, La Charge héroïque et Rio Grande. En attendant, ce que les auteurs nous proposent concernant la peinture de cette troupe de cavalerie et de la vie quotidienne de ces hommes s’avère néanmoins très crédible et souvent passionnant, décrit avec rigueur, avec une noirceur et un réalisme assez nouveaux. La confrontation entre un jeune officier tout frais émoulu des écoles avec des hommes aguerris au terrain fait des étincelles, ce qui permet au scénariste d’aborder la question de la discipline militaire, de l’ennui et de la démotivation des soldats faute à une vie quotidienne peu gratifiante dans un endroit délabré et isolé. Aucune concession n'est faite dans le portrait qui est tracé de ces hommes cruels ou inflexibles mais finalement tout simplement... humains ; en tout état de cause, bien plus humains que les hommes de Washington que l'on croise ou dont on entend parler. Au sein de ce scénario riche en rebondissements, John Twist et Raoul Walsh portent une attention plus soutenue à la thématique de l'honneur, à l'engagement de la parole donnée ; à ce propos, la séquence au cours de laquelle Hazard se rend compte d'avoir été floué par ses supérieurs (et du même coup de se trouver en porte-à-faux avec les indiens à qui il a fait des promesses sincères) est vraiment poignante. A ce moment-là nous ressentons avec lui son amertume et sa colère, sa déception et son dépit, tout comme ceux des chefs indiens pour lesquels nous sommes alors en réel empathie, très attristés de ce qui les attend. C’est en ces quelques courtes secondes que Walsh réussit encore plus profondément que Ford à nous faire nous indigner contre les politiciens blancs en partie responsables des horreurs qui eurent lieu durant ces années. Un moment intense sans en avoir l’air !

Car oui, presque comme si de rien n’était, avec une grande sobriété et un honorable sens de la nuance, Raoul Walsh, pourtant loin d’être considéré comme un grand progressiste, en à peine dix minutes qui arrivent en toute fin de film (avec un changement de ton d’ailleurs assez étonnant) se révèle très convaincant sur le problème indien, peut-être même plus que John Ford la même année avec son Cheyenne Autumn (Les Cheyennes). Les guerres indiennes avaient déjà inspiré à Walsh l’un de ses films les plus célèbres, le magnifique La Charge fantastique avec sa vision romancée des dernières années de Custer joué par Errol Flynn. Même si l’on pouvait avoir à redire quant au portrait qui était fait du général sanguinaire, contrairement à ce que l’on aurait pu penser, ses ennemis étaient néanmoins déjà décrits avec une certaine dignité. Il en va de même ici avec encore moins d’ambigüités. Malgré les massacres perpétrés à l’encontre des civils ou des militaires, les Indiens ne sont pas considérés ici comme des sauvages mais comme des adversaires qui méritent le respect. Le vieux général (remarquable James Gregory) les admire même, allant jusqu’à vanter l’efficacité de leurs tactiques de guerre, leur bravoure et leur stratégie sur le terrain. Le cinéaste et son scénariste nous font ainsi comprendre que le conflit indien était bien plus complexe que l’idée que beaucoup s’en étaient fait, et que chacun avait eu sa part de responsabilité dans les exactions commises ici et là. S’il montre des Indiens agressifs, il brosse également un portrait sans concession des soldats pour beaucoup haineux, racistes, méprisants et violents, y compris à l’égard des éclaireurs de leur propre camp qui font partie de la nation indienne, et n'hésite pas à vilipender la haute administration, estimant que les politiciens de Washington sont bien trop éloignés de la réalité pour pouvoir prendre des décisions cohérentes, préférant donner son aval aux hommes de terrain. La séquence déjà décrite au chapitre précédent, qui voit Troy Donahue terrassé par le fait de devoir renier sa parole donnée à cause de la trahison de ses supérieurs, est d’une formidable puissance, tout comme le discours de ce dernier à Washington, l’un des plus beaux plaidoyers pro-Indiens.

Le scénario, solide, intéressant et presque constamment prenant, se révèle également riche en rebondissements et file à cent à l'heure, tambour battant, ne prenant jamais le temps de nous laisser reprendre notre souffle, aidé en cela par la partition survoltée de Max Steiner, certes parfois un poil encombrante mais tellement efficace ! Les majestueux décors naturels d’Arizona et du Nouveau Mexique sont admirablement croqués en Cinémascope : de nombreux plans sont à couper le souffle d’autant qu’ils sont sublimés par la merveilleuse photographie de William Clothier ; certains paysages n’avaient même encore été jamais filmés tel celui, étonnant, des imposantes chutes d’eau constituées de cascades de boue - que l'on peut voir durant le dernier quart d'heure lors de la séquence de "diplomatie" au campement indien entre le lieutenant Hazard et War Eagle, le chef des Chiricahuas. Quant aux scènes d’action, elles s’avèrent tout simplement superbes, vertigineuses de virtuosité, parmi les plus impressionnantes vus jusqu’à cette date, quasiment du niveau de celles mises en scène par John Sturges pour Fort Bravo (Escape from Fort Bravo). De véritables morceaux de bravoure ! Quel rythme dans le montage et à l’intérieur même des plans (ces fulgurantes traces de couleurs laissées par la vitesse de déplacement des Indiens lors des scènes de batailles) ! Quel talent dans la gestion de l’espace ainsi que pour diriger des scènes de foules et rester fluide malgré l'impétueux mouvement et les innombrables figurants en place. Voici une véritable leçon de cinéma pour les apprentis réalisateurs qui voudraient se lancer dans le film d’action.

A Distant Trumpet ne plaira certainement pas à tout le monde, d’autant plus que beaucoup de personnages sont loin d’être forcément sympathiques et qu’il existe une probabilité d’être écœurés devant le refus de la part de Walsh de nous accorder quelques moments de répit. Pour les autres dont je fais partie, il s'agit d'un superbe chant du cygne désillusionné, un testament cinématographique un peu amer et certes pas spécialement harmonieux mais d’une telle vigueur épique qu’elle fait oublier tous les menus défauts. Et puis quel plaisir de constater que pour son ultime tour de piste, Walsh bénéficiait non seulement toujours d’un savoir-faire intact mais qu’il nous ait également livré une œuvre non exempte de courage par le fait de ne pas hésiter à dénoncer avec force les manipulations politiciennes et le racisme ambiant au sein même des plus "honorables" institutions américaines ! Un western de cavalerie assez jubilatoire !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 23 mai 2015