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Critique de film
Le film

La Brigade héroïque

(Saskatchewan)

Partenariat

L'histoire

Au printemps 1877, le long de la rivière Saskatchewan. Thomas O’Rourke (Alan Ladd) et son demi-frère Cajou (Jay Silverheels), un Indien de la tribu des Crees (au sein de laquelle O'Rourke a été élevé), sont de retour d’une saison de chasse. O'Rourke doit reprendre son service en tant que sergent dans la police montée canadienne. Sur le chemin du retour, ils découvrent les restes d’un convoi massacré par les Indiens dont la seule survivante est une Américaine du Montana, Grace Markey (Shelley Winters). À contrecœur, la jeune femme est obligée de les suivre jusqu’au fort, O'Rourke refusant de la laisser à la merci des mêmes Indiens belliqueux. En effet, ils ont confirmation en arrivant au fortin qu’après leur victoire sur le régiment du général Custer, les Sioux viennent de franchir la frontière pour convaincre les Crees de se joindre à eux pour combattre les Blancs. Contre l’avis d’O’Rourke, Benton (Robert Douglas), le nouveau commandant qui ignore beaucoup de choses à propos des Indiens, désarme les Crees qui se retrouvent dans l'incapacité d'aller chasser pour se nourrir. Comme si l'imminent conflit à régler ne suffisait pas pour occuper nos vaillants soldats à la tunique écarlate, arrive alors le Marshall Smith (Hugh O'Brian) avec ordre d’arrêter Grace, recherchée pour meurtre aux USA. L’homme qu’elle a tué n’est autre que le propre frère de Smith. Apprenant que les Sioux se préparent à attaquer le Fort Walsh situé près de la frontière, le commandant Benton donne l’ordre de se porter au secours des assiégés, escortant par la même occasion Smith et sa prisonnière. Le détachement est à peine parti depuis quelques heures que Thomas O’Rourke doit suppléer au manque d’expérience de Benton, au point de se mutiner et de prendre le commandement...

Analyse et critique

Il n'est pas du tout évident que j'arrive à vous convaincre de l'intérêt de ce western considéré par une immense majorité d'amoureux de Raoul Walsh comme étant très mineur, voire l'un de ses plus mauvais films. « This is the least interesting of Walsh's westerns of the fifties » écrivait même Phil Hardy dans son passionnant "catalogue" sur le genre. Au moins, malgré l'avis très positif que j'émettrai à son propos, vous aurez été prévenus !

Le fait d'apprécier plus que de raison ce 11ème western parlant de Walsh reste assez cohérent concernant mes étranges "relations westerniennes" avec ce cinéaste. En gros, à l'exception de La Piste des géants (The Big Trail) et de l'admirable Charge fantastique (They Died with Their Boots On) pour lesquels je joins mes louanges au consensus existant à leur encontre, mes préférences concernant les westerns de cet immense réalisateur se portent avant tout vers ses "petits" films. Plutôt que de m'enthousiasmer devant La Vallée de la peur (Pursued), La Rivière d'argent (Silver River), Une corde pour te pendre (Along the Great Divide), voire même La Fille du désert (Colorado Territory) - qui ne m'ont pas entièrement convaincu, persuadé pour autant qu'ils sont loin d'être de mauvais films - je me tourne plutôt avec délectation vers des titres bien moins célébrés tels Cheyenne, Bataille sans merci (Gun Fury) ou bien cette Brigade héroïque, trois films certes objectivement moins importants mais qui me conviennent bien mieux. Sans parler de son western qui a désormais ma préférence, déjà une petite production Universal peu connue du grand public : Victime du destin (The Lawless Breed) avec Rock Hudson et Yvonne de Carlo. Bref, tout cela pour dire qu'il ne faut pas trop faire attention à mes critiques des films de Raoul Walsh puisqu'ils s'éloignent beaucoup de l'avis général. La preuve une nouvelle fois concernant Saskatchewan que je considère comme un "Distant Drums réussi" ; en effet Les Aventures du Capitaine Wyatt étant selon moi, malgré sa réputation, un film d'aventure soporifique, dénué d'intérêt et totalement mal fichu. Les ressemblances entre les deux films : une espèce de course-poursuite entre soldats et Indiens en milieu hostile.

Cette introduction pour en arriver au fait que sur moi, le "style Aaron Rosenberg" a encore fonctionné à plein. Car s'il n'atteint pas, très loin s'en faut, les sommets de Bend of the River (Les Affameurs), sa plus belle production, le film de Raoul Walsh possède certains points communs avec ce chef-d'oeuvre du western et notamment dans l'attention toute particulière portée aux décors naturels (ici ceux du Banff National Park), l'importance accordé aux paysages, la majesté des montagnes, la quiétude des lacs, le lyrisme de la musique qui enveloppe ces merveilleux décors de carte postale (avec entre autres la mélodie de la comptine A la claire fontaine, alors très populaire au Québec en ce temps là, quasiment son premier hymne national)... La grande différence est que si chez Anthony Mann les personnages étaient aussi richement décrits que les lieux de l'action, il n'en va pas de même pour Saskatchewan qui, sur le fond, n'est guère très captivant... Il s'agit certes d'un western mineur mais aussi d'un formidable divertissement, de ceux qui auraient pu nous faire très facilement tomber amoureux du genre étant enfant car Walsh n'était jamais aussi à l'aise que dans l'action pure et au milieu de grands espaces bien aérés, ce qui est le cas ici.

Alors que "les soldats bleus", immortalisés par John Ford, sont légion dans le cinéma hollywoodien, très rares sont les westerns mettant en scène "les tuniques rouges" de la police montée canadienne excepté, pour les plus connus, le film qui nous intéresse ici ainsi que le médiocre La Dernière flèche (Pony Soldier) de Joseph Newman ou encore celui de Cecil B. DeMille qui porte justement en français le titre Les Tuniques écarlates ; de par ce simple fait, ils s’avèrent déjà pour le moins inhabituels, voire insolites. Le film de Cecil B.DeMille, North West Mounted Police, même si souvent bavard et assez lent, était déjà bougrement plaisant ; Walsh, lui, met tout en œuvre pour que le dépaysement soit encore plus total. Pour cette raison, Saskatchewan (nom qui sonne "exotique" et à la consonance prometteuse d’aventure), quoique secondaire, dégage un charme fou. C’est encore aujourd'hui, le film quasi idéal pour les parents qui voudraient voir leur plus jeune progéniture s’émerveiller devant un western ou un film d'aventure d'antan. Il est cependant important de prévenir qu’il faut avoir gardé son âme d’enfant pour pouvoir y prendre du plaisir car La Brigade héroïque est un film à l’imagerie naïve, aux péripéties attendues et aux personnages croqués à gros traits de crayon. Un western lumineux par sa photo, sa lumière, ses paysages chatoyants, ses costumes éclatants, le tout splendidement mis en valeur par le flamboyant Technicolor de la firme Universal.

Ici les scènes d’action et de batailles se déroulent sans violence excessive (à noter cependant que l'on voit, probablement pour la première fois, le plan d'un homme scalpé), on ne relève aucune réelle noirceur dans les sentiments, les Indiens sont bariolés, les tuniques rouges scintillantes, les forêts d’un vert profond, les lacs d’un bleu turquoise, les cascades majestueuses, tout comme le thème musical qui les dévoilent au détour d’un plan. Certains pourront être gênés par le ton légèrement paternaliste adopté pour décrire les tribus indiennes, mais cela participe de la candeur de l’ensemble et doit être aisément pardonné car il ne s’accompagne d’aucun mépris à leur égard. D'ailleurs à ce propos, J. Carrol Naish a une réplique assez géniale au moment où l'homme de loi américain se désole de voir les Indiens canadiens fainéanter au lieu de s'occuper et qu'il ne verrait certainement pas cet état de fait dans son pays : « Normal, ils sont trop occupés à fuir devant le harcèlement des Tuniques bleues. »

Car que raconte Saskatchewan pour ceux qui n'auraient pas eu envie de lire le pitch ? L’histoire, en 1877, des Sioux qui, après leur victoire sur Custer (un fait historique déjà narré par le cinéaste dans La Charge fantastique avec Errol Flynn dans le rôle du Général) décident de franchir la frontière canadienne pour convaincre les Crees de les rejoindre dans leur bataille contre les Blancs. Ils décident de commencer par attaquer le Fort Walsh situé à la frontière. Une fois la nouvelle de cette agression répandue, un détachement de l’armée canadienne emmené par un commandant manquant d’expérience va se lancer dans la traversée d’une grande étendue du pays pour se porter à son secours ; seulement eux aussi sont repérés et poursuivis par les Indiens... Quand vous saurez que le convoi comprend aussi une femme accusée de meurtre (Shelley Winters convaincante et étonnamment plantureuse, merci les costumiers !), un shérif qui souhaite la ramener pour la faire juger sans auparavant avoir tenté de la violer, un sergent de la police montée élevé par les Indiens (Alan Ladd, un comédien à réévaluer ne serait-ce que pour être l’un des rares à avoir pour l'instant fait un sans faute dans le choix de ses westerns, et à qui les plus jeunes pourront facilement s’identifier) qui décide de se mutiner contre son commandant pour sauver le détachement du massacre imminent, etc., vous aurez deviné que le film ne laisse pas une seconde de répit et qu’il est truffé de rebondissements.



Un scénario peu complexe, une histoire simple et linéaire qui fait peu de cas de la psychologie et qui arrive à se faire grandement apprécier en connaissance de cause d'autant que les dialogues ne sont pas dépourvus de réparties cinglantes ou bien senties ; en gros, nous tenons un peu avec ce film l'équivalent de ce que fera Disney avec Davy Crockett sauf que Saskatchewan bénéficie d'un gros budget parfaitement utilisé (hormis les nuits américaines et les effets pyrotechniques totalement ratés), d'une mise en scène ample et formidablement efficace lorsqu'il s'agit de faire évoluer une importante figuration, ainsi que d'une interprétation de qualité avec notamment un excellent Robert Douglas (déjà parfait dans Le Rebelle de King Vidor, La Flèche et le flambeau de Jacques Tourneur ou Ivanhoé de Richard Thorpe) dans le rôle du commandant contre lequel les soldats se mutinent, de prime abord idiot et borné mais finissant par admettre ses erreurs et oublier son humiliation. Finalement, tout comme celui du shérif aux obscures motivations, on trouve néanmoins des protagonistes plus ambigus qu'on aurait pu le penser de prime abord. A leurs côtés, le personnage joué par Alan Ladd est plus monolithique, un héros pur et dur, nonchalant, laconique et qu'aucune situation n'effraie. Entre ces mains, il est vrai que le suspense n'a plus raison d'être pour le spectateur car on sent cet homme capable de résoudre les problèmes les plus complexes et se sortir des situations les plus épineuses.

En résumé, voici un divertissement coloré au rythme assez soutenu, pas aussi négligeable qu’on a pu le dire, au milieu de la filmographie prolifique de Raoul Walsh. Attention cependant : on sait que Hollywood est un champion "es-fantaisie historique" mais Gil Doud a fait très fort au point de déjà mentir lors du prologue en écrivant que les extérieurs avaient été filmés sur les lieux mêmes des faits alors qu'il n'en est rien (faits et actions qui, telles que montrés dans le film avec moult batailles épiques - superbement filmées d'ailleurs - n'eurent jamais lieu). L'uniforme de la Police montée canadienne que l'on voit dans le film de Walsh est celui qui vêtira les soldats de Sa Majesté seulement à partir de 1897. Le tournage a eu lieu dans la région d'Alberta, celle de Saskatchewan étant dans la réalité dépourvue... de montagnes !! D'ailleurs la province de Saskatchewan a attiré beaucoup de monde suite à la sortie du film ; quelle ne fut pas la déception des touristes qui pensaient y trouver les splendides montagnes vues dans le western de Raoul Walsh ! Toujours pour l'anecdote, pendant ce temps, sur les véritables lieux de tournage, à quelques kilomètres de celui mené par Walsh, avait lieu un autre tournage dirigé par Otto Preminger, celui de Rivière sans retour. Les deux équipes se retrouvaient le soir dans le même complexe hôtelier.

Enfin et surtout, pour en finir avec la fantaisie hollywoodienne, les Sioux ne sont jamais remontés si haut dans le Nord et la raison de leur "voyage" n'était pas de convaincre les tribus canadiennes de les suivre dans leur combat contre les Tuniques Bleues mais uniquement de trouver un refuge loin de la cavalerie américaine, de peur des représailles qui auraient vraisemblablement suivi la victoire de leur tribu à Little Big Horn. Bref, amis de la vérité historique, vous pouvez passer votre chemin ! Un superbe livre d'images d’Épinal attend plutôt ceux qui aiment ça ! Le réalisateur s’est visiblement régalé à magnifier les somptueux paysages qu’il avait à sa disposition, et c’est à nous spectateurs d’en faire à présent de même.

En savoir plus

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Par Erick Maurel - le 2 juin 2012