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Critique de film
Le film

L'Oiseau au plumage de cristal

(L'Uccello dalle piume di cristallo)

Partenariat

L'histoire

Ecrivain américain venu en Italie pour retrouver l’inspiration, Sam Dalmas se retrouve un soir témoin d’une agression. Dans une galerie d’art il aperçoit deux silhouettes luttant puis, se rapprochant alors que l’agresseur a fui, il se trouve prisonnier de la vitrine et impuissant à aider la victime blessée. Spectateur privilégié de la scène, il devient un témoin important pour la police alors qu’un tueur en série sévit dans la ville. Petit à petit, Sam se trouve de plus en plus obsédé par l’affaire et il mène sa propre enquête avec la conviction d’avoir vu ce soir-là un détail capital dont il ne parvient pas à se souvenir.

Analyse et critique

A l’âge de 30 ans, Dario Argento signe en 1970 son premier film en tant que réalisateur, L’Oiseau au plumage de cristal, et ouvre une nouvelle époque majeure dans l’âge d’or cinéma italien en ouvrant l’ère du giallo. Durant les années 60, Argento a fait ses armes dans la critique journalistique avant d’être repéré par l’industrie cinématographique pour ses qualités d’écriture. Pendant la deuxième partie de la décennie, il va ainsi se transformer en un scénariste prolifique, avec en point d’orgue sa collaboration à l’écriture d’Il était une fois dans l’Ouest. Le succès de cette expérience donne rapidement envie à Argento d’aller plus loin et de passer à la réalisation. Malgré de grandes difficultés à financer son projet, il finit par y parvenir en mettant en scène une adaptation officieuse d’un roman de Fredric Brown, The Screaming mimi. Peu de réalisateurs peuvent s’enorgueillir d’avoir réussi un tel premier film, à la fois maîtrisé dans sa narration et marquant par son esthétique, pour ouvrir la voie à un genre tout entier.

Argento n’est pas l’inventeur du giallo. Mario Bava avait jeté les bases du genre quelques années plus tôt, avec La Fille qui en savait trop et surtout Six femmes pour l’assassin, mais ces deux œuvres remarquables n’avaient pas eu de successeur immédiat. En un seul film, Argento va définir tous les codes du genre et le succès rencontré va entraîner une vague considérable de productions du même type. Dès le générique de L’Oiseau au plumage de cristal, Argento décline les éléments typiques que des dizaines de cinéastes reprendront après lui. Un personnage ganté, probablement inspiré par Bava, nous est présenté en vue subjective. Nous ne voyons que ces mains couvertes de cuir rédiger une lettre à la machine puis manipuler des armes blanches. Ce tueur en série terrorise une ville et va entraîner un individu lambda, ici un écrivain, à ses trousses. L’idée de substituer à la police un enquêteur amateur est géniale, et fera des émules. Elle est bien évidemment, en premier lieu, un reflet de la défiance que l’Italie d’alors a pour la police, jugée incapable de protéger la population contre le crime et le terrorisme des extrêmes. D’autre part, elle rend l’identification du spectateur bien plus évidente. Nous sommes tous des enquêteurs amateurs, et l’empathie pour le personnage de Sam est immédiate, probablement bien plus évidente que pour un policier. Il faut d’ailleurs porter également une partie du crédit de cette réussite à Tony Musante, interprète impeccable de Sam malgré une relation réputée difficile avec le réalisateur. Son charisme et son côté mauvais garçon font merveille, créant un personnage opiniâtre et crédible dans les divers rebondissements que nous propose le film.


L’évènement majeur de L’Oiseau au plumage de cristal a lieu dès ses premières minutes, dans une séquence marquante et devenue emblématique. Rentrant chez lui un soir, Sam passe devant une vitrine derrière laquelle il aperçoit - ainsi que le spectateur - deux silhouettes semblant se battre. Intrigué, il s’approche et devient prisonnier de la vitrine alors que celui qui semble être l’agresseur fuit par une porte dérobée. Pendant un long moment, Sam ne pourra qu’observer la victime ensanglantée à travers la vitre, en attendant l’arrivée des secours. Le moment est formellement magistral. Le jeu avec les lumières et les couleurs que propose Argento ainsi que le montage précis souligné par l’entêtante musique signée Ennio Morricone créent une atmosphère mémorable et un souvenir essentiel pour la suite du film. L’impression du spectateur, comme celle du personnage, sera dans un premier temps d’avoir vu et compris tous les évènements de cette scène. Mais Sam déclare vite avoir perçu un détail majeur qui lui échappe. Et il est évident à ce moment-là pour nous que le montage habile d’Argento n’a fait que nous avions tout vu, alors que des éléments de l’action nous ont bel et bien été cachés. Dès cette instant la mécanique double du film se met en place. La première partie concerne le scénario, puisque nous savons dès ce moment que lorsque Sam se souviendra de ce détail, le mystère sera levé. La seconde est plus insidieuse, et joue sur notre perception. Nous doutons désormais de nos sens et des images qui nous sont proposées, car une information peut toujours nous manquer. Nous resterons ainsi sur nos gardes jusqu’au bout du film, Argento s’offrant une logique de suspense créée par l’esprit même du spectateur.

Une grande partie de la force de L’Oiseau au plumage de cristal réside d’ailleurs dans ses effets de suspense. Argento se positionne avec son premier film dans la lignée immédiate du cinéma d’Alfred Hitchcock, travaillant ses effets comme ceux du maître. Nous ressentons tout au long du film la menace de l’assassin ganté, pourtant peu présent à l’écran. La force des premières images, les quelques appels téléphoniques inquiétants et l’agression de Sam et sa compagne par un homme de main rappellent à tout moment l’existence de cette force noire, presque occulte, qui impose la peur aux personnages comme aux spectateurs. L’Oiseau au plumage de cristal propose un moment de pure tension étendu sur une heure et demie, clouant son spectateur à son siège durant toute sa durée. En bon giallo, le film assaisonne ce suspense de quelques jolies actrices, en tête desquelles Suzy Kendall et Eva Renzi. L’amateur du genre regrettera peut-être qu'elles soient bien moins dénudées que les héroïnes de films plus tardifs, toutefois leur beauté est un atout indéniable. Une beauté qui se trouve en phase avec l’atmosphère esthétique d’ensemble du film, magnifiée par la photographie de Vittorio Storaro qui fait de L'Oiseau au plumage de cristal une expérience visuelle remarquable. Enfin la qualité du casting d’ensemble est à souligner, ce qui n’est pas toujours l’élément le plus marquant des productions italiennes des années 70, par la faute de castings hétérogènes et de la postsynchronisation systématique des dialogues. Nous avons déjà évoqué quelques-uns des interprètes principaux, il faut encore s’attarder sur la performance d’Enrico Maria Salerno, remarquable en inspecteur de police impuissant qui délègue totalement son enquête à Sam. Un élément là aussi précurseur de ce qui sera la place des forces de l’ordre dans le giallo. Et enfin nous trouvons l’inégalable Mario Adorf, mémorable dans le rôle d’un peintre singulier vivant reclus dans une maison sans porte. Son apparition est courte, et crée une parenthèse quasi surréaliste dans le film mais le moment est inoubliable. Une trouvaille de génie de Dario Argento, magnifiée par un acteur formidable.


L’Oiseau au plumage de cristal marque une date dans l’histoire du cinéma italien. Inspiré par les films précurseurs de Mario Bava, Dario Argento lance un genre à lui tout seul tout en en définissant le mètre étalon. Esthétique, personnage ou construction scénaristique, tout est inventé dans ce film en atteignant déjà un niveau de qualité presque inégalable. La carrière du cinéaste est lancée, et il va nous offrir dès l’année suivante deux nouveaux sommets du giallo avec Le Chat à neuf queues et Quatre mouches de velours gris pour constituer son informelle trilogie animalière.

DANS LES SALLES

CYCLE DARIO ARGENTO

DISTRIBUTEUR : les films du camélia
DATE DE SORTIE : 27 juin 2018

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Par Philippe Paul - le 19 juin 2018