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Critique de film
Le film

4 mouches de velours gris

(4 mosche di velluto grigio)

Partenariat

L'histoire

Le musicien Roberto Tobias (Michael Brandon), un batteur officiant dans un groupe rock, est harcelé par un homme mystérieux qui ne cesse de le suivre. Décidant un soir de le prendre en chasse, Roberto réussit à le rejoindre mais au cours de la dispute qui s’ensuit, il le tue accidentellement... Le tout sous l’objectif d’un appareil photo tenu par un second inconnu, quant à lui masqué...

Analyse et critique


Sorti sur les écrans transalpins en 1971, 4 mouches de velours gris forme le dernier volet de la "Trilogia degli animali" de Dario Argento. Initié en 1969 par L’Oiseau au plumage de cristal, le triptyque comprend en outre Le Chat à neuf queues (1) réalisé l’année suivante. Ne se contentant pas de partager avec ces deux films précédents la présence dans son titre d’une référence animalière (2) aux accents surréalistes - au velours des mouches répond, de manière aussi sibylline, le cristal de l’oiseau… - ou inquiétantes - l’évocation de mouches, insectes nécrophages, s’avérant aussi morbide que celle d’un chat à neuf queues… -, cette troisième œuvre de Dario Argento s’inscrit comme eux dans le genre du giallo. On retrouvera donc dans ces 4 mouches de velours gris les ingrédients propres à ce pan typiquement italien du cinéma criminel : du mystère (le film met son héros aux prises avec un tueur en série à l’identité aussi impénétrable que ses motivations), de la violence graphique - 4 mouches de velours gris offre son lot de gros plans sur des visages ensanglantés et mutilés -, du sexe - notamment lors d’une érotique séquence de bain - et, enfin, un esthétique de l’insolite amenant ce thriller aux lisières du fantastique.

Mais si 4 mouches de velours gris s’avère de prime abord fidèle au cahier des charges "giallesque", le film ne se réduit pourtant nullement à une utilisation mécanique ou mercantile des recettes d’un genre alors à son apogée commercial. Portant sur le giallo un authentique regard d’auteur, Dario Argento transforme ici cet espace cinématographique balisé en une contrée filmique radicalement singulière, car entièrement vouée à l’obsession de toute son œuvre (3) : rendre visible l’invisible... Pareille démarche sous-tendait déjà les deux premiers opus de la trilogie animalière. Un des rebondissements essentiels de L’Oiseau au plumage de cristal consistait ainsi à faire correspondre une image - celle d’un spectaculaire oiseau de Sibérie - à ce qui n’était initialement qu’une abstraction sonore : c’est-à-dire le cri de cet inhabituel volatile parasitant en arrière-fond un appel téléphonique. Et Le Chat à neuf queues mettait en scène un personnage dont la cécité physique était compensée par une étrange capacité visionnaire - subtilement suggérée par le montage - faisant de l’aveugle un voyant-enquêteur étonnamment efficace.


Quant à 4 mouches de velours gris, c’est dès son ouverture que s’affirme cet obnubilant désir de donner à voir au spectateur ce qui devrait a priori échapper à son regard. Le générique du film fait ainsi alterner des plans classiquement narratifs - les uns campant à grands traits Roberto, le héros efficacement joué par Michael Brandon ; les autres amorçant l’intrigue criminelle puisqu’on découvre qu’il est suivi par un inquiétant inconnu - avec ceux, quant à eux fort surprenants, d’un cœur palpitant et montré dans toute sa crudité anatomique. Enserré de veines saillantes, l’organe sanguinolent se détache seul sur un fond noir, composant une manière de vision radiographique. Permettant ainsi au spectateur de transpercer du regard la cage thoracique de Roberto - le montage amenant immanquablement à relier cette image cardiaque à celles du héros - Dario Argento offre la puissante illusion au public d’observer les effets normalement occultés de l’angoisse chez son personnage affichant, par ailleurs, les stigmates externes de la peur : regard affolé, épiderme humide de sueur... Mais si d’autres séquences du film s’emploient encore à dévoiler l’anatomie interne du corps humain - à la vision d’un cœur fera, par exemple, écho celle d’un globe oculaire (4) montré dans son intégralité après qu’on l’a extrait d’un cadavre - c’est en réalité l’intériorité mentale qui intéresse avant tout Dario Argento.


Montrer la psyché constitue en effet le principal projet d’une œuvre dans laquelle le rêve - c’est-à-dire le processus mettant en images l’inconscient - occupe une place essentielle. Et celle-ci ne tient pas uniquement à la séquence récurrente du cauchemar de décapitation assaillant Roberto à quatre reprises durant le film... Exploitant au maximum l’un des marqueurs du giallo qu’est la bizarrerie formelle, c’est en réalité la totalité de 4 mouches de velours gris que Dario Argento baigne d’une puissante atmosphère onirique. La direction artistique joue certainement un rôle essentiel en la matière. L’extravagance des décors est amplifiée par une photographie nocturne particulièrement soignée ; celle-ci exaltant l’étrangeté de la villa moderne - presque futuriste - de Roberto, de même que celle - baroque et décrépite - des immeubles Art Nouveau de Turin.


Cet environnement hors normes est en outre peuplé de personnages pareillement excentriques. On pense par exemple à Diomède, l’ami vers lequel Roberto se tourne pour éclaircir le mystère auquel il est confronté. Il traite ce personnage sur un mode burlesque : Diomède, joué par ce vieux routier de la commedia all’italiana qu’est Bud Spencer, est une sorte de clochard, vivant aux marges de la ville et se nourrissant de poisson cru... Dario Argento fait ainsi cohabiter avec la terreur inhérente au giallo une manière d’humour absurde (5) rendant l’univers de 4 mouches de velours gris encore plus déconcertant. Ces lieux et ces figures constamment aux franges de l’invraisemblable sont, enfin, soumis à une temporalité elle aussi frappée du sceau de l’irréalité. Tel moment - comme celui mettant en scène le traquenard tendu par le tueur à la domestique de Roberto - est l’occasion d’une ellipse si radicale qu’elle donne l’impression qu’une partie de la séquence a été engloutie dans une fantastique faille temporelle. Telle autre scène ne durant dans la réalité que quelques secondes - comme l’accident de voiture final - offre au contraire l’occasion à Dario Argento d’étirer de manière aussi déstabilisante le temps en usant, cette fois, du ralenti.


 En faisant ainsi de 4 mouches de velours gris l’envoutant équivalent cinématographique d’un rêve - ou plutôt d’un cauchemar - éveillé, la réalisation de Dario Argento permet au spectateur d’ouvrir plus largement les portes de la perception. Et l’imagerie convoquée par cette œuvre lui permettra ainsi de voir ce que dissimulaient, jusque-là, les recoins les plus sombres de l’esprit : celui des personnages de 4 mouches de velours gris, sans doute... mais certainement aussi le sien !

(1) Le Chat à neuf queues de même que L’Oiseau au plumage de cristal ont été eux aussi édités par Wild Side dans la collection Les Introuvables ; l’un et l’autre sont proposés dans des versions restaurées et accompagnées de généreux suppléments où s’exprime le Maestro en personne…
(2) Le succès rencontré par la trilogie animalière de Dario Argento amènera nombre d’artisans du cinéma de genre italien à intégrer un animal dans le titre de leurs gialli. Citons, entre autres, La Queue du scorpion (1971) de Sergio Martino...
(3) Dario Argento se livrera à cette même démarche de réappropriation du genre avec le cinéma fantastique qu’il abordera, à partir de 1977, avec  Suspiria.
(4) Cette sanglante apparition de l’organe de la vue participe, bien entendu, de l’affirmation de la centralité du "voir" dans le film. On pourrait en rapprocher l’œil stylisé ornant la poignée de la porte du cabinet du détective privé auquel Roberto fera appel. L’enquêteur se présente, en outre, sur la plaque attenante à l’entrée de son bureau sous l’intitulé anglais de « Private eye » !
(5) Tout aussi loufoque est la prestation de Jean-Pierre Marielle dans le rôle de Gianni Arrosio, un détective privé (caricaturalement) homosexuel et n’ayant élucidé aucune des 84 affaires qui lui ont été confiées...

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 11 décembre 2012