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Critique de film
Le film

Joe Hill

Partenariat

L'histoire

Au tout début du XXe siècle, Joel et Paul Hillstrom, deux frères venus de Suède, émigrent aux États-Unis. À leur arrivée à New York, ils sont confrontés à l'épouvantable pauvreté des quartiers populaires. Le pays de cocagne qu'ils pensaient atteindre leur réserve d'amères désillusions. Paul quitte bientôt la ville tandis que Joel, désormais baptisé Joe Hill, y reste, par amour pour une Italienne. Mais leur histoire ne dure pas et Joe décide de quitter la ville. Il part dans l'Ouest pour tenter de retrouver son frère...

Analyse et critique

« Est-ce que je suis dangereux ? » Joe Hill a les yeux levés vers la jeune femme qui vient de le surprendre endormi dans sa grange. Non, il ne fait pas peur, ce vagabond au regard doux, les cheveux encore pleins de paille. Il ramasse les œufs qu'elle a fait tomber, et il jongle. C'est le don secret de Joe : prendre les choses les plus quotidiennes, les plus banales, et en révéler la poésie cachée. Avec lui, la parole militante devient poésie, et les mots de réclamation des vers. Sans doute est-ce que ce qui séduit Bo Widerberg chez son personnage : son engagement plein, entier, qui s'appuie avant tout sur le sens de la justice et de la beauté. Un personnage d'idéaliste, comme l'étaient les amants maudits d'Elvira Madigan, ou les mineurs en grève d'Adalen 31. Il est le double lumineux de l'apprenti écrivain du Quartier du corbeau, qui cherchait à utiliser la littérature pour s'extraire de sa condition de prolétaire. Comme lui, Joe aime naturellement la beauté. Le soir, après les tâches les plus rébarbatives dans un bar où il balaie la sciure et vide les crachoirs, il gagne, littéralement, les hauteurs et s'installe dans une cage d'escalier pour écouter la musique à la porte de l'Opéra. Roméo moderne qui rejoint Juliette au balcon, il y retrouve une jeune Italienne dont il tombe amoureux au son de La Traviata. Les chansons braillées par les ivrognes du café sont remplacées par un chant plus noble. Mais Joe Hill, contrairement à l'écrivain du Quartier du corbeau, n'a pas honte de sa condition. Son voyage en Amérique lui permet de connaître les êtres humains qui l'entourent, et de les aimer. Il ne lutte pas pour lui-même, mais pour l'ensemble des prolétaires dont il admire le courage et la force de vie.


Le film est à l'image de ce personnage : solaire. Ou plutôt, il le devient. New York est filmée comme une ville sombre, où les rues sont grises, les vêtements noirs de crasse, les trottoirs humides de saleté. Tout y est enfumé, dépenaillé, triste ; mais la vie, elle, est bien là, à l'image de ce Gavroche new-yorkais, petit frère des gosses d'Il était une fois en Amérique, de Sergio Leone, qui filmera la ville de manière similaire. Un Gavroche qui est aussi une Ariane, puisqu'il connaît tous les tours et détours du labyrinthe urbain, son terrain de jeux. Ce garçonnet est le premier qui initie Joe aux réalités de la vie, loin des images idylliques qui emplissaient les esprits à leur arrivée en ville. Widerberg, dès les génériques, expose les clichés de New York - gratte-ciel, statue de la Liberté - pour accentuer le contraste entre ces promesses et la réalité peu reluisante de la grande ville dans cette Belle Epoque expirante. Là, les hommes sans travail, ivres, drogués, se traînent comme des âmes perdues sous les regards effrayés d'une bourgeoise égarée dans ce cercle inconnu de l'Enfer. On retrouve toute une iconographie de la Grande Dépression ; les photographies de Dorothy Lange ne sont jamais loin. Mais il n'y a pas de misérabilisme, et encore moins de voyeurisme dans cette description des bas-fonds. Plutôt une constatation terrible, celle du mensonge du rêve américain tant promis, et qui ouvre le film. Mais Bo Widerberg ne s'abandonne pas à une vision mortifère du monde. Il ne néglige pas d'accentuer le bouillonnement de vie qui habite aussi les lieux, le sens de la débrouille de ses habitants. Le petit air joyeux qui accompagne les vols du jeune ami de Joe exprime une forme d'insouciance enfantine, qui se teinte parfois de mélancolie : devant un usurier, le garçon vide un à un les trésors de son sac. Et comme ce n'est pas assez, il finit par céder le dernier objet, qu'il donnait l'impression de vouloir garder pour lui : un petit manège mécanique, symbole d'une enfance trop vite enfouie.

Le bouillonnement de la ville vient aussi de son ambiance sonore. Bruit des chevaux sur les pavés, cris des marchands, disputes d'ivrogne. Dans cette Babel insolite, toutes les voix se mêlent, et annoncent la vocation de Joe Hill : parler au plus grand nombre dans une langue commune, celle de la musique. Là où le frère du héros peine à apprendre l'anglais, Joe se débrouille très rapidement, avec l'aide du gamin insolent qui le somme de parler sa langue s'il veut se faire comprendre. Avec Lucia, la jeune Italienne du balcon, pas besoin de parler la même langue. Ils parlent peu, et la musique, encore une fois, semble exprimer leurs sentiments. Cette maîtrise de la langue et cet amour de la musique indiquent l'ouverture de Joe sur le monde, qui lui tend les bras. Tout au long du film, Joe apprend. Dans le café où il balaie, il lit les journaux ; hobo, il transporte des plaquettes communistes dans ses affaires. Et tout au long du film, il écrit, à la lumière de New York ou dans l'obscurité de sa prison. Les mots, puis les chansons, sont toujours là.


Exit donc, New York et sa noirceur, pour les grands espaces. Bo Widerberg avait déjà prouvé, par exemple dans Elvira Madigan, qu'il savait filmer la nature comme personne. Il capture les teintes délicates du coucher de soleil, les lumières qui affleurent à la surface de l'eau, le frémissement des blés sous le vent. Les paysages de l'Ouest sont faits pour lui et sa caméra.  On retrouve, dans ce film tourné par un Suédois, toute une imagerie qui hantera le Nouvel Hollywood et que Joe Hill, à sa manière, annonce. C'est surtout à Terrence Malick que l'on pense, celui de La Balade sauvage et des Moissons du ciel. Devant Joe Hill, qui précède de deux ans le premier long métrage de Malick, le spectateur retrouve ce même plaisir à saisir les grands espaces, à mêler les éléments, faisant des champs de blé des mers qui mûrissent au soleil. La nature est un infini, abritant en son sein l'infiniment grand et l'infiniment petit. Mais Bo Widerberg, contrairement à Malick, ne recherche pas le souffle divin dans cette création. Sa beauté se suffit à elle-même. Pas de gros plans, pas d'exaltation spirituelle. Un homme qui marche, simplement, dans une nature aussi belle qu'indifférente, à la fois riche et cruelle. Là où New York était un monde fermé, où le jour et la nuit avaient la même tristesse, le départ vers l'Ouest symbolise l'ouverture vers le monde et les autres. Les champs à perte de vue, la liberté de se déplacer, de faire des rencontres. La vie au jour le jour, mais sans la laideur de la misère. La fumée n'est plus celle des usines, mais celle des trains qui emmènent les personnages vers une destination inconnue. Image qui hante le cinéma américain, de Boys on the Road, de William Wellman, jusqu'à La Porte du Paradis, en passant, une fois encore, par Les Moissons du ciel. Avec ce road movie précurseur, Joe Hill apparaît comme le grand père des motards d'Easy Rider, eux aussi partis dans une quête de l'Amérique, ou, plus encore, à un grand frère du personnage d'Al Pacino dans L'Epouvantail, avec sa bonne humeur contagieuse et son visage ouvert.


Cette bonté perpétuelle est l'apanage de Joe. Si la nature n'est pas le centre du divin pour Widerberg, il est indéniable qu'il confère à son personnage principal une dimension christique. Homme parmi les hommes, il connaît toutes leurs souffrances et les partage. Le personnage est comme guidé vers son destin, d'abord par un enfant, puis par un vieillard, vagabond céleste, qui lui apprend tous les tours de la survie lors de scènes assez cocasses, presque sorties de bandes dessinées, comme une mémorable pêche au poulet. Peu à peu, la route devient une vocation chez Joe, au point de lui faire quitter un foyer sûr et une femme qui l’aime pour repartir par les champs et les bois. Avec l'ironie qui lui est propre, Bo Widerberg oppose son Christ si humain aux hypocrites vendeurs de Dieu qui pullulent dans les rues. Il met à plusieurs reprises en scène le face-à-face qui oppose les communistes, reconnaissables à leur bandana rouge, et les travailleurs de Dieu, qui chantent dans les rues pour conforter le peuple dans ses illusions. Le bourgeois écoute avec plaisir les seconds, et chasse les premiers à coups de pied. C'est suffisant pour savoir de quel côté est le mensonge. Mais Joe a plus d'un tour dans son sac, et il sait faire ce que font tous les héros de conte : utiliser la force de son opposant à son propre avantage. Aussi profite-t-il d'une des nombreuses chansons religieuses qui résonne dans la rue pour avoir son propre orchestre, et proposer sa propre version : une chanson rouge. Là où la complainte chrétienne invite à la patience, répétant en choeur « by and by », Joe Hill dénonce la promesse du Paradis, agitée devant les êtres humains pour leur faire accepter les conditions iniques où cette société les plonge. La vie n'est pas au ciel, elle est ici, et maintenant. Voilà sans doute la leçon qu'a retenue Joe Hill de ses voyages, avec toute sa beauté et sa dureté. Cette bonté et cette bonne humeur, cet espoir que rien ne semble entamer font bien de Joe une sorte de Christ communiste. Le film s'ouvre d'ailleurs sur une chanson que lui consacre Joan Baez : « I dreamed I saw Joe Hill last night. » Joe comme apparition, venant dire la bonne parole, celle de la justice et de l'amour. Cette dimension est accentuée dans le dernier quart d'heure du film, où Joe noue une relation de confiance avec son gardien, au point de s'attacher lui-même pour s'empêcher de partir ; la peinture à la craie colorée qui recouvre les murs et le sol de sa prison font le lien entre ce personnage et l'Amérique colorée des sixties, avec ses rêves d’une nouvelle fraternité humaine. Des rêves déçus, dont Joe Hill témoigne.


Plus encore que l'opposition entre ville et campagne, c'est la guerre des classes qui dit la cruauté de cette société américaine, qui vend son rêve au plus offrant. Bo Widerberg est sans pitié pour ce monde qui foule aux pieds, peut-être même sans s'en rendre compte, ses propres symboles : dans une scène d'une rare violence, les militants sont battus par les policiers et contraints d'embrasser le drapeau ; quant au droit de se défendre, d'être jugé avec équité, la mascarade de procès qu'on fait à Joe suffit à les torpiller. Le vieux monde ressemble singulièrement à l'ancien, celui où l'on tire sur les ouvriers dans Adalen 31. L'avant-dernière séquence symbolise avec une grande force cette situation atroce : des hommes qui s'entretuent pour des intérêts autres que les leurs. On bande les yeux de Joe, qu'on attache à une chaise ; les tireurs sont cachés derrière un tissu d'un bleu profond, qui évoque la tenue du prisonnier. Il ne faut pas qu'ils puissent se regarder, celui qui est tué et ceux qui tuent. Il faut rendre les choses les plus désincarnées possibles. Mais encore une fois, Joe est celui qui fait sauter les barrières, celui qui refuse un monde où l'on avance masqué. Il est celui qui a su regarder les autres hommes dans les yeux. D'où cette scène si poignante, où il se débat pour ôter son bandeau et retrouver son regard, c'est-à-dire son humanité. Personne ne vient à son secours. Mais à la fin, l'un des jeunes tireurs est malade de ce qu'il a fait : obscénité d'une société qui pousse ses enfants à commettre l'irréparable en son nom, mais aussi moment d'espoir, qui rappelle que l'humanité est toujours là.

Que reste-t-il alors de Joe Hill ? Les traces terrestres s'effacent facilement : on peut laver les dessins sur le sol de sa cellule, on peut broyer ses os, et mettre ses cendres dans des enveloppes. Et pourtant, même après sa mort, quelque chose de sa bienveillance et de son amour de la vie subsiste peut-être. Son sens du combat, qui ordonne de ne pas pleurer, mais de s'organiser (« Don't mourn, organize »). Quelques chansons. Un symbole d'amour et de paix. Et le chef-d’œuvre de Bo Widerberg.


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Par Anne Sivan - le 8 septembre 2020