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Livres


L'amour du cinéma
m'a permis de trouver
une place dans l'existence
UN LIVRE de Bertrand Tavernier

Conversation avec Thierry Frémaux
Éditions Actes Sud
Collection : La bleue
Première édition : 8 octobre 2019

96 pages, broché  

Depuis la disparition de Bertrand Tavernier, quelques librairies ont ressorti L'amour du cinéma m'a permis de trouver ma place dans l'existence, petit livre d'entretien du cinéaste avec son ami Thierry Frémaux, ouvrage délibérément modeste qui avait accompagné en 2019 la réédition du grand recueil Amis Américains. L'occasion de lire à nouveau la bonne parole du cinéaste-historien, en attendant le gigantesque 100 ans de cinéma américain prévu pour la fin 2021.

Le plaisir de ce tout petit livre, plaisir évidemment teinté de tristesse aujourd'hui, est de voir Tavernier faire le bilan de sa fascination pour l’histoire de l'Amérique (entre autres la guerre de Sécession, le Maccarthysme) et pour le cinéma hollywoodien, notamment, on s'en doute, le cinéma de l'âge d'or (même s’il évoque avec respect Spielberg et Tarantino), rendant encore une fois hommage aux géants, mais aussi aux scénaristes blacklistés et aux réalisateurs peu connus comme George Sherman. Cinéma de l’âge d’or oblige, Tavernier n’oublie pas bien sûr de parler, et avec beaucoup d’humour, de son amour fétichiste des salles de quartier où il a découvert ces films, celles de Paris ou de Lyon, sa bonne ville natale. Il évoque également, mais plus brièvement, ce que son propre cinéma a pu retirer du sens de l’économie narrative, de l’efficacité spatiale du cinéma américain, notamment bien sûr celui de série B.


Bandits de grands chemins et La Fille des prairies, deux westerns de George Sherman

Pour modeste qu’il soit, ce livre est plus profond qu’on pourrait le penser et nous oblige à une certaine introspection, à une réflexion presque intime : même si nous autres cinéphiles (et Tavernier au premier chef) mettons un point d'honneur à découvrir tel ou tel film polonais, tel ou tel film allemand ou coréen, nous savons bien que nous reviendrons toujours à ce cinéma américain classique, ce cinéma de pionnier, comme les lettrés du monde entier reviendront toujours à Homère. C'est la base, à tous les sens du terme, y compris le sens d'abri, de "retranchement".

Oui, j'ose le dire sans fausse pudeur, à la première personne (comme Tavernier nous y invite dans sa manière de parler du cinéma, évoquant souvent son expérience subjective de spectateur), et sachant bien que je ne suis pas le seul à le penser, surtout sur ce site : John Wayne dans un Ford ou un Hawks, James Stewart dans un Anthony Mann, Cary Grant ou Grace Kelly dans un Hitchcock, c'est ce qu'il y a de mieux en ce monde, c'est mon chez moi, c'est ma patrie, littéralement le pays de mon père : ce sont des films vus en symbiose avec mon père - et avec ma mère (on peut donc aussi parler de « matrie »), qui eux-mêmes les avaient découverts "en direct", lors de leur première sortie, dans les années quarante et cinquante. Il s'agit bien ici de chaîne, de transmission et d'héritage, même si j'ai peur que cette chaîne finisse par se rompre : nos enfants, malgré nos efforts, n'auront pas vraiment été imprégnés de ces classiques, dont beaucoup sont des westerns. Les jeunes d'aujourd'hui, on le sait, sont allergiques aux westerns. Difficile dans ces conditions d'apprécier l’œuvre d’un John Ford par exemple. Je les plains un peu.


La Prisonnière du désert de John Ford

Pour nos enfants sans doute, leur "chez eux" sera l’impressionnante série des films Marvel (je ne suis pas ironique, du moins, je ne le suis plus) qui est sortie sur les écrans entre 2008 et 2019, et qui appartient déjà "au passé", comme une manière d'âge d'or que la longue période de pandémie nous ferait presque... regretter : on allait encore au cinéma en toute insouciance « en ce temps-là » ! Mais revenons à nos chers anciens.

Lire cet hommage de Tavernier au cinéma américain classique m’a fait penser à cette parole superbe de Michael Cimino (in John Ford d’Eric Leguèbe, BIFI, 2000 ; je cite de mémoire) : "La nuit, lorsque je suis déprimé, je pense à tout ce qu'ont accompli ensemble John Ford et John Wayne et cela me redonne espoir."


La Vie est belle de Frank Capra

Avec Ford et Wayne, dont Tavernier parle évidemment beaucoup, on sent effectivement qu'on a affaire à des sages à la force tranquille qui ont accompli, modestement, sans jamais prendre la pose d’artiste, quelque chose d'important et de beau, en dépit de tout. N'oublions pas que ces hommes ont connu le pire moment de l’Histoire de l’humanité, la Seconde Guerre mondiale, parfois en première ligne (John Ford, Stevens, Stewart, Gable... certes, pas Wayne, ce qui du reste lui a donné mauvaise conscience toute sa vie), et qu'ils ne se sont jamais résignés ou apitoyés sur eux-mêmes : je pense souvent à James Stewart qui a fait des raids aériens au-dessus de l'Allemagne, qui a failli mourir à plusieurs reprises et qui, lui-même, a fait mourir à plusieurs reprises (j'imagine en effet que, outre les soldats, il y avait des femmes, des vieillards, des enfants tout en bas, dans les villes, les gares et les usines bombardées). Que pensait-il en revenant à Los Angeles, sur le plateau de La Vie est belle ? Je sais qu'il avait peur de ne plus savoir jouer, comme Frank Capra avait peur de ne plus savoir mettre en scène. Ils ont tout de même persévéré et conçu un chef-d’œuvre. Je songe à John Ford refusant sans doute, connaissant son mauvais caractère d’Irlandais, de parler avec sa femme des horreurs vécues et se réfugiant loin dans le désert, à Monument Valley, lieu de tournage découvert juste avant-guerre, pour tourner My Darling Clementine avec ses vieux amis. Manière de thérapie sans doute, manière de retrouver une certaine « virginité » après l’enfer. Je songe à Hitchcock qui tremblait pour sa mère sous les bombes, celle-ci refusant obstinément de quitter sa maison à Londres, le cinéaste continuant sans relâche d'enchaîner les films, sans doute pour ne pas penser. Ce n'est pas de l'égoïsme, contrairement à ce que l’on pourrait penser, c'est de la force et de la sagesse. Je pense surtout à George Stevens qui a découvert et filmé Dachau et qui en est revenu transformé, bien décidé à ne pas faire de film futile à son retour. Pas après ça.


La Poursuite infernale de John Ford

C'est à tout cela, à ce qu'a pu être le travail sans relâche de ces hommes blessés mais solides, de ces femmes exploitées mais dignes (Rita Hayworth, Ingrid Bergman, Gene Tierney, Marilyn Monroe, Susan Hayward...), à ces artistes dans la tourmente de la grande Histoire, à leur place dans l'existence (la leur, la nôtre) que fait penser ce tout petit livre de Tavernier, livre devenu « posthume » par la force des choses.

Par Claude Monnier - le 4 octobre 2021