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Critique de film
Le film

Vacances à Venise

(Summertime)

Partenariat

L'histoire

Jane Hudson (Katherine Hepburn), modeste secrétaire américaine originaire de l’Etat de l’Ohio, a choisi de passer ses premières vacances européennes à Venise, la destination qui a toujours fait l'objet de ses désirs d’éternelle romantique. Dans le train s’avançant sur la lagune, elle commence à s’extasier sur tout ce qu’elle découvre et ne peut s’empêcher de tout filmer. Célibataire d’âge mûr, cette vieille fille un peu guindée espère dans son for intérieur rencontrer l’amour au sein de cette ville de rêve. Elle s’installe dans une pension tenue par la signora Fiorini (Isa Miranda), et rencontre l’espiègle gamin Mauro qui lui fait découvrir la cité des Doges sous un jour un peu moins touristique. Mélancolique, la vision de multiples couples d’amoureux à tous les coins de rue la rend encore plus esseulée. Elle tombe au cours de ses pérégrinations sous le sortilège de la Place Saint-Marc. A la terrasse d’un de ses cafés où elle s’est attablée, un bel Italien aux tempes argentées la remarque et commence à lui faire une cour assidue. Il s’agit d’un antiquaire du nom de Renato (Rossano Brazzi). D’abord réticente, Jane va finir par succomber à ses charmes et à s'éprendre de lui avec exaltation. C’est le début de quelques jours paradisiaques avant qu’elle apprenne que Renato est un homme marié, ce qui ne convient guère à son puritanisme et à son envie de respectabilité...

Analyse et critique

Si la filmographie de David Lean est riche de seize longs métrages, le spectateur français le connaît surtout pour la série de films à grand spectacle qu’il a réalisés après déjà quinze années de carrière, à partir du Pont de la rivière Kwaï. La qualité de ce film de guerre à la durée inhabituelle pour l’époque, l’ampleur des moyens déployés, l’intelligence de son scénario et son thème musical (que les siffleurs du monde entier ont à coup sûr, un jour ou l’autre, entonné) en ont fait un succès planétaire. S’ensuivront Lawrence d’Arabie et Le Docteur Jivago, le premier surtout plébiscité par la critique, le second par les spectateurs. Tous trois sont très vite devenus auprès du grand public d’immenses classiques parmi les mieux classés au box-office non seulement français mais mondial, et ont été durant les années suivantes des champions de la rediffusion télévisuelle au moins dans notre contrée. Dommage qu’en vingt ans, le grand cinéaste anglais n’ait ensuite plus réalisé que deux films qui, bien qu’aussi splendides, n’obtinrent ni la reconnaissance ni le triomphe qu’ils auraient également mérités ; ce furent pourtant les magnifiques La Fille de Ryan en 1970 puis La Route des Indes en 1984. Encore plus regrettable, le fait qu’il n’ait pas pu mener à bien son rêve d’adapter à l’écran le chef-d’œuvre de Joseph Conrad, Nostromo ; un roman qui semblait pourtant avoir été écrit pour lui.

Quoi qu’il en soit, avant Le Pont de la Rivière Kwaï, David Lean était déjà le réalisateur de onze films parmi lesquels, pour ne citer que les plus connus, deux adaptations de Charles Dickens, Oliver Twist et Les Grandes espérances, ainsi que le sublime mélodrame qu’était Brève Rencontre en 1945, un drame de l’adultère ayant immortalisé le deuxième concerto pour piano de Rachmaninov. Pour faire court et résumer un peu succinctement, Vacances à Venise est en quelque sorte le film de transition entre sa première partie de carrière, anglaise, et la seconde, constituée de ses films à gros budgets tournés pour Hollywood. C’est la première fois que David Lean allait tourner hors de son pays natal et le moins que l’on puisse dire, au vu de ses films suivants, est qu’il allait y prendre goût au point de ne plus y retourner si ce n’est pour quelques brèves séquences. Summertime est l’adaptation d’une pièce de théâtre à succès intitulée The Time of the Cuckoo signée Arthur Laurents (son premier travail pour le cinéma fut le scénario de La Corde d’Alfred Hitchcock). Dès 1952, l’actrice Katharine Hepburn semblait intéressée par le projet qui commençait à trotter dans la tête des producteurs. Dès l’année suivante, Ilya Lopert acquit les droits de la pièce et proposa le rôle principal à Shirley Booth, le poste de réalisateur à Anatole Litvak puis à Daniel Mann. Il demanda à Arthur Laurents d’écrire la propre adaptation de sa pièce mais le résultat ne fut pas satisfaisant. Il y eut également Roberto Rossellini sur les rangs, qui pensa un moment tourner le film avec Ingrid Bergman. Finalement, le cinéaste anglais qui venait de terminer Hobson’s Choice (Chaussure à son pied) récupéra le bébé ; il dira toute sa vie durant qu’il s’agissait de son film préféré et, comme son personnage principal, il tombera amoureux de la ville au point d’en faire son second pied-à-terre.

A cause de son intrigue "licencieuse" (Katharine Hepburn a une relation avec un homme marié et la poursuit un moment en connaissance de cause), des rumeurs circulèrent comme quoi le film serait censuré dès sa sortie, et qu’il ne pourrait de toute manière pas se tourner ; les équipes techniques allant perturber les gondoliers, ce qui nuirait au tourisme. Mais grâce à un don généreux de la production pour la contribution à la restauration de la Basilique de San Marco, tous ces problèmes furent miraculeusement aplanis et résolus. Le film est aujourd’hui encore assez peu connu, même s’il a eu les honneurs de la diffusion en prime time sur TF1 un dimanche soir des années 1980. Il faut dire que malgré son charme et ses immenses qualités, il ne possède ni l’ampleur ni les fulgurantes beautés des films qui suivront. Concernant les Anglo-Saxons en villégiature Italie, il y eut l’année précédente, dirigées par William Wyler, les Vacances Romaines (Roman Holiday) d’Audrey Hepburn et Gregory Peck. Quelque temps après la sortie de Vacances à Venise, certains réalisateurs hollywoodiens eurent l’idée d’aller passer quelques mois en Italie, ce qui donnera lieu par exemple au début des années 1960 à d’excellentes surprises tels le très beau mélodrame de Delmer Daves, Rome Adventure, ou l’excellente comédie de Robert Mulligan avec Rock Hudson et Gina Lollobrigida, Come September. Vincente Minnelli ira lui aussi tourner son pendant italien à ses Ensorcelés : Quinze jours ailleurs (Two Weeks in Another Town). Plus près de nous, le pays latin continuera à fasciner certains cinéastes américains, James Ivory emmenant Helena Bonham Carter à Florence dans sa Chambre avec vue, Woody Allen filmant à son tour Venise dans Tout le monde dit I love you...

Avec Summertime, petit film a priori "sans prétention" au sein de la filmographie de David Lean, nous partons à la visite de Venise en compagnie de Katharine Hepburn. Quelques uns parleront probablement de "carte postale" à son égard, ce qui n’est pas totalement faux mais, comme certaines peuvent être très agréables à regarder, il en est de même de celle, somptueuse, que nous envoie David Lean. Et puis nous découvrons la ville au travers du regard d’une touriste qui l’a toujours idéalisée ; ceci expliquerait parfaitement cela ! Par l’intermédiaire de l'espiègle Mauro, jeune garçon d’une dizaine d’années, on s’échappe parfois du dépliant touristique pour se diriger vers des venelles plus secrètes, des lieux moins connus mais tout aussi pittoresques (celui de la fontaine où Jane et l’enfant se passent la tête sous l’eau). Le tout filmé à la perfection et arrivant à faire ressentir la fascination exercée par la ville sur les touristes. Le premier plan du film, magistral, donne le ton ; celui du train s’avançant sur la lagune. On pourra s’extasier de même à de nombreuses autres reprises, d’autant que les lieux se découvrent à nous comme ils apparaissent à Jane, au détour d’une ruelle, après avoir ouvert une fenêtre, sans que nous nous attendions nécessairement à une telle beauté, à une telle majesté, à une telle richesse. La caméra presque subjective qui nous fait entrevoir par morceaux la place Saint-Marc semble aussi éblouie que les spectateurs que nous sommes. D’autres immenses plans d’ensemble vus de haut, dont celui sur cette même place, nous étonnent aussi par leurs splendeurs et préfigurent ceux de des futurs chefs-d’œuvre de Lean sans cependant encore posséder leur puissance d’évocation émotionnelle. Il faut dire que Summertime se veut intime et non épique.

Et même si Venise est considérée à l’égal des personnages en chair et en os, Jane Hudson est bien l’héroïne du film, et c’est son portrait que brosse avec tendresse et lucidité le cinéaste anglais. Le portrait d’une vieille fille mélancolique et romantique qui court toujours après le grand amour mais qui est freinée dans son élan par sa timidité, sa gaucherie, mais aussi par ses valeurs et le puritanisme de son éducation. Disons-le d’emblée, David Lean réussit à rendre Katharine Hepburn, 48 ans, plus belle et désirable que jamais (Rossano Brazzi en est conscient quand son regard tombe par hasard sur sa belle cheville). De toute une carrière pourtant peu avare en grands rôles, Jane Hudson est peut-être le plus touchant. Maladroite, agaçante ou même nunuche parfois, mais tellement humaine et attachante. L’actrice parvient à se servir de l’image qu’elle nous avait donnée à partir de ses innombrables rôles précédents (la femme piquante, vive et enjouée, au caractère bien trempé) tout en la faisant se fissurer au travers de failles apparaissant sur son visage parfois grave d’où transparait de temps à autre une forte mélancolie sous-jacente. Le couple qu’elle forme avec le séduisant Rossano Brazzi (l’inoubliable comte Vincenzo Torlato-Favrini de La Comtesse aux pieds nus de Joseph Mankiewicz), le type même du bellâtre italien aux tempes grisonnantes, le latin-lover par excellence, est totalement convaincant. Car lui non plus n’est pas tout blanc ; antiquaire et commerçant, il roule le touriste dans la farine et malgré ses dénégations, on ne croit pas une seconde à ses excuses lorsqu’il supplie Jane de le croire quand il lui affirme ne pas l’avoir bernée en lui vendant un des objets de sa boutique. Tout au long du film, les deux comédiens nous offriront quelques séquences désarmantes et poignantes.

On est émus par les amours désuets de cette Américaine tout ce qu’il y a de plus ordinaire, charmés par cette histoire ténue à dimension humaine mettant en scène des personnages authentiques et non dénués de défauts, des situations cocasses, inattendues mais qui ne sonnent "presque" jamais faux. Le postulat de départ a beau être conventionnel et a priori peu captivant, les clichés être au rendez-vous (ceux du feu d’artifices lors de la première nuit d’amour entre Rossano Brazzi et Katharine Hepburn font un peu "too much" mais ce sera aussi un peu l'une des marques de fabrique de Lean ; rappelez-vous de la sublime séquence d’amour dans La Fille de Ryan ponctuée par des images de nature plus qu’allusives), on se laisse porter grâce à une superbe direction d’acteurs et au charme fugace qui se dégage de cette simple et universelle histoire d’amour contée et filmée avec tendresse (les amateurs de beaux mouvements de caméra se régaleront d’autant qu’ils ne sont jamais tape-à-l’œil mais au contraire très discrets). Malgré beaucoup de légers traits d’humour et un rythme allègre, malgré l’exotisme et le dépaysement, nous assistons à une histoire d’amour non dénuée de gravité (les amoureux ne sont plus tout jeunes et sentent que la passion qu’ils vivent sera l’une des dernières) et contrariée (voire condamnée d’avance) par les conventions sociales et morales. Beaucoup de sensibilité et de mélancolie se dégagent des plans silencieux où l’on voit Katharine Hepburn esseulée au milieu de la foule ou sur la terrasse de sa pension, doutant de la possible concrétisation de ses chimères alors qu’autour d’elle l’amour et le romantisme se propagent à tous les coins de rue. Va-t-elle rentrer de ses vacances sans avoir connu le grand frisson des amours tardifs, retourner à sa morne existence sans être tombée entre les bras d’un bel Italien ? Cette frustration, cette tristesse passent parfaitement bien dans la manière qu’a David Lean, avec subtilité et élégance, de filmer le visage et le corps de son actrice.

Dommage en revanche que tous les seconds rôles soient décrits aussi superficiellement : le couple de vieux touristes américains dont le mari ne supporte pas les musées et la culture, celui plus jeune et bêtement décomplexé, le jeune enfant italien rusé et roublard, la tenancière de la pension revenue de tout... Dommage aussi qu’on ne ressorte pas bouleversés de cette pourtant belle histoire sentimentale ! Ce n’est pas bien grave puisque ce voyage suranné fut néanmoins plus que plaisant, très réussi, le dépaysement et l’émotion étant de la partie, le tout baigné dans de superbes et chaudes couleurs sorties de la palette du chef opérateur Jack Hildyard et une jolie partition d’Alessandro Cicognini dont le thème principal devrait vous trotter quelques temps en tête. Un film non dénué de poncifs mais non plus de dérision (Lean est d’une grande lucidité sur les défauts de ses personnages principaux) et surtout emprunt d’une belle délicatesse ; un magnifique portrait de femme dans lequel Katharine Hepburn se révèle poignante là où on ne l’attendait pas spécialement.

DANS LES SALLES

VACANCES A VENISE
UN FILM DE DAVID LEAN (1955)

DISTRIBUTEUR : LES ACACIAS
DATE DE SORTIE : 13 JUILLET

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Par Erick Maurel - le 16 octobre 2011