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Critique de film
Le film

La Fille de Ryan

(Ryan's daughter)

Partenariat

L'histoire

1916 dans le petit village de Kirrary, sur la péninsule de Dingle, le morceau de terre le plus à l'ouest de l'Irlande. Rosy Ryan est une jeune et belle femme esseulée et désœuvrée ; elle est la fille du tavernier local, le sournois Tom Ryan. Rosy, en quête de romance et d'évasion, s'intéresse au discret maître d'école, Charles Shaughnessy, et finit par en tomber amoureuse, à la grande surprise de ce dernier qui craint de ne pouvoir la satisfaire. Le mariage est néanmoins célébré, sur l'insistance de la jeune femme. Mais la nuit de noces se révèle catastrophique et Rosy, progressivement, va s'ennuyer à nouveau dans son morne quotidien et rêver d'ailleurs.

C'est alors que survient le Major Doryan, un soldat anglais qui doit prendre le commandement de la base militaire toute proche. Ce dernier est évidemment très mal reçu par les villageois irlandais, tous ultra-nationalistes, malgré les combats de la Première Guerre mondiale qui font rage sur le continent et le violent traumatisme qu'a subi l'officier britannique sur le front (il boite suite à une blessure et souffre de psychose). Rosy est la seule personne du village à accueillir Doryan et s'éprend rapidement et passionnément de lui. La liaison est vite consommée ; Rosy va enfin connaître l'extase sensuelle dans les bras du beau et taciturne militaire, au milieu d'une forêt paradisiaque. Alors que Charles Shaughnessy découvre la trahison de son épouse, l'affaire est révélée à tous par "l'idiot du village", le sympathique Michael, habituellement la risée des villageois. Tous les habitants vont se retourner contre Rosy, insultée et violentée. D'autant que parallèlement à cette romance, un chef de l'IRA, venu avec des compagnons récupérer sur la plage une cargaison d'armes allemandes perdue lors d'une tempête, se verra donné par un mouchard ayant informé les Anglais de son action. Rosy est alors fortement soupçonnée d'avoir également trahi sa nation ; au grand dam du père Collins, un prêtre robuste et fier, mais aussi le seul homme qui semble doué de sensibilité et de raison sur cette terre hostile où les passions et la nature sauvage forment un couple dévastateur...

Analyse et critique

Le film qui ressort sur quelques écrans français en ce chaud mois d'été 2013, soit cette somptuosité que constitue La Fille de Ryan, pourrait facilement figurer dans la liste des œuvres qui ont valu à leur auteur un discrédit majeur et violent - et bien sûr totalement injustifié au fil du temps - au point que le cinéaste en question choisit de lui-même de se retirer du métier pendant près de quatorze ans. Quand on sait que ce dernier n'est autre que David Lean, cet événement prend un sens déterminant. Car pour se représenter à l'esprit qui était Lean en 1970, il n'est pas exagéré de penser à la position qu'occupe Steven Spielberg dans l'industrie cinématographique contemporaine ; on ne parlera pas ici, évidemment, des liens artistiques qui lient de près les deux réalisateurs - le premier étant comme chacun sait l'un des maîtres du second - mais plutôt de leur points communs en termes d'influence économique et de succès populaire. Alors que la carrière de Cecil B. DeMille s'achève à la fin des années 50, David Lean, jusqu'alors réalisateur de films britanniques dotés de budgets moyens (dont les superbes adaptations de Dickens, le fameux Brève rencontre et l'émouvant et mélancolique Summertime avec Katharine Hepburn), connaît un premier grand succès planétaire avec Le Pont de la rivière Kwaï en 1957. Depuis lors, son patronyme évoquera pour tous les superproductions historiques marquées par une mise en scène d'une ampleur considérable qui entremêle des odyssées intimes et romanesques avec les tourbillons de la grande Histoire. Les deux splendides fresques Lawrence d'Arabie (1962) et Docteur Jivago (1965) consacreront l'aura du cinéaste et feront de lui momentanément le réalisateur le plus puissant de Hollywood. C'est pourquoi la disgrâce stupéfiante dont il fut la victime avec La Fille de Ryan continue de nous interpeler aujourd'hui, lui qui fut l'artiste à qui l'on ne pouvait alors absolument rien refuser.


C'est ainsi que David Lean a les mains complètement libres et le soutien total de l'industrie cinématographique - la réussite de Docteur Jivago au box-office fut phénoménale - pour mettre en chantier son nouveau film à l'orée de la décennie 1970. Il fait à nouveau équipe avec le dramaturge britannique Robert Bolt, déjà auteur des scripts de Lawrence d'Arabie et de Docteur Jivago. C'est d'ailleurs Bolt qui se trouve à l'origine du projet Ryan's Daughter. Le scénariste ambitionne d'abord d'adapter à l'écran Madame Bovary et destine le rôle à son épouse, l'actrice anglaise Sarah Miles (The Servant, Blow Up), l'une des jeunes égéries du Swinging London - dont Bolt ne voulait absolument pas cinq ans auparavant pour incarner le personnage de Lara ! Ce film, contrairement aux différentes adaptations précédentes de ce chef-d'œuvre de la littérature mondiale, devait adopter un style formel proche des deux superproductions précédentes. Quand Lean, séjournant alors en Italie, lit le scénario, l'idée lui vient de prendre ses distances avec le roman de Flaubert. La décision d'en faire un film très personnel date sans doute de cette période de villégiature dans un pays qu'il apprécie particulièrement (l'Italie, où il avait tourné Summertime). Les deux hommes travaillent près d'une année sur le script, modifient énormément de scènes et décident de situer l'action en Irlande, un pays secoué par des événements historiques d'une grande intensité (le combat nationaliste en pleine Première Guerre mondiale), et spécialement sur une côte maritime reculée où se déploient des paysages d'une beauté ensorcelante (une combinaison de longues plages de sable fin et de reliefs montagneux accidentés) avec un climat changeant propice au déferlement des passions humaines.


La première de La Fille de Ryan a lieu au Ziegfeld Theater de New York en novembre 1970. L'accueil critique tient alors autant d'une douche froide que d'un assassinat en règle. Tous les journalistes se déchaînent, des plus éminents d'entre eux aux plus scribouillards. Le film est accusé de tous les maux, principalement celui de raconter une histoire trop minimaliste (un triangle amoureux tout simple) qui se voit totalement écrasée par son impressionnant décor naturel et celui de recourir à un symbolisme sur-signifiant. Mais le véritable problème que connaît alors le nouveau film du pourtant multi célébré David Lean, c'est celui d'apparaître complètement désuet au moment de sa sortie. En effet, le décalage se révèle énorme entre l'ambition romanesque et la facture classique qu'affiche La Fille de Ryan et les productions issues des nouvelles vagues européennes et surtout de ce que l'on nommera trente ans plus tard le Nouvel Hollywood. Les attentes et les goûts du public ont rapidement évolué tout au long des années 60 ; le temps est venu pour les cinéastes de se colleter à la réalité la plus sordide de leur époque, de mettre en scène des histoires toujours plus violentes et dérangeantes, d'être en phase avec une société qui interroge ses fondements politiques et sociaux et qui n'a que faire des romances contrariées typées XIXème siècle... Bonnie and Clyde, Easy Rider, Faces, Macadam Cowboy, Panique à Needle Park, M.A.S.H., Cinq pièces faciles ont profondément modifié le paysage cinématographique américain puis mondial, et la nouvelle œuvre de David Lean ne peut pas s'intégrer dans cette perspective. Si finalement le public se déplace tout de même un peu, si les Oscars l'année suivante lui attribueront deux prix (celui du meilleur acteur pour un second rôle pour John Mills et celui de la meilleure photographie pour Freddie Young - Sarah Miles sera seulement nommée), La Fille de Ryan devient hélas le modèle de ce qu'il ne faut plus faire selon les personnalités influentes du monde du cinéma de l'époque (producteurs comme critiques).


Cependant, et fort heureusement, à l'exemple de toutes les grandes œuvres classiques intemporelles, l'écoulement des années a permis à La Fille de Ryan de prendre une revanche nette sur l'histoire. Et l'on voit bien de nos jours comment les esprits de l'époque ont pu être obscurcis par le bouillonnement artistique et culturel propre à ces formidables années 70, revendicatives et tonitruantes ; ce qui causa le rejet d'une œuvre qui ne marquait pourtant pas de coupure franche avec les films précédents de David Lean. Car l'inscription d'un parcours personnel et existentiel au sein de la grande Histoire en marche, et qui établit avec celle-ci des relations qui en modifient la perception, est toujours de mise avec cette nouvelle production. Si Lawrence d'Arabie traitait de la personnalité éminemment complexe d'un écrivain officier sur fond de nationalisme arabe et de lutte contre l'Empire ottoman, si Docteur Jivago contait le périple romantique d'un personnage sensible et racé aux prises avec les soubresauts de la Révolution d'Octobre, La Fille de Ryan déroule son fil narratif - certes ténu - avec comme arrière-plan les luttes irlandaises pour l'indépendance alors que le premier conflit mondial en est à sa troisième année. Derrière l'épisode romanesque vécu par Rosy Ryan, s'active un groupe de combattants cherchant à mettre la main sur des armes de guerre tombées d'un navire, soutenu avec hardiesse par toute la population locale. La différence significative avec La Fille de Ryan par rapport aux deux superproductions antérieures est que David Lean et Robert Bolt ont épuré le contexte socio-historique pour se concentrer davantage sur le drame amoureux vécu par Rosy et sur sa personnalité de grande enfant en quête d'émancipation. Mais la capacité singulière de David Lean à décrire avec autant de lyrisme que de distanciation un groupe d'individus emporté par la violence de leurs revendications historiques s'exprime dans ce film avec toujours autant d'acuité. Et l'on sera gré au cinéaste de ne pas tomber dans les clichés, si souvent utilisés au cinéma, qui décrivent habituellement tous les Irlandais comme de grands gaillards sympathiques, rigolards et hâbleurs, toujours prêts à casser la figure à leur prochain pour la bonne cause avant de l'inviter à boire un verre au pub. Non, ici le village de Kirrary est peuplé d'individus peu avenants, suspicieux, englués dans leur triste quotidien et qui ne trouvent de raison de vivre qu'au contact des indépendantistes qu'ils considèrent comme des héros au sang pur. Ainsi, quand ils forment une foule compacte, déferlant sur leur proie - en l'occurrence la pauvre Rosy -, Lean les filme dans leur misère humaine la plus détestable. La Fille de Ryan, excepté le père Collins, présente en fait une belle galerie de personnages composée quasi entièrement d'antihéros. Un élément qui avait dû échapper aux critiques de l'époque qui étaient pourtant en attente de losers sur grand écran.


En se focalisant plus sur la destinée de Rosy Ryan et sur ses rêves romantiques, qui ont autant avoir avec l'amour qu'avec la nécessité impérieuse de fuir une réalité ennuyeuse et sinistre, David Lean prend certes le risque de noyer sa dramaturgie dans un contexte historique trop grand et dans des espaces naturels envahissants tant par leur beauté que par leur incroyable dimension. Ce serait pourtant passer à côté de l'essentiel que de penser cela, car les personnages chez Lean sont terriblement affectés par leur environnement ; et leur position dans un espace donné, qui figure le monde, impacte la vision que ces personnages ont de ce dernier et le rôle qu'ils ont à y jouer. Certes, les rivalités de village et le combat acharné pour l'indépendance de l'Irlande (dont l'acmé sera atteinte plus tard que le temps du film, lors de la guerre de 1919-1921) n'ont pas la même importance historique que les bouleversements de la carte du Moyen-Orient ou le développement de la jeune URSS ; mais ce recentrage sur un territoire circonscrit et un drame plus intime et moins extraordinaire permet à David Lean de conjuguer dans un même film tout ce qui l'obsède depuis toujours. Pour Lean, né et élevé dans une famille stricte de Quakers anglais, il s'est toujours agi de fuir l'aliénation d'où qu'elle provienne - familiale, sociale ou sentimentale. Bon nombre de ses premiers films traitaient du sentiment de libération et de la quête d'émancipation (ses adaptations de Dickens, ses drames amoureux feutrés d'où sourdait une terrible angoisse doublée d'un appétit de vivre) ; et La Fille de Ryan pousse encore plus loin la relation de son personnage principal à son environnement : Rosy veut à la fois fuir ce dernier et doit se nourrir de la puissance offerte par cet environnement pour trouver la force de réaliser son vœu.

Enfin, le cinéaste en 1970 a la possibilité de s'affranchir de certaines contraintes morales en traitant de front la dimension sexuelle propre à la volonté d'affranchissement de la jeune femme. C'est parce que le sexe et l'amour se mélangent intensément dans son esprit que Rosy adopte un comportement qui la met irrémédiablement en danger dans un contexte qui ne tolère aucun écart sur le plan de la moralité. Mais avant cet épisode tragique où Rosy manquera de se faire lyncher par la foule sur la place du village, le cinéaste aura filmé une séquence d'une beauté et d'une énergie sensuelle qui font toujours date aujourd'hui. Une séquence d'ailleurs raillée par toute la critique professionnelle de l'époque, qui ne voyait en elle que sensiblerie ridicule et symbolisme outrancier. Il s'agit bien sûr de la scène d'amour en forêt entre Rosy et Doryan, dans laquelle
David Lean mêle les sensations intellectuelles et orgasmiques éprouvées par la jeune femme aux pulsations de la nature environnante (l'eau, les arbres, les plantes, les animaux). Le défi relevé par Lean est plutôt impressionnant quand on sait que la quasi-intégralité de ce décor a été récréée en studio en raison de contraintes climatiques. Par le jeu des couleurs, des formes, des mouvements, des variations rythmiques du montage, le réalisateur parvient à libérer les sens (et l'essence) de son personnage féminin et à nous faire ressentir la plénitude qui la saisit. Sans se départir pourtant de son élégance coutumière et de sa méticulosité cérébrale, il unit l'homme à la nature le temps d'un orgasme, qui est vécu à la fois comme une libération totale et l'établissement d'un lien indéfectible avec un paysage luxuriant qui nourrit ainsi le cœur et l'esprit humains de son flux vital.


On touche là à la quintessence du projet Ryan's Daughter : la proximité intellectuelle et sensorielle de David Lean avec la nature et sa faculté à capter sur la toile la puissance que celle-ci véhicule, qui peut soit écraser l'homme s'il est incapable de nouer un contact avec elle, soit lui en faire profiter afin qu'il transcende pour un temps sa simple condition d'être humain. Le mot "toile" a toute sa place ici puisque jamais David Lean - formidablement secondé par le grand directeur de la photographie Freddie Young - n'a été plus proche de la position du peintre. La façon unique dont il filme les paysages (les montagnes qui se jettent dans la mer, la végétation, la plage infinie de sable fin avec entre autres l'empreinte des pas qui démasqueront l'infidèle lors d'une scène de point de vue subjectif) et les éléments (les couleurs du ciel, les percées du soleil dans les nuages, la pluie, le vent, les brusques changements du climat) confère au film un ton très original. Surtout, et c'est parfois troublant, elle donne le sentiment que le cinéaste a développé une sorte de misanthropie alors que les projets d'émancipation de son personnage principal ont tristement et violemment échoué en raison de la bassesse des hommes (Rosy incluse). L'ample et magnifique côte irlandaise est traitée en opposition avec le petit village sans charme de Kirrary, David Lean soulignant ainsi le contraste profond qui existe entre l'univers humain agité et vulgaire et les paysages naturels d'une solennité et d'une splendeur sans égales. Et justement, c'est presque toujours en extérieurs que Rosy et Doryan se rencontrent pour vivre pleinement leur relation ; alors que la nuit de noces désastreuse avec Charles Shaughnessy avait eu lieu en intérieur, au-dessus de la salle où les villageois faisaient la fête en braillant. Une autre séquence fameuse de La Fille de Ryan décrit la terrible tempête nocturne aux abords des côtes, durant laquelle les combattants indépendantistes rapportent sur la plage la cargaison d'armes échouée en mer, aidés en cela par les habitants de Kirrary. Cette scène impressionnante est un petit film en lui-même, qui fait regretter que David Lean n'ait pas pu aller jusqu'au bout de son projet d'adaptation des Révoltés du Bounty - toujours avec Robert Bolt - à la fin des années 70. Dans cette séquence spectaculaire, le réalisateur touche au sublime en filmant les humains aux prises avec les éléments marins déchaînés et des conditions climatiques d'une brutalité incroyable. Lean parvient à rendre attrayante la dangerosité effroyable de la nature impétueuse et ainsi, le temps de cette seule action, rendre hommage à l'effort monumental déployé par des hommes qui jusque-là étaient férocement jugés par le cinéaste. C'est toujours sur la plage même, ou à ses alentours, que les personnages acquièrent une certaine hauteur ; la plage pour Lean représente cet espace à la profondeur de champ inouïe qui oriente le regard vers l'absolu. Un absolu qui s'incarnera temporairement dans la passion amoureuse pour Rosy Shaughnessy.


Si finalement chaque être mis en scène dans La Fille de Ryan s'avère tout le contraire d'un "héros" - Rosy Ryan l'indomptée indécise et inconsciente, Charles le mari solitaire impuissant, Doryan l'amant blafard au sort funeste, Tim O'Leary le révolutionnaire cruel rattrapé par le crime, le véritable mouchard (pathétique à plus d'un titre) et l'ensemble des villageois -, David Lean et Robert Bolt ont décidé de ménager une fin ouverte après l'intervention du prêtre (joué par le flamboyant Trevor Howard, qui détestait pourtant son rôle au début du tournage) qui donne un sens au mot compassion et celle, noble et courageuse, de Charles Shaughnessy. Cet épilogue, d'une tristesse infinie, est par sa longueur probablement le point faible du film. La fuite paisible au milieu d'un territoire dévasté (au sens propre comme au sens figuré) est un motif très présent chez David Lean, elle permet de donner une chance à certains personnages de se hisser au-delà de leur petite condition et de tracer des frontières entre les partants (en mouvement) et les restants (inactifs) condamnés à l'immobilisme. Rosy rejoint d'une certaine façon Michael, l'idiot du village, l'outcast qui n'a jamais paru aussi émouvant qu'à ce dernier instant. La conclusion de La Fille de Ryan conserve en mode mineur - mais solidement - l'élan romantique que le réalisateur a réussi à insuffler durant toute la durée du film, qui alternait entre envolées narratives et tableaux symboliques majestueux. L'Irlande fougueuse, terre de contrastes avec ses personnages écartelés entre le ciel et la fange, manifeste aussi sa présence par l'entremise de la musique de Maurice Jarre. Poursuivant une collaboration fructueuse avec le cinéaste anglais, Jarre ose ici composer une bande originale tout en contrepoints ; l'action semble l'intéresser bien moins que la psychologie des personnages. Ainsi les thèmes de Rosy et de Michael, sortes de ritournelles obsédantes, surprennent par leur côté guilleret et parfois burlesque : la musique colle à la psychologie enfantine ou insouciante de ces personnages et, en jouant la carte des contraires, procure généralement aux moments tragiques une étrangeté qui amplifie leur aspect dérangeant.


La réussite d'une telle entreprise (le tournage s'étala sur plus d'une année, avec des conditions météorologiques ardues et une direction d'acteurs très exigeante de la part d'un David Lean en mode dictateur) se mesure également à la qualité de l'interprétation. On a évoqué la présence magnétique de Trevor Howard, il faudrait aussi insister sur la performance toute en finesse et en discrétion (malgré quelques rares sautes d'humeur) de Robert Mitchum, dont la présence originale au milieu d'Irlandais associée à son charisme naturel confère une certaine noblesse et une hauteur d'âme à son personnage de Charles Shaughnessy. On ne pourra hélas pas en dire autant de Christopher Jones qui incarne Randolph Doryan. Initialement prévu pour Marlon Brando, le rôle de l'officier anglais échut à un acteur plutôt insipide - qui ne fit d'ailleurs pas carrière dans la profession. Cela dit, la flamboyance du génial comédien américain aurait sans doute fini par nuire au rôle ; la fadeur qui émane de Jones sert finalement ce protagoniste assez effacé, peu loquace, renfermé sur lui-même après son trauma guerrier et doté d'un tempérament suicidaire. John Mills, qui avait déjà collaboré quatre fois avec Lean, s'avère, lui, fantastique dans le rôle de l'arriéré mental ; il gagna un Oscar amplement mérité. Son interprétation au cordeau de l'idiot du village - un style de personnage qui prête souvent à la caricature - est surtout marquée par une profonde sensibilité qui se dévoile peu à peu au cours du film, alors que sa fonction dramatique s'apparentait au début du film à celle d'un chœur shakespearien doublée d'un deus ex machina. Enfin, La Fille de Ryan ne diffuserait pas le même enchantement et la même mélancolie sans la performance de Sarah Miles, qui trouve dans ce film le rôle de sa vie. L'actrice anglaise a pour elle un bagage théâtral qui lui permet d'apporter toutes sortes de nuances bienvenues à un personnage écrit d'une traite. Séduisante ou affreuse, sensuelle ou mijaurée, enjôleuse ou détestable, rêveuse ou terre-à-terre, bouleversante ou crispante, femme mature ou enfant puérile, Sarah Miles oscille constamment entre plusieurs facettes et nous entraîne dans son parcours initiatique qui la verra abandonner ses fantasmes de fille gâtée pour découvrir ce que signifie vraiment s'émanciper.

Si Lawrence d'Arabie est incontestablement le "film parfait" de David Lean, La Fille de Ryan est peut-être son chef-d'œuvre, en tout cas sa réalisation la plus personnelle. Le temps a fait son travail et ce film a acquis aujourd'hui une réputation conforme à ses immenses qualités dramatiques et picturales. Il est seulement fort dommage que la réception douloureuse de cette production singulière, complètement décalée par rapport à son époque, ait tenu éloigné si longtemps son maître d'œuvre des plateaux de cinéma. David Lean reviendra à la réalisation en 1984 avec La Route des Indes, malheureusement son dernier film. En revoyant régulièrement ses dernières productions, et notamment cette Fille de Ryan aussi émouvant plastiquement que grâce au regard porté par le cinéaste sur ses personnages, on se prend encore à rêver de ce qu'aurait pu donner l'adaptation du Nostromo de Joseph Conrad que sa mort interrompit en 1991 ; un projet de film aussi fascinant et attendu que le Napoléon de Stanley Kubrick et Les Cent jours de Leningrad de Sergio Leone...

DANS LES SALLES


DISTRIBUTEUR: LOST FILMS

DATE DE SORTIE : 14 AOÛT 2013

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Par Ronny Chester - le 14 août 2013