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Critique de film
Le film

The Last of England

L'histoire

Dans la solitude d’une nuit qu’on imagine londonienne - les friches industrielles de la capitale britannique constituent le théâtre essentiel de The Last of England -, un homme au visage hâve couche fébrilement sur le papier des propos poétiques et incantatoires. Faisant office de narrateur du film, l’écrivain est interprété par Derek Jarman lui-même. De sa plume jaillit un kaléidoscope de visions campant une Londres dystopique oscillant entre chaos punk et dictature fascisante. Auxquelles s’entremêlent encore celles de chorégraphies à l’étrangeté païenne ou d’extraits de home movies des années 1930...

Analyse et critique

Comme le suggère la tentative de résumé opérée dans les lignes précédentes, The Last of England constitue un objet filmique d’une radicale singularité. Prenant le contrepied de la linéarité fictionnelle suivie par Sebastiane, Jubilee et La Tempête, The Last of England déploie une narration profondément diffractée. Elle juxtapose ainsi de nombreux récits aussi hétérogènes par les genres qu’ils convoquent que par les temporalités dans lesquelles ils s’inscrivent. L’on saute ainsi d’une séquence d’iconoclasme gay montrant un éphèbe punk piétiner L’Amour victorieux du Caravage (avant de se masturber sur celui-ci) à celle de l’exécution sommaire d’un homme par un trio de miliciens aux allures fascistoïdes. L’une et l’autre semblant, par ailleurs, se dérouler en un futur proche et dystopique.


De ces hommes cagoulés et armés, il sera question lors d’un autre épisode mettant en scène un groupe de captifs et de captives placé sous leur garde. Et sur lesquel.le.s semble planer une effrayante menace génocidaire. Mais nulle trace en revanche de ces paramilitaires lors d’échappées aux lisières du fantastique alternant la vision antiquisante d’un faune dansant et celle "boschienne" d’un porteur de flambeau à l’étrange couvre-chef conique. Un même parfum de surnaturel baigne encore la danse sauvage d’une femme incarnée par Tilda Swinton, filmée au ralenti sur fond de soleil couchant, et s’apparentant à quelque extase chamanique. La même Tilda Swinton qui, lors de scènes précédentes à l’humour queer, incarne une mariée virginale (ou presque... puisque accompagnée d’un nouveau-né) ayant pour témoins deux costauds barbus et poilus, habillés à la mode Pompadour...


Si la réapparition de certain.e.s protagonistes peut fugitivement créer chez les spectateurs et spectatrices l’impression d’une continuité narrative, celle-ci est cependant régulièrement mise en échec par le surgissement brutal - le plus souvent cut, le montage va parfois jusqu’à friser l’épileptique - d’images foncièrement étrangères à la scène en cours. Notamment celles que Derek Jarman va puiser dans des films amateurs réalisés par ses propres grand-père et père entre les années 1920 et la veille de la Seconde Guerre mondiale. Sur certains de ces photogrammes apparaissent des membres de la famille du cinéaste souriant placidement à la caméra. Sur d’autres figurent des plans d’avion de la RAF au sol ou en vol filmés par son père lorsqu’il était militaire. Et ces saillies documentaires dynamitent ainsi la cohérence interne des séquences de fiction.

Relevant de registres a priori antithétiques, ces images issues du réel et celles fabriquées par le cinéaste sont cependant liées par une troublante parenté formelle. Derek Jarman a en effet choisi de tourner la totalité de The Last of England en super-8. Qui plus est filmées par une caméra extrêmement mobile - au risque d’être malhabile telle celle d’un.e amateur.e -, les envolées science-fictionnelles ou oniriques les plus extravagantes du film revêtent à terme des atours para-documentaires. Et l’œil finit bientôt par peiner à distinguer les authentiques archives de la famille Jarman des plans imaginés et mis en scène par le réalisateur. Comme si ce dernier ne semblait pas faire de différence entre ces traces du réel que sont les images mémorielles des home movies et celles artificielles venant représenter ses fantasme... Pareille assimilation n’est pas sans rappeler le point de vue d’Alain Resnais quant à la question de la mémoire et des images générées par celle-ci.

Le réalisateur de Hiroshima mon amour envisageait en effet le souvenir non pas comme l’enregistrement documentaire de la réalité mais bien comme une composante à part entière de l’imaginaire. (1) Resnaisien, The Last of England le serait encore - à sa manière certes hardcore... - par son éclatement scénaristique évoquant celui de Muriel ou le temps d’un retour ou bien encore de Stavisky Et dont l’apparent désordre épouse en réalité la dynamique erratique de l’imagination. Dès lors, il est possible d’appréhender The Last of England comme un fascinant « documentaire sur l’imaginaire » (2) de Derek Jarman lui-même. Une lecture à laquelle le cinéaste paraît d’ailleurs lui-même inviter ses spectateurs et spectatrices. Puisque la séquence liminaire le met en scène comme le narrateur d’un film dont les images semblent, par la grâce du montage, littéralement découler de son discours.


Faisant par ailleurs constamment écho avec d'autres titres de Derek Jarman, The Last of England rassemble en un seul film des motifs éparpillés entre Sebastiane, Jubilee et La Tempête. De Sebastiane, on retrouve dans The Last of England son évocation ambivalente de la sexualité, l’envisageant aussi bien sous son jour le plus solaire que sous son versant le plus angoissant. Notamment lors d’une scène de sexe hésitant entre Eros et Thanatos, montrant un homme nu faire rudement l’amour à un milicien sur fond d’Union Jack. Les séquences de vandalisme punk de The Last of England évoquent, quant à elle, le rapport iconoclaste à l’art dont Derek Jarman avait fait spectaculairement montre dans Jubilee. En outre, The Last of England intègre lors des ses épisodes les plus baroques l’esthétique de La Tempête mêlant travestissement et merveilleux de manière ostensiblement queer.

À la fois compendium et manifeste de son univers intérieur, The Last of England fut sans doute aussi une manière de testament anticipé pour Derek Jarman. On n’oubliera pas en effet que le cinéaste réalisa ce film durant l’année 1987, quelques semaines à peine après avoir appris sa séropositivité le 22 décembre 1986. C’est-à-dire en des temps où survivre au sida était inconcevable ainsi que l’a récemment rappelé 120 battements par minute de Robin Campillo. Si Derek Jarman ne savait bien évidemment pas qu’il succomberait aux conséquences du virus huit ans plus tard, sans doute considérait-il que ses jours étaient désormais comptés lorsqu’il réalisa cette œuvre somme qu’est The Last of England.


(1) On en voudra notamment pour preuve le commentaire suivant du cinéaste : « Il y a une page tout à fait passionnante d’Arthur Koestler dans Le Cri d’Archimède où il dit que la manière dont un romancier fabrique un imaginaire pour le lecteur est en fin de compte impossible à distinguer qualitativement d’un souvenir. » (cité dans Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, Alain Resnais. Liaisons secrètes, accords vagabonds, Collection Auteurs, Éditions des Cahiers du Cinéma, Paris, 2006, p.279)
(2) On emprunte la formule à Alain Resnais lui-même. C’est ainsi qu’il aimait à définir ses films, comme par exemple lors de l’entretien qu’il accorda à Isabelle Regnier dans
Le Monde en date du 25 septembre 2012 : « Je suis satisfait si les spectateurs comprennent qu’ils ne sont pas devant du cinéma vérité, […]. Je n’essaie pas d’imiter la réalité. Si j’imite quelque chose, c’est l’imaginaire. Je serais content si l’on disait de mes films qu’ils sont des documentaires sur l’imaginaire. »

DANS LES SALLES

retrospective derek jarman

DISTRIBUTEUR : malavida films

DATE DE SORTIE : 21 juin 2017

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Par Pierre Charrel - le 12 octobre 2017