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Critique de film
Le film

Sebastiane

L'histoire

S’inspirant librement des récits historique et hagiographique évoquant le martyr de saint Sébastien (1), Sebastiane a pour héros Sebastian (Leonard Treviglio), capitaine de la garde rapprochée de l’empereur romain Dioclétien (244-311 après J.C.). Figurant d’abord parmi les favoris du monarque, Sebastian provoque son courroux en tentant d’empêcher la mise à mort d’un jeune homme accusé de comploter contre Dioclétien. Ravalé au rang de simple soldat, Sebastian est relégué dans une garnison perdue dans une contrée désertique de l’Empire. Ne réunissant qu’une poignée d’hommes, la formation de légionnaires est commandée par Severus (Barney James). Inspiré par le culte qu’il voue au dieu Apollon, Sebastian se refuse désormais à faire usage de la violence. Rejeté par les hommes de la troupe, tourmenté notamment par le cruel Max (Neil Kennedy), Sebastian ne trouve de soutien qu’auprès du chrétien Justin (Richard Warwick). Lequel est attiré non seulement par son pacifisme mais aussi par sa grande beauté. Cette dernière trouble pareillement le chef de la garnison qui s’éprend follement de Sebastian. Mais échouant à l’amener à répondre à ses avances, même sous les plus douloureuses des contraintes, Severus laissera finalement se déchaîner contre Justin et Sebastian la violence homicide de ses légionnaires...

Analyse et critique

Co-réalisé avec Paul Humfress (2), Sebastiane est le premier long métrage de Derek Jarman, figure éminemment atypique du 7ème art britannique, sans doute l’un des cinéastes parmi les plus subversifs d’outre-Manche. Rien de plus conservateurs, pourtant, que les auspices familiaux sous lesquels naquit en 1942 le futur réalisateur de Sebastiane. Fruit de l’union d’un père officier supérieur de la Royal Air Force et d’une mère issue de la bourgeoisie coloniale britannique (3), Derek Jarman fut éduqué durant les années 1950-1960 au sein de quelques-uns de ces prestigieux établissements scolaires - Canford School, King’s College, University College London - au fondement de la gentry britannique. Si "bonne" fût-elle, la société anglaise à laquelle Derek Jarman s’efforçait alors de s’intégrer n’en était pas moins profondément intolérante. Notamment à l’encontre des homosexuels, dont l’orientation amoureuse était alors encore considérée comme un crime, puisqu’il aura fallu attendre 1967 pour que fût enfin aboli le délit de « Gross indecency » qui valut - pour ne citer que deux de ses victimes les plus fameuses - la prison à Oscar Wilde et la castration chimique à Alan Turing.

Si Derek Jarman n’eut à endurer ni l’une, ni l’autre, le jeune gay qu’il était souffrit en revanche de l’homophobie en cours dans les écoles d’élite dont il fut le pensionnaire. Ainsi que le rapporte Jon Savage dans un article du Guardian (4), le jeune Derek Jarman fut ainsi battu après avoir été surpris en train de flirter avec l’un de ses camarades. L’expérience fut suffisamment traumatisante pour que le garçon se sentît d’abord contraint de refouler son homosexualité. Mais sans doute joua-t-elle aussi un rôle dans l’intensité de son engagement artistico-militant en faveur de la cause gay après qu’il soit, à la vingtaine passée, enfin parvenu à assumer sa sexualité. Un combat qui devint encore plus prononcé lorsque le cinéaste apprit en 1986 - sur fond d’homophobie d’État thatchérien - qu’il souffrait du sida. La maladie devait finalement l’emporter en 1994.


« Homoérotique dans sa structure même » - ainsi que le déclarait Derek Jarman à propos de son premier long-métrage (5) -, Sebastiane déploie de bout en bout une spectaculaire volonté de faire sortir du placard (cinématographique et sociétal) une sexualité que la loi britannique avait, des siècles durant, condamné à l’invisibilité. Le carton introductif - sous ses allures informatives faussement sages - affiche d’emblée la tonalité gay de Sebastiane. Tandis que le texte déroulant nous apprend que Sebastian est le « favourite » de Dioclétien, suggérant ainsi le désir que le jeune militaire inspire à l’Empereur, se dessine à l’écran un paysage antique tout aussi homosexuellement connoté. Pas moins de quatre colonnes se dressent entre les premier et second plans de l’image peinte, imprégnant ainsi cette vision liminaire de Sebastiane d’une ostensible dimension phallique et érectile. Immédiatement convoqué à l’écran, ce motif de la tumescence pénienne s’inscrira régulièrement dans les décors conçus par Derek Jarman, par ailleurs chef-décorateur de son film. Comme lors de la séquence de l’orgie impériale, dont la luxuriance kitsch (6) s’organise - sous son apparent chaos visuel - selon une structure toute en rigoureuse verticalité. Et l’on retrouve encore des constructions faisant écho au sexe masculin lors du martyr final de Sebastian : le poteau auquel est attaché le héros percé de flèches se dressant à l’écran en une raideur aussi phallique que la tour fortifiée sise au fond de l’image.


Mais ce même plan de la mise à mort de Sebastian rappelle aussi que la fascination érotique pour le corps masculin, imprégnant de bout en bout le film, ne se traduit pas uniquement en des symboliques architecturale ou mobilière. La vision frontale du corps entièrement nu du comédien - y compris celle de son sexe -, figé en une position mêlant souffrance et lascivité, démontre que le désir homosexuel s’exprime encore dans Sebastiane de manière pleinement incarnée. À la fois antique et désertique, le cadre scénaristique du film offre toute latitude à son réalisateur pour multiplier à l’écran les exhibitions de nudités masculines. C’est le corps quasi privé de vêtements que les soldats s’entraînent au combat - en des corps-à-corps étroits et filmés au plus près, caméra à l’épaule - ou se déplacent à cheval. C’est tout aussi dénudés que deux hommes s’adonnent à la lutte tandis que les autres - pas plus vêtus - les observent tout en exposant leurs fesses au soleil. Et c’est bien évidemment entièrement nus que les soldats s’adonnent à de collectives baignades au terme de leur journée d’entraînement. Allant puiser pour ces plans (exhibant des anatomies masculines sous couvert de "reconstitution" historique de moments de vie martiale et antique) dans la grammaire visuelle du Nudie, Derek Jarman va emprunter, lors d’autres séquences, à d’autres formes du cinéma de Sexploitation.


La séquence durant laquelle Severus s’abîme dans la contemplation voyeuriste de Sebastian - tandis que le jeune homme se lave à l’eau du puits de la garnison - fait un temps basculer le film dans l’érotisme soft le plus orthodoxe. Après un plan d’ensemble montrant, au ralenti, Sebastian renverser sur son corps le contenu d’une jarre, la caméra se rapproche de manière fétichiste de son visage, puis de son torse - qu’il caresse langoureusement - et enfin ses fesses. Le porno soft fait aussi partie des genres convoqués par Derek Jarman et Paul Humfress pour montrer à l’écran l’homosexualité. Notamment lors de la séquence dépeignant longuement une intense étreinte entre deux soldats amants. S’enchaînent alors visions larges du couple étroitement enlacé et gros plans sur leurs bouches s’embrassant ou leurs mains caressant qui un sein, qui une chute de reins. L’on frôle même le X lorsqu’au détour d’un plan, la caméra enregistre l’érection bien réelle d’un des deux comédiens...

Constituant le versant solaire de Sebastiane, cette crâne entreprise d’affirmation cinématographique du plaisir gay contraste violemment avec la part la plus sombre du film. Car c’est un regard ambivalent que Derek Jarman et Paul Humfress y portent sur la sexualité. Si le duo de cinéastes montre la jouissance procurée par la sexe, ils en révèlent aussi la dimension possiblement destructrice. S’inscrivant alors dans la lignée de Pier Paolo Pasolini (7) - celle du "dernier" Pasolini et de Salo (1975) plutôt que celle de La Trilogie de la Vie (1971-1974) -, Sebastiane dépeint de la manière âpre la transformation de la sexualité en outil du rapport de domination le plus brutal. La séquence d’ouverture - celle des réjouissances impériales et orgiaques - est à ce titre particulièrement révélatrice. L’on y assiste à un singulier ballet, rythmé par une musique aux consonances archaïques mais en réalité composée - de même que l’ensemble de la bande-originale - par l’ultra-contemporain Brian Eno. La caméra s’attache d’abord au visage du danseur principal, le visage entièrement fardé de blanc, les yeux et les lèvres outrageusement maquillés de paillettes pourpres. (8) Son expression haletante est ambigüe : on peine à déterminer si c’est un masque de plaisir ou bien de souffrance que compose l’artiste.


Le plan suivant semble cependant confirmer que c’est, pour l’heure, de jouissance qu’il est question. Affichant un sauvage sourire, l’homme exhibe une langue tressautante, à l’obscénité rigolarde. La cause de son excitation apparaît bientôt dans le cadre lorsque six autres danseurs le rejoignent, tous porteurs de phallus postiches, mimant de phénoménales érections. Le sextuor encercle alors en une ronde priapique l’homme feignant le rut. La tonalité demeure un temps joyeusement paillarde, le danseur principal incitant d’une main frénétique les autres à le rejoindre. Une invitation à laquelle il est bientôt donné suite, mais d’une manière fort brutale. Après s’être emparé du soliste, et l’avoir hissé en l’air telle une victime expiatoire, les six "phallusards" le précipitent au sol, pour finalement l’enduire d’un épais semblant de sperme. La séquence se clôt par un nouveau gros plan sur le visage du danseur, le visage souillé par le foutre factice, comme effacé par celui-ci. La gaie partouse a viré au brutal gang bang culminant en un humiliant bukkake...

La trajectoire tragique ainsi dessinée par cette séquence inaugurale - c’est-à-dire la perversion de la pulsion érotique par le désir de domination - structurera tout le reste du film, atteignant son acmé avec l’exécution sadienne de Sebastian. Rien moins que religieux et sacré, en réalité politique et psychanalytique, le martyr tel que le mettent en scène Derek Jarman et Paul Humfress consacre l’accouplement destructeur d’Eros et de Thanatos. Tirées par des bourreaux aux corps aussi érotisés que celui de leur victime, les flèches pénétrant Sebastian semblent autant participer d’une mise à mort que d’un viol. Saisissantes, troublantes aussi, ces ultimes images de Sebastiane dénoncent avec une force demeurée intacte quarante après leur composition le désastreux dévoiement de la sexualité par la soif de pouvoir.


(1) À celles et ceux n’ayant pas récemment révisé leurs vies des saints, l’on conseillera la lecture de cette orthodoxe et instructive notice.
(2) Il semble difficile d’obtenir des informations détaillées sur Paul Humfress. Les notices que lui consacrent Imdb et le Bfi - toutes deux dénuées de date et de lieu de naissance - nous indiquent tout au plus que Paul Humfress réalisa avec Sebastiane son unique film de fiction. On lui doit par ailleurs une série de documentaires sur les artisans australiens. Il a en outre été monteur pour la télévision britannique, travaillant par exemple sur la série Doctor Who. Paul Humfress a aussi produit documentaires et films de fiction pour la télévision australienne. À la date où ces lignes sont écrites, Paul Humfress semble donc faire partie des (quasi) inconnus de l’Histoire du septième art. Un oubli que déplore cet autre praticien du cinéma à quatre mains qu’est Kevin Brownlow dans son livre Winstanley. Warts and all : "Paul Humfress of Sebastiane, whose name is always missing from this ‘Derek Jarman Film’, despite the fact that he codirected it." Que celles et ceux qui en sauraient (bien) plus sur Paul Humfress n’hésitent pas à nous éclairer de leurs érudites lumières ! LOn attend leurs courriels à l’adresse de la rédaction.
(3) Tony Peake, Derek Jarman: A Biography, Woodstock: Overlook Press, 1999.
(4) Jon Savage, « Against the tide », The Guardian, 14 février 2008.
(5) Cité par Jon Savage dans « Against the tide », The Guardian, 14 février 2008.
(6) Pareil choix esthétique de la part de Derek Jarman participe aussi, bien évidemment, de la dimension homosexuelle de Sebastiane. On se contentera de rappeler brièvement que le kitsch - à moins qu’on ne lui préfère le terme de camp, selon la définition qu’en donne Susan Sontag - est un univers formel particulièrement prisé par certains artistes gays. Notamment les Français Pierre et Gilles... à qui l’on doit aussi une relecture du martyr de Saint Sébastien.
(7) Pier Paolo Pasolini est un contemporain capital pour Derek Jarman qui - comme le rappelle William Pencak dans The Films of Derek Jarman (McFarland &​ Co., 2002) - tenait le réalisateur de Mamma Roma pour "le plus grand des artistes queers". L’admiration du Britannique pour l’Italien était d’ailleurs telle que Derek Jarman l’incarna en 1988 dans un court métrage de fin d’études réalisé par Julian Cole, intitulé Ostia. Le film narre la dernière et fatale nuit de Pier Paolo Pasolini, vingt-cinq ans avant qu’Abel Ferrara n’en donne sa version dans Pasolini (2014).
(8) Un écho aux travestissements queer chers à Roxy Music, un groupe dont Brian Eno fut membre de 1971 à 1973, ainsi qu’à David Bowie, avec lequel Brian Eno (encore) allait entamer une collaboration magistrale à partir de 1977 ?

DANS LES SALLES

retrospective derek jarman

DISTRIBUTEUR : malavida films

DATE DE SORTIE : 21 juin 2017

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La fiche IMDb du film

Par Pierre Charrel - le 21 juin 2017