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Critique de film
Le film

Pour toi j'ai tué...

(Criss Cross)

L'histoire

Steve Thompson retrouve Los Angeles qu'il a quitté deux ans auparavant après son divorce d’avec Anna. Très vite son amour obsessionnel pour elle refait surface et il entreprend tout pour la revoir. Mais Anna est désormais la compagne de Slim Dundee, malfrat notoire dont la bande va surprendre les retrouvailles entre Steve et Anna. Pour détourner les soupçons de Slim et se donner du temps, Steve invente le projet de l'attaque d'un fourgon blindé, celui de la Compagnie pour laquelle il travaille désormais. Mais le plan échoue...

Analyse et critique

Pour ceux qui souhaiteraient découvrir les arcanes du Film Noir, genre cinématographique qui livra ses meilleurs fruits entre 1941(The Maltese Falcon) et 1958 (Party Girl) voilà sans conteste un film étalon par ses parti pris stylistiques mais aussi scénaristiques. A commencer par la complexité psychologique des personnages dont les intrigues et manipulations constituent autant d'entremêlements très justement justifiés par le titre Criss Cross. De chassés-croisés, il en est également question entre le passé et le présent : pour amener le spectateur a saisir l'engrenage à l'origine du drame, le réalisateur utilise ce procédé inhérent au Film Noir qu'est le flash back. Siodmak avait déjà usé avec bonheur du flash back dans The Killers ; ici, encore une fois, il s'en sert pour mieux mesurer l'ampleur de la fatalité dont sont victimes les personnages et notamment Steve Thompson (Burt Lancaster qui incarne un homme au profil assez proche de celui de The Killers), prisonnier impuissant du passé. De cette situation il apparaît que le présent n'a aucune existence réelle : Steve Thompson traverse l'écran comme animé par une force invisible, âme damnée comme d'innombrables figures du Film Noir.

Cet amour obsessionnel pour Anna est le véritable moteur du film. C'est lui qui lui imprime son rythme. C'est parce que Steve a cherché a revoir Anna qu'il se fait surprendre par Slim Dundee, le nouveau mari d'Anna, et qu'il improvise le projet de cette attaque au fourgon. Et c'est parce qu'il l'aime aveuglement qu'il la retrouvera à la fin du film dans l'espoir naïf de partir avec elle. Mais Anna, malicieusement interprétée par Yvonne De Carlo n'est pas une femme fatale habituelle du Film Noir. Elle a été autrefois mariée à Steve et depuis leur divorce a refait sa vie avec Slim Dundee, petit caïd du milieu, et profite comme elle l'entend de tous les avantages matériels que cette situation lui apporte. A vrai dire ce fatum apparaît vite comme une seconde peau pour Steve dont on se demande dans quelle mesure il ne serait pas masochiste. D'ailleurs cette phrase imagée en dit long sur la non volonté de Steve de se défaire de ce passé accablant : "Un homme mange une pomme. Un morceau du trognon se coince entre ses dents. Il veut le dégager avec le cellophane de son paquet de cigarettes. Qu'est ce qui se passe ? Le cellophane se coince aussi!"


Robert Siodmak, réalisateur américain, a cette particularité d'avoir réalisé ses premiers films en Allemagne où il a passé son enfance. Son premier film, Les hommes le dimanche (1929), est l'occasion d'une collaboration entre futurs grands d'Hollywood (Billy Wilder , Fred Zinneman, Edgar G. Ulmer). Les évènements en Allemagne l'amènent jusqu'aux USA. Très vite il s'essaie aux intrigues policières, ce sera Fly by Night en 1942 (pour la Paramount), petit film d'espionnage alerte, une incursion remarquée et remarquable dans le fantastique avec Son of Dracula en 1943. Puis viennent les premiers chefs-d'oeuvre d'une carrière américaine presque exclusivement consacrée au Film Noir dont Siodmak devient l'un des Maîtres : The Suspect, Phantom Lady (1944), The Killers (1946), Thelma Jordan (1949)... Deux ans après The Killers, Siodmak livre ici un film d'une étonnante virtuosité plastique où plans larges et plans moyens s'entremêlent (encore une fois) sans effets gratuits. De très rares gros plans, un sens de l'épure "langienne" renforcent cette idée d'intemporalité, comme si les personnages évoluaient dans un monde sans décors ni détails, une idée assez personnelle du Paradis en somme, peuple de figures extatiques. Cette profusion de plans moyens, cette caméra qui tient chaque individu à distance respectable accroissent davantage encore ce sentiment d'impuissance des protagonistes vis a vis de la fatalité et distillent au spectateur un sentiment de malaise en l'empêchant de s'identifier a l'un ou l'autre personnage. Ce malaise, Siodmak l'entretient savamment et nous fait partager son goût pour un suspense "hitchcockien" dans la scène fameuse et insoutenable de la chambre d'hôpital où Burt Lancaster, immobilisé dans son lit redoute l'arrivée prochaine d'un tueur a la solde de Slim. Et que dire de cette scène finale à la maîtrise absolue dans laquelle Siodmak manifeste un sens approprié de la suggestion pour nous offrir le spectacle à son comble de la réunion de trois personnages qui, bien involontairement, vont se trouver réunis dans la mort.


A noter l'admirable score de Miklos Rosza (Double Indemnity, The Killers, Adam’s Rib, The Asphalt Jungle, Moonfleet) qui, par son thème récurrent et entêtant, renforce un peu plus l'assouvissement des personnages à une espèce de force invisible et implacable. N'oublions pas, à ce propos, le rôle essentiel tenue par la photographie soignée aux contrastes sophistiqués de Frank Planer, à l'opposée du style réaliste de The Phantom Lady que Siodmak avait réalisé 4 ans auparavant mais aussi d'autres films noirs de cette époque tels que Thieves Highway de Jules Dassin ou Pickup on Southstreet de Samuel Fuller. Non ici, au contraire, l'irréalité naît de ce présent ‘passif’ et impalpable qui prive les hommes de toute initiative ou décision. Ils appartiennent désormais, comme ce film, à L'éternité. Petite parenthèse ludique pour les plus perspicaces d'entre vous : essayez de trouver la scène où Tony Curtis fait sa première apparition à l'écran...

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La fiche IMDb du film
Par Daniel Gregg - le 28 septembre 2007