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Critique de film
Le film

Normandie Niémen

L'histoire

1943. Rongeant leur frein sur les aérodromes d'Alger, et écoutant les ordres de Londres, 16 aviateurs de l'Armée de l'Air française trouvent le moyen de s’exfiltrer pour l'URSS où ils rejoignent leurs homologues soviétiques, pour combattre l'ennemi commun dans les airs. Une aventure commence, tissée de camaraderie, d'entraide, de respect mutuel mais aussi de souffrances.

Analyse et critique

Lorsque sort en France Normandie-Niemen, le 24 février 1960,  deux faits, aucunement liés l'un à l'autre, éclairent cette sortie de leurs faisceaux croisés : les conséquences positives du XXème Congrès du Parti Communiste ou le Dégel des relations diplomatiques entre l'URSS et le reste du monde, et le triomphe critique des 400 Coups, véritable coup d'envoi de ce que l'on nommera à posteriori la Nouvelle Vague. Cette double mise en lumière aura un effet contradictoire : Normandie Niémen sera un grand succès auréolé de la lumière blanche d'un élan diplomatique dont la France a l'initiative, en cette période de tension internationale (des avions américains ont survolé l'URSS en 1959) mais que la lumière noire des Jeunes Turcs de la Nouvelle Vague, tout à leur lutte contre le Cinéma de Papa, de studio, académique, soustraira à la postérité. De fait, l'auteur de ces lignes reconnaît humblement n'avoir entendu parler de Normandie Niémen que depuis peu et en 1960, l'invention débridée d'A bout de souffle donnant la main au classicisme minéral du Trou, de Jacques Becker, c'est toute une conception moderne, impliquée, salutaire de ce qu'est l'art cinématographique qui s'impose à la sensibilité des spectateurs d'alors, avides d'expériences nouvelles. Mais bons nombres de films ne s'en relèveront pas, avant que le temps ne fasse son œuvre et finisse par leur rendre justice. Et il y a fort à parier que Normandie Niémen  relève de cet «anti-courant», comme l'on dirait «anti-matière», cinématographique. Tentons maintenant d'expliquer de quelle manière un tel film a, définitivement, quelque chose à donner, et pourquoi il gagne à être (re)connu.


Tout d'abord, on peut d'emblée être intrigué, hameçonné même, par la concomitance entre le genre dans lequel s'illustre le film (le film de guerre), genre finalement peu répandu en terre hexagonale, et les faits méconnus qui en constituent le canevas (une escadrille d'aviateurs français qui partent se battre aux côtés des Soviétiques contre l'ennemi allemand).  Et puis, une fois qu'on a le film sous les yeux, on peine à se décider : film de guerre, vraiment ? Chronique humaine sur fond de guerre ? Poème lyrique sur le courage et la camaraderie ? Un peu, sans doute, de tout cela. Et sur le plan formel et logistique : une superproduction co-produite comme le La Fayette du même Jean Dréville, qui sortira un an plus tard (production franco-italienne) ou tous ces films censés contrer par le grandiose de leur déploiement la concurrence terrible de la télévision ? Que nenni... Normandie-Niemen, financé au trois quart par les Soviétiques (une aubaine pour les Français) sera une production importante (et nous verrons dans un instant comment cela se voit par intermittence) mais aucunement soucieuse de grandiose. Un film définitivement à l'ancienne, hors-mode, à la tonalité plutôt néo-réaliste, mais d'un néo-réalisme assimilé par un ton épique à la française : celui de La Bataille du rail (René Clément, 1946), film autrement plus spectaculaire mais tout aussi collectif tout comme le sera La Bataille de l'Eau lourde, que le même Jean Dréville réalise en 1948, avec des inconnus. Inconnus, semi-inconnus, non-vedettes, tout cela se vaut dès lors que prévaut l'esprit choral, comme dans le Jéricho, d'Henri Calef (1946), également écrit (en partie) par Charles Spaak, pour une autre évocation de l'engagement face à l'oppresseur, avec certes des acteurs plus connus mais dont aucun des personnages qu'ils incarnent ne se pousse du col (sauf peut-être Pierre Brasseur, mais comme raclure de bidet patentée : profiteur, collaborateur, délateur et pris pour le résistant qu'il n'est pas).


On ne le sait plus beaucoup maintenant, mais le spectateur a fait une haie d'honneur à ces récits de courage (ou pas), de camaraderie et de solidarité, et Normandie Niémen ne fit pas exception. On ne l'a certainement pas en tête, mais Jean Dréville fut, en son temps, un des réalisateurs les plus en vue du cinéma français. Un homme à qui on pouvait, en toute confiance, confier ce genre de sujet ; celui sur lequel on pouvait compter pour tenir la ligne sobre d'un récit, ne le surplombant jamais, tout à sa compétence, son professionnalisme d'artisan... et rentable qui plus est ! Aucun membre (à priori) du forum de Dvdclassik ne peut se vanter d'avoir connu en direct ces cartons que furent La Cage aux Rossignols (ancêtre des Choristes) ou Les Casse-pieds, ni vraiment la popularité de leur vedette Noël-Noël. Cela n'aurait pas suffi à faire de Dréville l'excellent artisan de ces films remarquables que furent Copie conforme, La Ferme du Pendu, Les Affaires sont les affaires, Le Visiteur ou Horizons sans fin, déjà film d'aviateur, ou plutôt d'aviatrice, si leur auteur n'y avait fait montre d'un talent dont tous les observateurs s'accordent à dire que sobriété, modestie, méticulosité et sens de l'authenticité pourraient aider à le définir. Il n'est même pas interdit de repérer dans son premier essai cinématographique, le court-métrage Autour de L'Argent, consacré au tournage du chef d’œuvre de Marcel L'Herbier et qui est peut-être le premier making of du cinéma, une disposition d'esprit documentaire ainsi qu'une appétence pour le cinéma comme expérience dédiée à la véracité. Projet porté par le producteur Alexandre Kamenka, et certainement convoité par bon nombre de réalisateurs d'obédience communiste, c'est à l'a-politique Dréville qu'échoira de réaliser en URSS cette célébration de l'amitié franco-russe, via l'évocation du fait de guerre méconnu que nous évoquions plus haut, que représente Normandie Niémen. Si le générique du film crédite trois scénaristes (Charles Spaak, Elsa Triolet et Constantin Simonov), seul Spaak aurait réellement mouillé sa chemise, se servant de l'unique matériau littéraire qu'il a choisi d'utiliser : le journal de bord de l'escadrille ; ce qui semble être une bonne chose au vu d'un résultat dégraissé, intelligemment factuel, au lyrisme omniprésent mais posé, calligraphique.


Lorsque l'aspirant Périer (Jacques Bernard) est tombé aux mains des Allemands, il est grièvement blessé et il est pris en charge par ceux qui l'ont abattu, dans les règles chevaleresques en vigueur chez les aviateurs, jusqu’à ce qu'un SS ordonne qu'il soit fusillé, en tant que partisan. Elsa Triolet, qui aurait, paraît-il, un peu cassé les pieds à tout le monde, avait beaucoup insisté pour que le SS obtienne satisfaction. Spaak et Dréville trouvèrent le compromis suivant : Périer mourrait avant que les ordres du SS ne trouvent à s'appliquer, ce dernier n'ayant rien d'autre à ajouter que «Dommage...». De la même manière, Dréville et Spaak, comprenant que le film risquait de donner dans la monotonie (« ça devient emmerdant l'héroïsme au quotidien »), décident, alors que vient le temps des renforts, de faire débarquer par la même occasion le Commandant Flavier, pro-vichyste rigide mais sachant souscrire à son sens du devoir et dont nous avions fait connaissance à Alger au début du film (Jean-Claude Michel, la voix de Sean Connery). Il sera le second chef de l'escadrille Normandie-Niémen après la disparition du Commandant Marcellin (Marc Cassot) : manière intelligente de relancer la machine un peu selon les mêmes modalités articulatoires que celles qui présidaient au changement de lieu de captivité de La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937), dont le scénario était déjà co-écrit par Charles Spaak. Deux exemples de peaufinage ou d'ajustement scénaristique qui donnent à Normandie Niémen cet aspect râblé, tenu, concret qui constitue, après l'originalité certaine du postulat, la seconde raison d'apprécier cette œuvre. Ensuite, du fait même de ses conditions de production, le film présente une accrocheuse dynamique interne qui laisse circuler l'air entre les plans. Et je parle d'un air russe puisque les comédiens français, dans les scènes majoritaires du film,  sont immergés dans un environnement où l'on parle russe, où l'on pense russe dans la fiction comme dans la réalité (à tout le moins, rien n'atteste du contraire dans les recherches effectuées pour la rédaction de ce texte). Les langues spécifiques sont respectées, les décors en studio sont russes (« ici, à chaque fois qu'il faut un clou, on établit un bon de commande qui va de bureau en bureau » rapporte Jean Dréville) ainsi que des extérieurs (pourtant de mornes pistes d’atterrissage) desquels émane un air vif, frigorifiant et des sensations très concrètes (les aviateurs en renfort débarquent dans une neige fondue mêlée de boue) tout à fait organiques.


Sans être à proprement parlé un film à grand spectacle,  Normandie-Niémen présente les attraits du film de guerre robuste avec ses séquences de transition bien montées, nerveuses, à base d'archives et de scènes reconstituées avec pyrotechnie et figuration, attestant d'un travail de seconde équipe conséquent. Et le film s'en trouve dynamisé, mu par une manière d'urgence sèche qui en fait le pendant franco-russe du William Wellman de Bastogne, par exemple, et sa stylistique aussi chorale que dégraissée. Ainsi, la séquence du retour de Colin (Jacques Richard), que tout le monde croyait mort, séquence enjouée, électrisée par l'accordéon des russes qui initient les français au Kazatchok, privilégie un montage cut, serré, pour montrer la danse mais aussi pour nous faire passer du sourire chaleureux de Colin à une image d'explosion, nous replongeant, à la manière du journal de bord dont le film s'inspire, dans une guerre indéfectible. L'apport soviétique participe d'un lyrisme métissé qui est aussi le sujet du film. A la mort de Du Boissy (et de son ami et mécano Ivan Ivanovitch) succède leurs funérailles, cercueils portés en légère contre plongée, sur fond de chœurs digne de Prokofiev. Et le côté (le cœur?) russe du film de prendre ici un certain ascendant. Mais lorsque le yak de Périer s'écrase en un champignon de fumée et de feu, et que dans le même temps, nous entendons, en commentaire off,  « Il s'était évadé de Dakar avec l'espoir qu'un miracle se produirait au moins une fois », c'est tout un lyrisme sceptique, littéraire, à la française qui emporte le film. Lors du visionnage de Normandie Niémen, le hasard d'une pause personnelle a voulu qu'un arrêt sur image tombe sur un somptueux fondu enchaîné mêlant le commandant Marcellin, dans son avion, l'air heureux, levant le pouce au ciel, avec l'image d'un journal de bord sur lequel une plume couche quelque mots. Le retour devant le téléviseur s'en trouva transformé, pendant pratiquement une minute, en contemplation : l'esprit de Saint-Exupéry était en train de souffler, visuellement , sur l'écran.


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La fiche IMDb du film
Par Alexandre Angel - le 19 mars 2020