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Critique de film
Le film

Le Salaire de la haine

(Face of a Fugitive)

Partenariat

L'histoire

A bord du train où il est conduit en prison pour purger une lourde peine, le pilleur de banques Jim Larsen (Fred MacMurray) réussit à détourner l’attention du shérif et à se délivrer. Juste au même moment, il reçoit l’aide - désormais inutile - de son frère, venu sur place pour le libérer. Résultat malencontreux et tragique : alors que les deux hors-la-loi prennent la fuite, l’homme de loi est abattu par le jeune frère de Larsen qui se retrouve à son tour blessé à mort. Après le décès de son cadet, Jim change d’identité et arrive incognito à Tangle Blue, une petite ville du Wyoming où il apprend qu’il est accusé du meurtre de son "geôlier" et où les autorités attendent pour le lendemain l’avis de recherche avec le portrait du coupable. Le voici prisonnier de cette bourgade aux issues de laquelle le shérif (Lin McCarthy) a placé des barrages jusqu’au lendemain au cas où le criminel se trouverait au sein de sa cité et aurait l’intention de la quitter. Jim n’a qu’à peine 24 heures pour trouver une solution afin de ne pas se laisser démasquer et appréhender. Entre-temps il va tomber sous le charme d’Ellen (Dorothy Green), une jolie veuve qui est aussi la sœur du shérif, et être témoin du conflit opposant ce dernier à un rancher (Alan Baxter) qui clôture illégalement les terres publiques qu’il s’approprie. Jim va-t-il réussir à tirer profit de toutes ces situations pour se sortir des griffes de ce piège qui semble inéluctablement se refermer sur lui ?

Analyse et critique

Un hors-la-loi qui serait parvenu à se libérer seul et sans dommages collatéraux si son jeune frère n’était pas apparu inopportunément pour lui apporter son aide finalement bien embarrassante. Une évasion a priori aisée mais qui se transforme en tragédie, avec pour résultat non seulement pour le bandit la perte de son jeune frère mais aussi le fait qu’il ne soit désormais plus recherché seulement pour un hold-up mais également pour un meurtre... qu’il n’a pas commis. Ce fugitif qui va se cacher dans une petite ville en prenant une autre identité que la sienne - identité qu’il s’est forgée en discutant avec une petite fille de six ans dans le train qui l’amenait en ces lieux - et qui va s’engager auprès des forces de l’ordre avec pour mission... de s’appréhender... puisque personne ne connait encore la tête du criminel, l’avis de recherche avec son portrait (Face of a fugitive) n’étant attendu que pour le lendemain. Ce même bandit qui tombe amoureux de la sœur de l’homme de loi chargé de l'arrêter. Un shérif entêté, tellement rigoureux et intègre qu’il serait prêt à se faire tuer pour faire respecter la loi à la lettre, quitte à rendre veuve sa jeune épouse de la veille... A la lecture de ces situations tour à tour tragiques, ironiques ou cocasses, il semble évident que les connaisseurs et les amateurs du genre n’auront aucun mal à affirmer qu’elles ne sont pas banales voire même assez uniques dans les annales du western. Rien que pour cela, le premier western de Paul Wendkos méritait qu’on s’y arrête. Seulement, l’originalité de son scénario n’étant pas seule à devoir être louée, le film s’avérant par ailleurs excellent à tous les autres niveaux, il n’y a plus une seconde à perdre pour se précipiter à la découverte de ce western de série jamais sorti en France en salles, un véritable petit bijou qu'il est urgent de faire sortir de l'oubli.

A un peu plus de trente ans, le réalisateur Paul Wendkos a immédiatement été remarqué avec son premier film en 1957, une adaptation de David Goodis par l’auteur lui-même, l’étonnant film noir The Burglar (Le Cambrioleur) avec Dan Duryea et Jayne Mansfield, dont François Truffaut s’était amusé à dire en substance qu’il comportait quasiment une idée par plan. Harry Cohn, le tyrannique patron de la Columbia, fut non seulement heureux de distribuer ce film qui lui avait fait grand effet mais offrit de plus un contrat au cinéaste pour la suite. C’est ainsi que Wendkos mit en scène pour le studio quelques films criminels et films de guerre avant de se tourner principalement vers le petit écran où il réalisa paraît-il ses meilleures œuvres à côté d’innombrables épisodes de séries telles - pour n’en citer que quelques-unes diffusées avec succès en France - La Grande vallée, Les Envahisseurs, Les Mystères de l’Ouest ou Hawaii police d’Etat. Ses films les plus connus dans notre contrée (mais pas forcément les plus intéressants) seront, dans le domaine du western, Les Colts des sept mercenaires (Guns of the Magnificent Seven) et Les Canons de Cordoba (Cannon for Cordoba), ou encore, dans un genre totalement différent, l’intrigant Satan, mon amour (The Mephisto Waltz). Une dizaine d’années auparavant il signait donc Face of a Fugitive, dont il est assez incompréhensible qu’il n’ait même pas eu droit à une notule dans l’indispensable encyclopédie américaine du western de Phil Hardy alors que, même s’il ne saurait être mis au même niveau que les chefs-d’œuvre de l’année 1959 signés Budd Boetticher (Ride Lonesome - La Chevauchée de la vengeance), Howard Hawks (Rio Bravo), Richard Fleischer (These Thousands Hills - Duel dans la boue), John Sturges (Last Train from Gun Hill - Le Dernier train de Gun Hill) ou André De Toth (Day of the Outlaw - La Chevauchée des bannis), n’a pas à rougir de leur proximité.

Aux dires de Bertrand Tavernier qui l’a autrefois interviewé, au départ Paul Wendkos n’aimait bizarrement pas du tout le scénario de Daniel B. Ullman et David T. Chantler. Il s’agissait de l’adaptation d’une histoire de Peter Dawson, le frère de Luke Short qui était lui-même un grand romancier de l’Ouest américain dont les nouvelles aboutirent pour beaucoup à des scénarios de westerns devenus pour certains des classiques tels Ciel Rouge (Blood on the Moon) de Robert Wise, Embuscade (Ambush) de Sam Wood ou encore La Vallée de la Vengeance (Vengeance Valley) de Richard Thorpe. Même si d’emblée Wendkos ne semble pas y avoir cru une seule seconde, paradoxalement le résultat final le satisfit pleinement au point qu’il demeura l’un des films dont il était le plus fier. Après Terre de violence (Good Day for a Hanging) de Nathan Juran sorti quelques mois auparavant, le western de Paul Wendkos, à nouveau avec Fred MacMurray en tête d’affiche, est une autre très belle réussite de Morningside, une petite boite de production chapeautée par la Columbia, studio qui rappelons-le était aussi à l’origine dans ces années-là de la série de films que nous avons déjà tant vantée en ces lieux, celle de l’association Budd Boetticher / Randolph Scott (la même année, James Coburn, que l'on retrouve ici, faisait d'ailleurs ses débuts au cinéma dans le sublime Ride Lonesome). On peut même dire que Face of a Fugitive - nous utiliserons continuellement ce titre au lieu de la traduction française qui n’a strictement aucun rapport avec l’histoire qui nous est contée ici - est encore un cran au-dessus du film de Juran grâce surtout à une mise en scène bien plus inspirée.

En effet, Paul Wendkos nous gratifie d’un formidable travail de réalisation, trouvant toujours les angles et les cadrages justes et efficaces (notamment les plans aux endroits où les hommes de loi érigent les "barrages", a priori assez banals mais qui sans pouvoir me l’expliquer davantage m’ont marqué, tout comme celui vu du lieu où se trouve la clôture de barbelés, déclencheur des conflits les plus violents du film), utilisant par deux fois une figure stylistique encore rare à l'époque et sans qu'elle ne fasse ici "m'as-tu-vu", à savoir le zoom, ou encore troussant de remarquables scènes d’action, énergiques et puissantes, comme celle d’une dizaine de minutes qui clôt le film avec panache - les amateurs de scènes mouvementées n’ont probablement pas regretté à ce moment-là ni le déplacement ni le rythme assez lent imposé jusque-là. Tournée dans un intrigant décor de ville fantôme balayée par les vents et dans ses rues où tournoient la poussière et les tumbleweeds, la scène qui voit le combat entre Fred MacMurray et les cinq hommes du rancher véreux est un véritable morceau de bravoure grâce à la virtuosité du montage et au placement de la caméra du cinéaste, apportant une dynamique folle à cette course-poursuite meurtrière au cours de laquelle les hommes se pourchassent sur les toits et finissent par se confronter dans le noir durant un long moment de suspense et de tension. Une séquence qui n’a rien à envier à celles équivalentes des westerns de série A de l'époque et qui comble toutes les attentes au vu de ce qui l’a précédé. Pour le reste, que ce soit par exemple pour les rares scènes romantiques, Wendkos trouve toujours l’idée ou l’éclairage qui les feront ne pas nous sembler conventionnelles ou plates. Il faut dire que le réalisateur est aussi formidablement assisté d’un débutant du nom de Jerry Goldsmith qui, comme déjà pour son premier travail pour le cinéma (le western Black Patch d'Allen H. Miner), nous a concocté de superbes thèmes mouvementés ou romantiques, magnifiquement bien orchestrés dans un style moderne a postériori déjà immédiatement reconnaissable.

Une superbe forme (on notera aussi la manière qu’a Wendkos de placer Fred MacMurray en arrière-plan lorsque ce dernier n’est pas le protagoniste principal de la scène, pour faire comprendre qu’il est à l’affut du moindre détail, du moindre changement de situation) mais un fond tout aussi captivant comme il a été dit dès le début de cette chronique - en espérant ne pas avoir trop défloré l’intrigue, qui n’est pas avare en surprises malgré le fait qu’elle se déroule en à peine 24 heures. Le scénario mélange donc habilement les situations nouvelles évoquées au premier paragraphe avec des réflexions déjà souvent débattues dans le genre - mais toujours aussi passionnantes - sur la loi et l'ordre, la justice, le code de l’honneur, le rachat d’une conduite par le sacrifice... Avec aussi des thématiques rebattues dans le western mais intelligemment intégrées ici, tels que les conflits à propos des open ranges et des barbelés, et enfin avec la description d'une touchante amitié naissante ainsi que d''une romance très crédible et réussie qui ne s’embarrasse pas de trop de détours. Le tout dans un ensemble très harmonieux même pas gâché par le personnage de la petite fille qui aurait facilement pu être horripilant mais qui se révèle au contraire bien vite attachant ; la séquence au cours de laquelle elle est ramenée endormie du bal et où Fred MacMurray la pose délicatement dans son lit, avec en arrière-plan le visage de la femme éprouvant à ce moment une immense tendresse pour cet homme doux, s'avère très belle et magnifiquement éclairée. Si l’intrigue est constamment captivante, les personnages, leur évolution et les relations qu’ils entretiennent sont eux aussi richement écrits. Pour les interpréter, on trouve un panel de comédiens peu connus mais tous aussi convaincants les uns que les autres, que ce soit bien évidemment Fred MacMurray dont le rôle du voleur va comme un gant, la charmante et mature Dorothy Green, Lin McCarthy dans la peau du shérif intègre jusqu’au bout des ongles, Alan Baxter en bad guy inquiétant ainsi que l’autre célèbre débutant du générique qu’est James Coburn qui crève l’écran à chacune de ses apparitions (nous n’oublierons pas de sitôt la scène de "l’attaque" des barbelés).

Par le fait d’être interprété par un comédien qui respire la bonté et la probité (et d’autant plus a posteriori lorsque nous l’aurons vu dans d’innombrables et gentillettes productions Disney), le personnage principal d’antihéros, malgré ses pulsions malsaines et ses fêlures bien visibles, manque certes un peu d’ambigüité ; il s’agit du seul petit défaut que je pourrais reprocher au western de Paul Wendkos qui, s’il ne bénéficie pas non plus d’un budget plus conséquent qui aurait pu lui donner encore plus d’ampleur, s’avère une formidable petite réussite de la série B, l’un des très bons westerns de cette fin de décennie. Un scénario formidablement bien construit et conduit de main de maître pour un film rondement mené, à l’atmosphère plus proche du film noir que du western mais qui n’en manque pas moins d’humour (la séquence chez le barbier) et qui devrait contenter les amateurs en manque de bonnes découvertes ! Merci donc à Alain Carradore et à toute l’équipe de Sidonis de l'avoir sorti des oubliettes !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 16 juillet 2016