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Critique de film
Le film

La Chevauchée fantastique

(Stagecoach)

Partenariat

L'histoire

Les Apaches de Geronimo ont quitté leur réserve et semblent vouloir reprendre le sentier de la guerre. Malgré cette menace, plusieurs personnes décident de prendre place à bord d’une diligence assurant la liaison entre Tonto et Lordsburgh. Dans un premier temps escorté par la cavalerie, ce groupe hétéroclite se compose du shérif de Tonto, d’un conducteur débonnaire, d’un médecin alcoolique, d’une prostituée expulsée de la ville, d’un banquier malhonnête, d’un mystérieux joueur sudiste, d’un timide représentant en whisky et de l’épouse enceinte d’un officier de cavalerie. En cours de route, un nouveau passager se joint à eux, Ringo Kid, un hors-la-loi malgré lui qui cherche à se venger de la mort de membres de sa famille.

Analyse et critique

"C’était durant l’une de ces années où, dans le territoire, les signaux de fumée des Apaches montaient en spirale des sommets rocheux des montagnes et où plus d’un ranch n’offrait plus que quelques mètres carrés de cendres noircies sur le sol ; alors, le départ d’une diligence de Tonto marquait le début d’une aventure dont la fin heureuse n’était pas garantie..." Tel est le début de la nouvelle Stage to Lordsburgh d'Ernest Haycox paru dans le Saturday Evening Post et dont les personnages vont séduire John Ford. Le cinéaste se décide à l’adapter même s’il la trouve par ailleurs assez mal construite et même si le récit comporte de troublantes similitudes avec Boule de suif de Maupassant. Les producteurs, David O Selznick en tête, se montrent réticents et refusent de s’en laisser imposer par un réalisateur quel qu’il soit. Ils accepteraient éventuellement si Marlène Dietrich et Gary Cooper étaient de la partie mais Ford ne veut rien savoir. Heureusement, il trouve en la personne du producteur Walter Wanger un homme qui décide de prendre le risque. Le jeune John Wayne pense que ce serait lui faire trop d’honneur de se faire offrir le rôle du Kid mais Ford le pousse à accepter. Le Duke ne le regrettera jamais puisque ce sera le film qui fera de lui une star, et le succès ne le quittera alors jamais plus.

On ne compte plus les textes, exégèses, critiques et autres analyses qui ont fleuri depuis lors sur ce classique intemporel et universel. Ce film tient effectivement une place d’une très grande importance dans l’histoire du cinéma mais sans minimiser toutes ses qualités, il serait injuste de ne pas tempérer cet enthousiasme, de replacer ce film dans son contexte avant de dire tout le bien dont nous pouvons penser de ce western. Le cinéma américain avait atteint une sorte de perfection à la fin des années 20 mais, en généralisant, l’arrivée du parlant va amener une baisse qualitative de l’ensemble de la production durant la décennie suivante (et ceci dit, nous le répétons, malgré de notables et nombreuses exceptions). Cela est dû au fait que cet art est obligé de se réadapter à cette nouveauté que constitue la parole et qu’au départ la plupart ne se préoccupent plus que des dialogues. Les acteurs aussi doivent tout réapprendre. De plus, le matériel technique pour les tournages devient très lourd (par exemple les caméras doivent être insonorisées dans d’immenses caissons, voir à ce sujet Chantons sous la pluie) et l’ensemble de ces changements fait que les films de cette époque sont souvent statiques, bavards, ternes ou, à l’inverse facilement maniéristes. Les années 30 sont peut-être la décennie qui supporte aujourd’hui le plus mal le vieillissement et John Ford n’échappe pas à la règle, bon nombre de ses "classiques" de l’époque comme La Patrouille perdue ou Le Mouchard peuvent paraître de nos jours bien ennuyeux.

1939 ! Date marquante pour le cinéma américain, l’année qui débute ce que l’on a coutume d’appeler l’âge d’or hollywoodien, une période d’une vingtaine d’années dont le fameux classicisme américain est issu, classicisme dont la recette est aujourd’hui quasiment perdue. C’est en cette année faste pour le cinéma que sortent aussi Seuls les anges ont des ailes de Hawks, Femmes de Cukor, Autant en emporte le vent et Le Magicien d’Oz de Fleming, Ninotchka d'Ernst Lubitsch, Mr Smith au Sénat de Capra... C’est justement en 1939 que Ford va retrouver un second souffle avec deux autres films remarquables en plus de celui qui nous concerne : Sur la piste des Mohawks et Vers sa destinée dans lequel Henry Fonda endosse avec talent le rôle d'Abraham Lincoln. On a un peu trop facilement tendance à dire que La Chevauchée fantastique a marqué un tournant dans l’histoire du western ; il serait ridicule de le nier mais il ne faut pas que ce soit au détriment d’autres œuvres tout aussi honorables. N’oublions pas qu’en cette même année, et même quelques mois avant Stagecoach, sortirent d’autres westerns tout aussi honorables et qui ne méritent pas d’être passés sous silence au profit du film de Ford : Le Brigand bien-aimé de Henry King, Les Conquérants de Michael Curtiz et Pacific Express, l’un des meilleurs films de Cecil B. DeMille. La Chevauchée fantastique est sorti alors que le genre connaissait un certain regain : plus d’une centaine de westerns avaient été distribués l’année précédente mais il s’agissait surtout de bandes stéréotypées à très petits budgets, réalisées par des metteurs en scène de seconde zone et jouées par des acteurs presque tous inconnus, quasiment tous oubliés de nos jours. John Ford contribuera à réhabiliter le genre en le faisant sortir du mépris dans lequel on le tenait alors.

Cette mise au point - un peu longue - étant terminée, nous pouvons maintenant nous concentrer sur ce western à la fois ambitieux et divertissant, intimiste et spectaculaire, passionnant par la richesse de ses personnages, la qualité de sa réalisation et la mise en place des jalons et thèmes traditionnels qui traverseront toute l’histoire du genre. Le terme de chef-d’œuvre est souvent attribué à ce film et on le retrouve souvent dans les listes des plus grands films de l’histoire au côté de Citizen Kane. Ce statut, il l’a acquis plus certainement par ses apports au genre "western" que par ses qualités intrinsèques qui ne sont pas plus évidentes que dans une centaine d’autres œuvres du genre. En effet, même à l’intérieur de la seule filmographie de John Ford, et sans vouloir rabaisser Stagecoach, il n’est pas interdit de lui préférer la plupart de ses westerns suivants, de La Poursuite infernale aux Cheyennes. En Amérique, ce classique n’a pas tout de suite été reconnu à sa juste valeur, les spectateurs n’étant au départ pas très enthousiastes : on lui reproche trop de psychologie au détriment de l’action, une couleur locale atténuée, moins de schématisme réconfortant, tout ce pourquoi justement le film se démarque des westerns antérieurs. C’est surtout grâce à son accueil européen que le film a acquis une telle réputation, André Bazin disait par exemple : "équilibre parfait entre les mythes sociaux, l’évocation historique, la vérité psychologique et la thématique traditionnelle de la mise en scène western. Aucun de ces éléments fondamentaux ne l’emporte sur l’autre."

En redécouvrant ce film aujourd’hui, force est de constater que la mise en scène nous apparaît toujours aussi précise, millimétrée, à la fois moderne et classique : Ford soigne toujours autant ses cadrages et nous offre des gros plans de toute beauté. Les scènes d’extérieurs tournées en seulement 4 jours portent la marque inimitable du réalisateur : la vision des hommes, diligence et chevaux disséminés au milieu de ces paysages grandioses de Monument Valley (c’est d’ailleurs grâce à ce film que l’on découvre cet endroit), les travellings passant brutalement d’un plan d’ensemble sur la diligence perdue au milieu de l’immensité du ciel et de la terre aux gros plans sur les Indiens cachés au sommet des montagnes sont inoubliables. Au milieu de ces espaces vierges, Ford nous concocte une scène anthologique de poursuite dans laquelle Yakima Canutt nous étonne par ses cascades. C’est lui qui se cache dans la peau de cet Indien qui saute sur un cheval de l’attelage puis tombe entre les brancards avant d’être piétiné par les sabots des chevaux et de rouler sous la voiture. A l’époque, il n’existait pas de véhicules équipés pour filmer des scènes de cet acabit. Celles ci le furent à bord d’automobiles ordinaires qui devaient aller aussi vite que les chevaux, soit à 60 km/h, très rapide pour l’époque : le résultat demeure stupéfiant. Le reste, filmé en studio, est souvent du même niveau : la scène nocturne du duel final, loin de tout dramatisme outrancier, est d’une sécheresse et d’une sobriété exemplaires : elle annonce celle tout aussi réussie que l’on trouvera dans L’Homme qui tua Liberty Valance. L’autre scène nocturne de la demande en mariage de la prostituée par le hors-la-loi est empreinte d’une belle sensibilité et d’un romantisme encore assez rare chez Ford à cette époque, et qui trouvera son apogée dans le sublime La Charge héroïque.

Vivacité, précision et rigueur de la mise en scène mais aussi des personnages tous efficacement présentés, finement observés et croqués, qui se révèlent malgré tout un peu trop typés. L’intérêt réside surtout dans les rapports qui s’établissent au sein du groupe au fur et à mesure de l’avancée du voyage et de ses périls. Quelques phrases seulement suffisent pour ébaucher un caractère ou éclairer une situation. Ford utilise un système dramatique déjà employé et qui sera encore pillé par la suite, la réunion de caractères différents dans un espace restreint et dans une situation tendue avec la certitude qu’il en naîtra des réactions nombreuses et variées. On pourrait donc trouver à redire de l’utilisation d’une méthode usée jusqu’à la corde mais Ford évite toute facilité grâce à sa sincérité : nous le sentons à chaque moment rempli de compassion pour tous ces personnages, en quelque sorte victimes de la société, hormis pour le banquier qui représente tout ce que le capitalisme peut avoir de nuisible. Dallas et le docteur, joués par Claire Trevor et Thomas Mitchell, sont tous deux des figures déchues, "victimes de préjugés", qui retrouveront leur dignité au cours des évènements, par le regard que leur porteront alors les plus réticents, une fois que ces deux "héros" auront réussi à accoucher Lucy, la jeune femme interprétée par Louise Platt. L’estime pour la prostituée que l’on lira à ce moment dans le regard de la "jeune mère", auparavant excessivement froide envers elle, est une marque de la sensibilité de John Ford : Lucy s’humanise au contact d’une réprouvée et ses préjugés moraux s’évanouissent petit à petit. Que de beauté aussi dans la tendresse amoureuse du joueur, interprété par un John Carradine longiligne et mystérieux, pour Lucy. Mais c’est évidemment de John Wayne dont on se souvient le plus. Il vole la vedette à la tête d’affiche, Claire Trevor, par sa simple et première apparition dans ce mouvement d’appareil inoubliable qui zoome sur lui en gros plan. Au final, cet homme, que nous aurons pris le temps d’apprécier à sa juste valeur, tuera ses ennemis avec l’aval du shérif qui avait fait le voyage dans le but de l’empêcher de commettre cet acte : in extremis, les sentiments du shérif l’emportent sur le droit et la loi. Donc, une tendresse et une sensibilité de tous les instants, la marque de John Ford, mais que l’on est en droit de préférer dans bon nombre de ses films suivants, moins secs, plus romantiques, plus riches et plus ambiguës aussi (La Prisonnière du désert).

Les archétypes du western traditionnel seront posés à cette occasion et deviendront des bornes incontournables pour le genre cinématographique américain par excellence. Il ne restera plus aux grands réalisateurs du western que de se les approprier et d’en faire avec leurs différentes personnalités respectives autant de chefs-d’œuvre du genre, car contrairement à des clichés bien ancrés dans les esprits, le western recèle bien plus de pépites qu’on ne le croit, aussi variées les unes que les autres. A signaler qu’un remake homonyme du film a été fait en 1966 par Gordon Douglas qui, sur la même trame, se permet de réaliser l’un de ses films les plus médiocres ; il s’agit de La Diligence vers l’Ouest. Comme quoi, un bon scénario ne suffit pas à faire un bon film. Enfin pour l’anecdote, Frank Nugent, le scénariste de ses plus grands chefs-d’œuvre, demandant à John Ford à propos de la poursuite pourquoi les Indiens ne se contentaient-ils pas d’abattre les chevaux de la diligence, le réalisateur répliqua : « En réalité, c’est probablement ce qui se serait passé mais s’ils l’avaient fait, le film se serait terminé à ce moment-là. »

Dans les salles

Film réédité par Tamasa

Date de sortie : 15 décembre 2012

La Dossier de presse du film

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Par Erick Maurel - le 20 novembre 2003