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Critique de film
Le film

Hamburger film sandwich

(The Kentucky Fried Movie)

L'histoire

Un pianiste de bar, qui a menacé de couper la gorge à un quidam avec une part de flan, se voit propulsé méga-star du jour au lendemain après avoir remporté un concours de tartiflettes. Boy George a produit le film tourné en 8 mm qui témoigne de la véracité du record, film devenu introuvable aujourd’hui.

Analyse et critique

« On a pissé dans le popcorn que vous avez mangé. Le film à 23 heures. » Ainsi commence le film Hamburger Film Sandwich (1977). A l’époque, lors de sa sortie, on peut imaginer la stupéfaction qui a dû frapper les spectateurs habitués aux rires enregistrés des sitcoms télévisuels. Il sera en effet ici question d’une avalanche de situations irréalistes, jubilatoires et/ou absurdes qui peuvent décontenancer de prime abord. Quel intérêt ? Jusqu’où aller ? Voilà des questions que l’on peut se poser. Cependant pour l’auteur de ces lignes, ce long métrage est l’un des deux ou trois mètre-étalon de la comédie des années 70, toutes nationalités confondues, influençant une génération entière de futurs comiques du petit comme du grand écran.


Dans sa version originale, Hamburger Film Sandwich est plus connu sous le nom de The Kentucky Fried Movie. Derrière ce titre d’exploitation se cachent quatre créateurs dont deux frères : Jim Abrahams, David Zucker et Jerry Zucker, et enfin John Landis, réalisateur de son état - dont l'affiche du premier film Schlock (1971) trône dans un cinéma dans lequel se rend un des personnages. Ecrivant pour Mad Magazine, les frères Zucker fondent plus tard avec Jim Abrahams une troupe appelée The Kentucky Fried Theater Comedy faisant des représentations pendant quelques années. Les trois comparses poussent plus loin leur aventure commune en s’allouant les services de John Landis qui est emballé par le scénario. Les auteurs ne sont pas encore connus sous le nom de ZAZ, terme générique pour désigner tous les films écrits par la bande pendant les années 80 puis 90, avec en tête des titres comme Y a-t-il un pilote pour sauver l'avion (1980) ou Top Secret ! (1984) avec Val Kilmer, puis Hot Shots ( 1990) et Hot Shots 2 (1993) réalisés par Jim Abrahams avec Charlie Sheen. On ne connaît toujours pas les raisons qui ont poussé les distributeurs français à choisir le titre Hamburger Film Sandwich, même si après la vision du film on peut se douter qu’en sus de faire appel à l’image d’Epinal du hamburger inscrite dans l‘imaginaire collectif, il décrit plutôt bien ce mélange, ces couches successives de garnitures rappelant la pluralité du projet, à savoir plusieurs auteurs et un réalisateur travaillant ensemble et le foisonnement intrinsèque du comique de situation généré par l’œuvre elle-même : un gigantesque festival d’idées destiné au travail des zygomatiques.


Pour le rendre crédible, John Landis et sa bande de potes ont choisi un format a priori difficile, celui du long métrage. Il faut préciser que l’on est dans le genre du film à sketchs, genre par définition inégal, et que le film n’est pas à proprement parler "linéaire" avec une histoire, des personnages et une fin classiques. On peut le voir en boucle ou par morceaux, sans que cela ne lui ôte ses qualités propres. C’est pour cette raison que les producteurs furent frileux et qu’il s’agit d’un budget moyen (600 000 dollars), lequel s’attaque de plus à un sujet jusqu’alors peu parodié comme les médias. On a parfois dit, que ce soit au niveau de la critique ou des spectateurs, qu’il était incongru de considérer certaines comédies comme des chefs-d’œuvre, genre parfois qualifié de mineur au profit d’autres œuvres jugées plus "sérieuses" ou à même de représenter le meilleur de la cinématographie, ce qui n’est à bien des égards pas toujours le cas. Les ZAZ parviennent à sublimer cette affirmation durant chaque seconde de leur film. Si on le prend au premier degré - mais on peut tout aussi bien le prendre au trente-sixième, l’effet est le même ! - c’est un hommage au cinéma fait par des gens de cinéma. Lorsque l’on voit défiler les bandes-annonces qui présentent les films à venir, cela ne fait plus aucun doute. Les génériques des faux films avec la mention Samuel L Bronkowitz Presents et leur typographie font partie d’un univers crée par des passionnés, qui s’adresse à des passionnés mais aussi aux néophytes qui vont découvrir un nouvel univers et - pourquoi pas ? - l‘adorer.


En se penchant du côté des films cités, on notera les allusions à Supervixens (1975) de Russ Meyer avec la séquence de la douche du sketch Catholic Highschool Girls in Trouble et son découpage de l’écran en forme de X, avec un rôle féminin interprété par Ushi Digard - parfois orthographié Ursula Digard, femme nymphomane du fermier dans l’opus "meyerien", voire les classiques de Lasse Braün réalisés entre 1972 et 1976 ; le clin d’œil du remake de King Kong (1976) de John Guillemin avec l’apparition de Rick Baker sous le costume du gorille et le cameo simultané de John Landis dans celui du technicien se battant contre lui ; celles aux films catastrophes tels que Tremblement de terre (1974) ou La Tour infernale (1974) ; la comédie américaine burlesque des années 60 représentée entre autres par Blake Edwards avec The Party (1968), dont le rôle de Peter Sellers est ici repris par un Donald Sutherland d’une grande maladresse ; ou encore le film de procès, tels que Le Verdict (1982), et peut-être aussi 12 hommes en colère (1957), avec Court Room, sketch proche du grand n’importe quoi tant sur le plan de l’écriture que du jeu théâtralisé à outrance - comme le sketch du cinéma en Touchoroma, idée géniale car jamais vu auparavant -, mais cela fait en grande partie son charme fou. Impossible aussi de ne pas mentionner le générique final du sketch sur l’Oxyde de Zinc, ressemblant à s’y méprendre à celui de Dallas, diffusé à la télévision américaine puis française. Beaucoup de modèles et d’influences avérées qui tournent non pas à la citation gratuite mais démontrent au contraire la capacité de créer un univers propre tout en explorant avec intelligence la culture populaire, ses icônes, ses fantasmes et ses idées. Un grand tour de moulinette qui place la barre très haut dans le domaine de l’absurde, entériné par la présence d‘un godemiché devant une cour de Justice ! Hilarant !


On peut tenter de faire un parallèle avec les comédies de l’époque pour comprendre l’influence majeure que génèrera le film mais aussi ses modèles conscients ou inconscients. On se souvient des interprétations de Pierre Richard dans les premières comédies qu’il mit lui-même en scène, dont Le Distrait (1970), avec ce rôle de maladroit invétéré duquel l’émotion parvient aussi à jaillir derrière l’apparente facilité des gags, lesquels répondent à une mise en scène millimétrée. On pense aussi à La Moutarde me monte au nez (1974) de Claude Zidi, et à la scène de la panthère et du placard. On pourrait mettre ces films en parallèle avec celui de John Landis, dans le sens où dans les deux cas il y a cette idée de gags, de chutes qui répondent à un cadrage très précis. On se rappelle du génie comique de Charlie Chaplin, qui durant le cinéma muet inventa et multiplia les prises de risques physiques pour nous faire rire aux éclats, et de Buster Keaton, "l’homme qui ne souriait jamais", qui se lançait derrière les locomotives et les voitures en marche pour rattraper l’espace perdu. Des gags basés sur l’expression gestuelle et la facilité de se mouvoir dans un décor, tout en imprimant un formidable charisme, inégalé en ce qui concerne les deux maîtres sus-cités.


Les acteurs de John Landis, quant à eux, tentent de faire rire et réussissent à le faire sur des thèmes très sérieux, sur des figures imposées par la télévision, le cinéma et la pub, trois des médias qui comptent parmi les plus accessibles par toutes les couches de la société et qui s’adressent donc à des gens de tranches d’âges variées. Une chose d‘autant plus flagrante que, durant le XXème siècle, la télévision est devenue de plus en plus accessible dans les foyers. Les situations les plus drôles ne sont pas les plus difficiles à réaliser. Un homme qui tombe dans un trou creusé au milieu d’un trottoir, un seau qui tombe sur la tête d’un passant, ou un client au restaurant qui renverse une carafe d’eau provoquant des conséquences imprévues sont simples à mettre en boîte. Le rire est en revanche plus dur à obtenir dans les situations sérieuses, qui a priori ne supportent pas le second degré. C’est dans l’exemple très précis du journal télévisé que s’exerce ce talent de la mise en scène et de l’écriture propre à Hamburger Film Sandwich. Le rendez-vous populaire par excellence, l’exercice de grand-messe est ici pris dans le sens inverse de ce qu’il est censé représenter. Les personnages prennent une grande liberté et abordent les questions d’actualité avec le ton le plus irrévérencieux - donc le plus drôle car inimaginable dans la réalité - pour provoquer un rire communicatif. Rire de l’astrologie ou des nouvelles du monde revient ici au même, et la flèche plantée dans la présentatrice est le pied de nez ultime à la morale.


Plus tard, un sketch bref annonçant une information surréaliste revient à intervalle pour servir de transition entre les saynètes. C’est à la fois brillant et iconoclaste. Il faut se rappeler avec quelle virtuosité les Monty Python pratiquaient ce genre d’humour avec des films comme Sacré Graal (1975), ou à la télévision avec le Flying Circus, dans des sketchs comme Le Ministère des démarches les plus stupides dans lequel John Cleese s’évertue à marcher de la façon la plus stupide possible donc, entouré d’employés tout aussi expansifs. Des films qui font penser que l’on peut rire de tout - religion, sexe, politique, histoire - à partir du moment où cela est fait avec brio, ce qui est également le cas ici. Dès lors pourquoi ne pas se laisser entraîner dans une spirale de joutes oratoires et un tour de force comique sans temps mort, malgré la baisse de régime de certaines scènes comme celle de la voiture un peu inégale ou de la solution contre la migraine ? On est aussi gré de la mise en scène de John Landis, discrète certes, mais qui sert à merveille le propos du scénario, avec l’importance accordée au premier et au second plan, dans quelques sketchs durant lesquels il se passe toujours quelque chose : celui de l’Usine Argon ou encore celui de l’interview de Claude Lamont, l’explorateur à l’accent français très prononcé avec ce micro hystérique se baladant dans le champ, ou celui plus long qui parodie le film de kung-fu, avec la présence d‘un héros relevant à la fois de la caricature de Bruce Lee et de la série Z dont il anticipe les futures bandes vidéos de Ninja Fury (1987), Ninja Terminator (1986) ou Ninja commando (1988), tous des films de Godfrey Ho avec Richard Harrison dont il emprunte tout : faux raccords, montage à la serpe, ralentis inutiles, interprétation et doublage délirants - le méchant chinois doublé avec un accent de colonel nazi en VF - stock-shots d‘une jungle africaine au milieu d‘un temple de karaté, etc... Le film part dans tous les sens et ne répond à aucune cohérence de par sa structure, les sketchs pouvant être vus indifféremment de leur ordre et du chapitrage, et introduits la plupart du temps par une voix-off dantesque.


Au final, Hamburger Film Sandwich aborde des thèmes aussi tabous que la mort ou la justice, rendant à chaque fois hommage à un cinéma qui l’a traversé, comme ce clin d’œil magistral inclus dans la narration aux frères Marx avec le personnage du sténotypiste du tribunal. John Landis ne s’arrêtera pas en si bon chemin, il réalisera plus tard les célèbres Blues Brothers (1980) et Le Loup-garou de Londres (1981). Les ZAZ ont bénéficié d’une liberté de création et de ton qui reste tout à fait exemplaire, leur permettant de s’autoriser tout, y compris quand il vont parfois un peu loin avec cette jubilation, cette candeur, cette folie que seuls les génies comiques savent utiliser à bon escient et sans limite - tagline de l’affiche originale à l‘époque : "This film is totally out of control !" Sans cynisme, sans aucune vulgarité, mais avec un humour ravageur et une écriture exceptionnelle, Hamburger Film Sandwich est une des plus grandes comédies réalisées. Des auteurs comme les Nuls sur Canal+, Mikaël Kael dans CNN International présenté par Jules-Edouard Moustic puis dans Groland, le Centre de visionnage d'Edouard Baer à la fin de l’émission NPA, sans oublier les frères Wayans et leurs parodies Scary Movie (2000 et 2002), les Robins des Bois, la série de Charley Says en Angleterre et même Le message à caractère informatif qui en fait n’est ni plus ni moins qu’une parodie du sketch de Argon : tous leur doivent une fière chandelle. On ne saurait aussi oublier les talentueux frères Farrelly qui continuent dans la même veine avec des films comme Dumb and Dumber (1993) ou Mary à tout prix (1998) ; de même qu’un certain Jim Carrey, ils sont tous de dignes héritiers d’un cinéma qui ose tout sans tomber dans le racolage ou la méchanceté gratuite. Des auteurs et des comiques qui ont compté et continuent de le faire. Un conseil avant de voir Hamburger Film Sandwich : détendez-vous, installez-vous confortablement dans votre canapé, mettez-vous en mode second degré et vous devriez passer un moment formidable en compagnie des ZAZ.


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La fiche IMDb du film
Par Jordan White - le 23 mars 2004