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Critique de film
Le film

Côte 465

(Men in War)

Partenariat

L'histoire

Abandonnée de tous, une patrouille américaine menée par le Lieutenant Benson (Robert Ryan) doit prendre une colline à l’ennemi lors de la guerre de Corée. Harcelés par un ennemi invisible, les soldats rencontrent sur leur route le belliqueux Sergent Montana (Aldo Ray) et son colonel, mystérieux personnage muet (Robert Keith), dont ils réquisitionnent la Jeep. Sous fond de violent conflit de générations entre le Lieutenant et le Sergent, la route vers la colline sera parsemée d’embûches... et de cadavres.

Analyse et critique

L'on imagine bien Terrence Malick avoir vu et revu Men in War (Côte 465) lors sa longue parenthèse créatrice (1978/98) tant le diamant brut d’Anthony Mann semble être la matrice de bien des films de guerre des années 80/90 - et notamment du fameux La Ligne rouge qui vit le retour aux affaires du réalisateur de Badlands... Plus sec et moins élégiaque que le troisième film de Malick, Men in war n’en reste pas moins une évidente source d’inspiration pour les cinéastes modernes s’étant coltiné au genre. Etat de fait que le DVD devrait établir une bonne fois pour toutes.

Au bête Côte 465 français, préférons le titre original du film, Men in War, dont le carton d’introduction traduit bien l’ambition : Tell me the story of a foot soldier and I will tell you the story of all wars (Racontez-moi l’histoire d’un simple soldat et je vous raconterai l’histoire de toutes les guerres). Soit un portrait de groupe, soldats communs perdus dans une jungle malveillante et amenés à prendre une colline à l’ennemi. Tendu comme un arc, le script met aux prises soldats américains et coréens, mais aussi et surtout le Lieutenant Benson au Sergent Montana. Deux conceptions de la Corée, deux hommes pris dans un conflit qui les dépasse, deux soldats comme métaphore de la guerre et de ses horreurs... Brillant, le scénario laisse la porte ouverte à une éventuelle trahison de Montana dont on ne comprendra les motivations que dans le dernier quart du film. Dans l’intervalle, le duel Benson/Montana est l’occasion d’une belle réflexion sur la survie, la vie de groupe et le temps qui passe : jeune chien fou, brillant soldat mais tête brûlée, Montana pousse à la retraite un Lieutenant Benson dont les méthodes à l’ancienne sont peu à peu remises en cause. Plus moderne dans sa thématique qu’Aventures en Birmanie (Raoul Walsh) dont il reprend plus ou moins la trame scénaristique, Men in War est donc aussi une remise en question du film de guerre des années 50. Finis le chef omniscient (Errol Flynn chez Walsh) et le groupe obéissant aveuglement. Ici, comme plus tard chez Oliver Stone (Platoon), l’ennemi est aussi à l’intérieur et c’est à travers diverses épreuves internes que la section viendra à bout de son objectif.

Scénaristes pour Anthony Mann (The Man from Laramie, Le Cid, The Last Frontier) mais aussi pour Nicholas Ray (Johnny Guitar), John Huston (The Asphalt Jungle) et Joseph H. Lewis (The Big Combo), Philip Yordan et Ben Maddow font donc preuve ici d’un vrai sens de l’écriture, maintenant une tension constante tout au long du film. Minée de l’intérieur, en proie aux conflits de ses supérieurs, la patrouille avance le long d’un chemin parcouru d’embûches qui sont autant de révélateurs de la vie du groupe. A la manière de Walsh en Birmanie, les obstacles servent autant de dynamique scénaristique (digne des meilleurs films d’action de l’époque, le film ne manque jamais de rythme) que de catalyseurs de grands thèmes chers aux films de guerre : amitié virile, exploits guerriers à la fois primordiaux et vains, lâcheté humaine et peurs enfouies, rapports filiaux entre les supérieurs et leurs soldats, trahisons... Men in War ne déroge pas à la règle des meilleurs films de guerre, passant ses héros au scanner, si ce n’est au scalpel.

D’autant que le réalisateur n’est pas le premier venu. Délaissant ses westerns à gros budget pour un petit film d’action (sa seule incursion dans le genre avec Les Héros de Télémark), Anthony Mann dévoile ici, une fois de plus, toute la palette de son talent. Suite ininterrompue de cadrages au cordeau et d’innovations de montage (voir par exemple la superbe scène où Montana se joue de l’attaque surprise de deux Coréens), Men in War est un pur régal pour les yeux. Servi par une photographie éblouissante d’Ernest Haller (Autant en emporte le vent, Qu’est-il arrivé à Baby Jane et La Fureur de vivre, entre autres exemples éloquents...), Mann multiplie les prises de vue si raffinées qu’elles en deviennent évidentes. La confrontation Montana/Benson est ainsi sans cesse mise en exergue grâce à une science avérée du cadre et du montage, au point que l’emprise de l’un sur l’autre est toujours signifiée par la mise en scène, et jamais par des dialogues superflus. La marque des plus grands...

Evitant tous les poncifs des films de guerre de l’époque (si le réalisateur ne remet pas en cause le conflit en Corée ni même la mission confiée aux soldats, il a tout de même un point de vue plus qu’acéré sur la guerre. Une lucidité qui n’est d’ailleurs pas sans anticiper Les Sentiers de la gloire, la virulence en moins), Mann livre un film sans pathos, ni violons. Les hommes meurent, leur destin se résumant à leur plaque d’identité, mais jamais Mann ne filme le plan de trop. Pas de flash-back larmoyant (un simple plan sur une photo de la famille Benson cachée dans le casque de Ryan suffit à dire le déchirement de la guerre), des ennemis loin des clichés de l’époque (un même plan de photo d’une femme coréenne et de son fils pour signifier que le conflit frappe des deux côtés), un des premiers héros noirs du cinéma américain des années avant Sidney Poitier, et une bataille finale à couper le souffle : Mann n’a rien perdu de la maestria de ses plus grands westerns.

Les faits sont là : il faut voir Men in War comme une leçon. Une sorte de Bible du film de jungle, dont Aventures en Birmanie (encore et toujours) serait le versant optimiste. Et dont Predator, Basic (McTiernan), Rambo, Platoon et tant d’autres seraient les dignes héritiers. Comme dans tout grand film sauvage qui se respecte, la jungle est ici un personnage à part entière et non un décor d’opérette. A la fois cadre chaleureux (les bucoliques plans d’herbes folles accompagnés de la douce et superbe partition d’Elmer Bernstein) et décor menaçant (les mêmes plans qui, se révèlent être truffés de Coréens camouflés), la jungle façon Anthony Mann anticipe avec 20 ans d’avance les conflits Nature/Culture des héros de Cimino (la forêt américaine et ses richesses vs la jungle vietnamienne et ses dangers dans Voyage au bout de l’enfer) mais aussi la thématique passionnante développée par Malick dans son dernier film. C’est dire si, malgré son petit budget et son relatif anonymat dans la filmographie de Mann - et dans la longue histoire du film de guerre - Men in War est une œuvre séminale. Fondatrice.

Portée par une interprétation sans failles, l’histoire de cette patrouille est aussi l’occasion de redécouvrir deux grands acteurs. D’un côté, Aldo Ray en Montana, jeune chien de guerre téméraire et dont le sens du combat renvoie son supérieur à la préhistoire (tout comme chez Aldrich et ses Douze Salopards, seules les têtes de lard à la limite de la légalité peuvent mener une guerre moderne à bien). Acteur à la carrière laminée par de perpétuelles galères financières, Ray restera comme un archétype du tough guy, héros bourru taillé dans le granit. Ancien militaire, il endosse le rôle de Montana avec une aisance qui met le reste de la distribution au tapis, que ce soit dans les scènes d’action ou dans le drame (son monologue déchirant face au Colonel). Mann ne s’y trompera pas, qui le fera tourner dans son film suivant : Le Petit arpent du bon dieu. Gloire éphémère : malgré quelques œuvres marquantes pour Blake Edwards (Qu’as tu fait à la guerre, papa ?), Walsh (The Naked and the Dead) ou Tourneur (Nightfall), Ray achève sa carrière sur des films plus que dispensables (1), dont un western porno des années 70 : Sweet Savage. L’occasion est belle, donc, de retrouver cet acteur rare et talentueux au firmament de sa carrière : les années 50 qui l’ont vu tourner Men in War... et se confronter à Robert Ryan.

Gueule burinée idéale pour le rôle du Sergent Benson, Ryan est un ami de Mann (qui lui offrira deux autres rôles dans Le Petit arpent du bon dieu et The Naked Spur). Homme de gauche, humaniste, il construit une carrière faite de virages à 180°, endossant tantôt le rôle de héros durs et revêches (Les Douze salopards, La Horde sauvage) tantôt de tueurs sans merci (assassin antisémite dans Crossfire d’Edward Dmytryk, tueur en série dans Acte de violence de Fred Zinnemann...).

Jusqu’alors inconnu de l’auteur de ces lignes, Men in War fait une entrée fracassante au panthéon de sa filmographie. Tout en rage contenue et en peur latente, Robert Ryan se voit offrir ici un de ses plus beaux rôles, un de ses plus émouvants aussi - tant la sécheresse du style de Mann laisse la place à un formidable film dont le dernier plan, porté par le seul talent de Ray et Ryan, ne vous lâchera plus...

(1) A noter pour l’anecdote totalement superflue qu’Aldo Ray est le père d’Eric DaRe, que l’on retrouvera à l’orée des années 90 en routier violent - Leo Johnson - dans la série de David Lynch, Twin Peaks.

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La fiche IMDb du film
Par Xavier Jamet - le 12 janvier 2004