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Critique de film
Le film

Le Petit arpent du bon Dieu

(God's Little Acre)

Partenariat

L'histoire

Fermier sans le sou et plus ou moins illuminé, TyTy Walker (Robert Ryan) convainc ses deux fils que l'or de son grand-père est enterré quelque part dans son jardin. Jardin qui ressemble à un gruyère, parsemé de trous béants que la petite famille s'évertue à creuser chaque jour... Conseillé par un apprenti shérif (et néanmoins ami), Ty Ty kidnappe un albinos de son voisinage pour l'aider dans son entreprise, persuadé qu'il est que les albins voient à travers le sol. Dans le même temps, un violent conflit familial explose entre le gendre de Ty Ty, Will Thompson (Aldo Ray), sidérurgiste au chômage et Jim Leslie (Lance Fuller), son propre fils marié à la splendide Griselda (Tina Louise), autrefois maitresse de Will. Tout ce petit monde va se débattre et s'aimer dans un Sud moite et bigaré.

Analyse et critique

Etrange parrallèle... Chroniquer Cote 465 (Men in War) puis, dans la même semaine, Le Petit Arpent du Bon Dieu (God's Little Acre) du même Anthony Mann oblige forcément à divers rapprochements et comparaisons, mais pas forcément en faveur du second. A ma gauche, un petit film de guerre âpre et tendu, véritable chef d'oeuvre du genre. A ma droite, une oeuvre sympathique mais - avouons-le de suite - plutôt mineure au regard des plus grandes réussites du réalisateur de L'Homme de la Plaine.

Réalisé un an après Men in War, Le Petit Arpent du Bon Dieu est l'occasion pour Mann de retrouver les deux acteurs principaux de son épopée coréenne - et ce après une courte infidelité avec Henry Fonda et Anthony Perkins (Tin Star,1957). Revoici donc à nouveau réunis à l'écran Robert Ryan (dans le rôle de Ty Ty) et Aldo Ray (dans celui de son gendre Will Thompson). Le duel fait place au duo, tant la violence des rares conflits du Petit Arpent du bon Dieu semble bien dérisoire face au drame qui se nouait entre les deux hommes en Corée. A la fois grave et drôlatique, l'adaptation par Mann du best seller d'Erskine Caldwell laisse toute latitude aux deux acteurs pour quelques numéros d'acteurs bien sentis, bien que frôlant parfois le cabotinage dans certaines scènes. Il faut voir Robert Ryan jouer de ses orbites occulaires façon Jack Nicholson pour le croire... même si, le tempo du film ralentissant, Ryan s'offre deux ou trois scènes d'une rare émotion, finissant par camper le personage le plus sympathique et le plus touchant de cet étange long métrage.

Plus en retenue, malgré une scène de biture mémorable, Ray se voit offrir un rôle à la hauteur de son talent. Pas forcément évidente sur le papier, l'énergie érotique de son personnage emporte le morceau et tous les personnages féminins du film avec... Formidable scène nocturne, de loin la plus belle du film, où le torse nu, il frôle le corps de son ancienne maitresse dans la moiteur du sud. Deux êtres qui se frôlent à peine - au point que même les plans ne se touchent plus, juste unis l'un à l'autre par de gracieux fondus enchainés - la sueur qui perle, les mots qui se chuchotent : il a suffi à Mann, et à Ray qui confirme ici son imense talent, quatre plans pour dire le désir et la frustration. Suprême élégance de deux artistes, pourtant embarqués sur une drôle de galère...

Tourné juste après l'assouplissement des régles de censure Hollywoodiennes, Le Petit Arpent du Bon Dieu connaitra toutefois quelques mésaventures, preuve que la toute nouvelle liberté artistique de la Mecque du cinéma était encore ténue. Amputé de pas moins de sept minutes, le film que virent les spectateurs d'alors n'est pas le même que celui que vous voyez aujourd'hui. Outre une fin alternative sur laquelle nous reviendrons, manquent à l'appel quelques plans d'une scène de baignoire dont l'audace fait aujourd'hui sourire, mais aussi deux plans de décoletés franchement plongeants : Tina Louise a une très belle poitrine : les cinéphiles de 1958 ne le savaient peut-être pas, mais vous ne pourrez pas le manquer !

Car Le Petit Aprent du Bon Dieu c'est bien cela : un mélange hétéroclite et foutraque de comédie érotique, de drame adultérin, de tragédie sociale, de poésie lunaire et de description sans concessions du fin fond du Texas. Adaptation d'un best-seller (le roman de Caldwell est une institution de l'enseignement américain au même titre qu'Huckblerry Finn), Le Petit Arpent du Bon Dieu sembe ne pas savoir sur quel pied danser. Tantôt plutôt drôle (les personnages de Ty Ty ou du Sherif Pluto Swint, campé par le truculent Buddy Hacket - future star de la télévision) tantôt franchement dramatique, le film d'Anthony Mann goûte à tous les genres sans vraiment s'y installer, d'où un étrange sentiment de détachement par rapport au film. Si les personnages sont pour la plupart touchants et leurs aventures agréables, le film ne décolle jamais et se perd parfois dans ses propres méandres.

Au point que le scénario change du tout selon que vous regardiez la version courte ou la version longue du film (toutes deux offertes par Wild Side). La version longue s'offrant le luxe d'un épilogue joyeux totalement contraire à la vesrion courte, preuve s'il le fallait des erements d'un scénario décidément bien bancal. Même film mais fins différentes : le sens en est chamboulé, sans que pour autant l'on sache bien quelle fin aurait préféré Mann, que l'on sent en fait bien plus concerné par le soin apporté à la facture de son film qu'à l'histoire qu'il est censé raconter.

Notre concentration s'évapore alors un peu, papillonant tantôt du côté des acteurs ("Tiens, mais cet albinos là, c'est Michael Landon, de Bonanza !"), tantôt du côté des rares audaces du film (outre les tentatives d'érotisme, les quelques tentatives d'humour sur la religion à travers la bigoterie factice de Ty Ty) ou encore sur la très belle partition d'Elmer Bernstein. Pour finalement se reconcentrer sur les quelques belles scènes du film : la parenthèse nocturne et érotique évoquée plus haut, Thompson rallumant l'usine, ou encore la visite de Ty Ty à son fils indigne, mélange enfin réussi de comédie (la famille maladroite) et de drame (l'émotion de Ryan en toute fin de scène, bouleversant). Toujours cet étrange mélange, pas franchement réussi...

Reste alors Mann.

Le réalisateur aujourd'hui encensé des Affameurs, dont toutes les oeuvres chroniquées à ce jour par Dvdclassik ont subjugué et envouté nos rédacteurs. Mann, qui un an plus tôt, et avec la même équipe au figurant près (outre Ray et Ryan : le génial Ernest Haler à la lumière, Sydney Harmon à la production, Richard Mayer au montage, Ben Maddow et Philip Yordan au scénario, Bernstein à la baguette) livrait l'incroyable Men in War... Alors ce Petit Arpent : Mann ou pas Mann ? Hé bien... que l'on soit rassuré : même aux commandes d'un OVNI cinématographique, Mann reste Mann. Précision du cadre, amplitude et superbe des mouvements de caméra, photograhie imparable, appréhension sans équivalent du paysage - tout ce qui fait le sel d'Anthony Mann n'a pas forcément disparu corps et biens avec son adaptation hasardeuse de Caldwell. Il suffit pour s'en convaincre d'admirer le plan d'introduction du film, magnifique mouvement de grue sur un décor apocalyptique - que seul le sens de l'espace du créateur de T-Men pouvait si bien rendre. Parsemé de trous, ce décor incroyable permet à Mann de s'en donner à coeur joie dans les contre-plongées, plongées et autre contre-jours sur fond d'immense ciel texan - autant de plans qui font office de piqûre de rappel : oui, même dans ses petits films, Man peut être grand.

C'est pourquoi, même terne et bancal, Le Petit Arpent du Bon Dieu est un film attachant. Loin d'être inoubliable, l'adaptation de Caldwell reste toutefois une belle occasion d'admirer la science du cadrage et du montage de son créateur. Empetré dans un film qui ne semble pas taillé pour lui ni faire partie de son univers, Anthony Mann n'en oublie pas pour autant les bons vieux principes élémentaires de son art. Un homme creusant des dizaines de trous dans son terrain, une croix errant au mileu de la rivière la plus proche, un couple s'évadant la nuit sur une barque, un homme et une femme labourant un champ et embrassés par une caméra amoureuse : autant de scènes dont la beauté n'a rien à envier aux plus beaux moments de la carrière de Mann. Et qui nous consolent du semi-ratage que constitue ce Petit Arpent...

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La fiche IMDb du film
Par Margo Channing - le 28 janvier 2004