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Critique de film
Le film

Qu'as-tu fait à la guerre, papa?

(What Did You Do in the War, Daddy?)

Partenariat

L'histoire

Sicile, 1943. L'armée américaine, empêtrée dans le conflit européen, cherche à envahir le petit village de Valerno. La mission est confiée au capitaine Cash, officier zélé mais inexpérimenté. Il se voit confier la direction de la Compagnie C, constituée de soldats multi décorés mais épuisés par le conflit. Une fois sur place, ils réalisent bien vite qu'à la guerre, les choses ne se déroulent jamais conformément à la théorie. Loin de là...

Analyse et critique

Les succès publics rencontrés par Blake Edwards au tournant des années 60 (notamment Opération Jupons ou Diamants sur canapé) ayant attiré l'attention des Majors, le cinéaste signe en 1962 un contrat de plusieurs films avec la Mirisch Corporation. Sa première réalisation pour la compagnie fut ainsi La Panthère rose qui devint très vite le triomphe international que l'on sait. De fait, Edwards fut alors obligé de repousser le tournage de son projet suivant, Qu'as-tu fait à la guerre, Papa ? pour s'atteler à la réalisation de Quand l'inspecteur s'emmêle (A Shot in the Dark), vraie-fausse suite de La Panthère Rose permettant de capitaliser sur la célébrité foudroyante de Peter Sellers. Ce n'est qu'après une parenthèse auprès de la Warner (avec The Great Race) que Blake Edwards reviendra à ce projet qui lui était cher de comédie burlesque située pendant la Seconde Guerre mondiale.

La fin des années 50 et le début des années 60 marquèrent aux États-Unis un certain renouveau du film de guerre, dans un premier temps à travers des œuvres exaltant la bravoure individuelle des soldats américains. Un film comme Qu'as-tu fait à la guerre, Papa ?, sans mériter les attributs de la parodie, arrive, lui, dans un second temps aux côtés de films comme Les Jeux de l'amour et de la guerre (The Americanization of Emily - 1964) d'Arthur Hiller ou Les Russes arrivent, les Russes arrivent (The Russians Are Coming - 1966) de Norman Jewison, pour décaler un peu le regard porté sur l'héroïsme quotidien : dans ces œuvres (1), le soldat américain y est moins montré comme un surhomme affrontant les dangers avec une indéfectible témérité que comme le brave type plongé dans une guerre qui le dépasse et dont les armes de survie sont la débrouillardise et l'astuce. Au départ, Blake Edwards et son co-scénariste William Peter Blatty avaient d'ailleurs envisagé de débuter Qu'as-tu fait à la guerre, Papa ? comme un film de guerre réaliste, pour ne laisser s'immiscer le désordre burlesque que par touches progressives (ambition palpable durant le générique de début, qui montre des images de débarquement tout à fait crédibles). Si leur inclinaison naturelle pour le gag fait que l'on perçoit en réalité la dimension comique du film dès sa deuxième scène (à travers l'excès de zèle du capitaine Cash), la découverte du bataillon dirigé par le lieutenant Christian obéit à cette volonté de désacraliser la figure du héros : ce sont des hommes épuisés par le combat que nous voyons ; et il est à la réflexion bien plus réaliste de montrer ces soldats tels qu'ils étaient (à savoir des hommes, simplement des hommes) plutôt que comme des inépuisables combattants louvoyant entre les balles ennemies. En dépit de ses élans burlesques parfois immodérés, le film maintiendra ensuite cette dimension crédible sinon réaliste, pour mieux faciliter l'identification du spectateur à ces soldats plus roublards que chevaleresques.

Au fil des années, il a souvent été défendu que Blake Edwards était un héritier d’Ernst Lubitsch, duquel il a retenu l’extrême rigueur de la mécanique burlesque autant qu’un sens de la satire mordante dissimulée derrière la comédie de mœurs. Autres temps autres mœurs, Blake Edwards doit surtout en être vu comme un pendant moderne, moins précieux dans les formes, un rejeton un peu turbulent chez qui le raffinement aurait évolué en une forme de rustrerie assez directe : Qu’as-tu fait à la guerre, Papa ? peut justement rappeler To Be or Not to Be dans l’application d’une recette typiquement burlesque (le travestissement et les quiproquos qu’il provoque) à un cadre militaire empreint de gravité et, donc, de réalisme, mais il s’en différence par sa esprit potache, son immédiateté et, comparativement en tout cas, sa superficialité. Il faut ici toutefois rajouter une branche intermédiaire dans l’arbre généalogique des maîtres de la comédie américaine, et pas la moindre, en la personne de Billy Wilder, chaînon parfait entre la subtile élégance de Lubitsch et la trivialité décapante d’Edwards. Les filmographies comparées de Wilder et d’Edwards, quoique par certains aspects très différentes, ne manquent d’ailleurs pas de similitudes. (2) Et Qu’as-tu fait à la guerre, Papa ? offre un certain nombre (voire un nombre certain) de résonances wilderiennes : le réalisme décalé du quotidien de soldats pendant la Deuxième Guerre mondiale peut évoquer Stalag 17 tandis que l’irruption de l’armée allemande dans l’hôtel rappellera vaguement Les Cinq secrets du désert ; le travestissement de Cash et sa danse langoureuse avec un officier allemand ne manqueront pas de rappeler Jack Lemmon dans Certains l’aiment chaud ; les quatre Italiens fantasmant leur accueil triomphal en U.R.S.S. pourront évoquer les chimères du communisme de Ninotchka (de Lubitsch mais co-scénarisé par Wilder) ou de Un, deux, trois, tandis que les tenues affriolantes et colorées des prostituées au balcon feront penser à Irma la douce ; enfin, on se permettra même par anticipation de rapprocher le portrait folklorique d’une foisonnante petite communauté italienne dressé par Edwards dans ce film de celui, très similaire, que Wilder livrera quelques années plus tard dans Avanti ! L’exercice est facile, en partie vain, peut-être même parfois tiré par les cheveux, et il ne rend pas forcément justice à l’inventivité de Blake Edwards ; ne nous méprenons cependant pas sur sa vocation, car il sert moins à relativiser l’importance du cinéaste qu’à révéler son inscription franche dans la plus pure et la plus brillante des traditions comiques américaines : au Panthéon des plus grands auteurs de comédie, il y a une place de choix pour Blake Edwards.

Il conviendrait, par exemple, de consacrer une thèse spécifique au sens si particulier du timing "edwardsien" : comme tout grand cinéaste, Edwards adapte en effet le rythme de sa mise en scène à son sujet ou aux intentions propres à une séquence, et son aptitude à opérer le choix juste confine parfois à la plus parfaite évidence. On touche ici à la grande injustice de la mise en scène comique comparativement à beaucoup d'autres registres cinématographiques, celle qui fait qu'on peine parfois - à tort - à accepter les réalisateurs de comédie dans le cercle des plus grands : le bon choix étant celui de l'efficacité, une excellente mise en scène comique se doit par nature d'être discrète, évidente. En ce sens, sous ses allures nous l'avons dit rustres et turbulentes, l'art de Blake Edwards tient en réalité de l'orfèvrerie ou de l'horlogerie suisse ; et ce constat, particulièrement manifeste dans ses plus admirables réussites de comédie pure - citons The Party ou cette merveille qu'est Quand la Panthère rose s'emmêle (The Pink Panther Strikes Again) - demeure tout à fait valable dans Qu'as-tu fait à la guerre, Papa ? Puisque nous parlions un peu plus tôt de timing ou de rythme, il convient par exemple de s'intéresser à ses choix de montage. En effet, si Edwards sait accélérer celui-ci lors de séquences animées (par exemple les bagarres) en raccourcissant au maximum les plans pour mieux évoquer l'urgence ou le désordre, le cinéaste est un adepte assez régulier du plan long (voire du plan-séquence) propice à la libre expression de ses comédiens, mais à l'intérieur duquel il aime également à redéfinir l'espace scénique, par les mouvements de caméra, par des modifications d'échelle de plan ou par des sur-cadrages. (3) La séquence déjà évoquée de la scène de séduction entre Cash travesti et l'officier allemand en est ici le meilleur exemple : un plan totalement muet d'1 min 37, avec changement de cadres, panoramiques, jeux de miroirs et utilisation d'accessoires, dont la minutie a de quoi forcer l'admiration. Citons également, quoiqu'il s'agisse d'un plan moins spectaculaire, l'instant où Cash prend la place du défunt colonel allemand dans un plan long (une quarantaine de secondes) marqué par la perfection du timing entre le mouvement de la couverture sous laquelle il se cache et l'ouverture quasi simultanée de la portE. Toujours dans cette recherche d'efficacité par le seul biais de la mise en scène, il faut aussi mentionner cette drôle de plongée dans l'escalier de la mairie : le choix du cadre peut paraître étrange, d'autant que le maire, à l'arrière-plan, y est décapité... jusqu'à l'entrée dans le champ de Giovanna Ralli, ou plutôt de la poitrine de celle-ci... moyen percutant à défaut d'être raffiné d'évoquer l'envoûtante séduction de la belle Italienne.

Une grande règle comique, que Blake Edwards a littéralement fait sienne, dit que toute histoire drôle doit s'achever sur une chute. On tombe donc beaucoup dans Qu'as-tu fait à la guerre, Papa ?, comme dans presque toute l’œuvre de Blake Edwards d'ailleurs (4), mais la diversité des modes opératoires autant que des effets comiques provoqués par ces gadins transcendent le simple comique de l'acte pour mieux témoigner encore de la « virtuosité gaguesque » du cinéaste. Qu'elle soit travaillée (les chorégraphies absurdes des soldats chutant pour les prostituées lors des répétitions du film) ou imprévue (le soldat réveillé par le clairon tombant dans la fontaine), qu'elle ait été préparée par la mise en scène (Bolt frappant le plafond depuis les catacombes) ou qu'elle survienne par surprise (le serveur reluquant Cash travesti qui rate la marche de l'escalier), qu'elle obéisse à une mécanique minutieuse (les soldats lâchant les corps des officiers allemands dans les bouches d'égout) ou qu'il s'agisse d'une maladresse (Cash ivre tombant du lit pendant que Christian essaye d'embobiner Bolt), la chute intervient toujours à propos, comme une ponctuation, une virgule au sein de la remarquable prose filmique du cinéaste.

Enfin, comme pour tout grand cinéaste, l'un des plus grands talents de Blake Edwards était de savoir s'entourer, le plus souvent d'ailleurs, de collaborateurs fidèles avec lesquels il installait une complicité certaine. Outre le scénariste William Peter Blatty (l'auteur de L'Exorciste, avec lequel Edwards aura écrit quatre films) ou le directeur de la photographie Philip Lathrop (qui œuvra au total sur sept autres films du cinéaste), on retrouve ainsi crédité au générique de Qu'as-tu fait à la guerre, Papa ? le fameux nom du compositeur Henry Mancini, auteur ici d'une partition astucieuse et légère, notamment à travers ce thème principal évoquant parfaitement les deux dimensions du film, entre cuivres martiaux et flûte espiègle. Du côté de l'interprétation, si James Coburn aura l'occasion de retravailler avec Blake Edwards en 1972 pour The Carey Treatment, les rôles principaux sont essentiellement tenus par des néophytes à l'univers du cinéaste, notamment Dick Shawn, dont on jurerait pourtant qu'ils étaient fait pour travailler ensemble : le grand écart entre le sérieux du capitaine respectueux des règles militaires qu'il incarne au début du film et l'énergie burlesque qu'il dégage ensuite est assez emblématique du goût qu'avait Edwards pour les comédiens élastiques et imprévisibles. Mentionnons également la belle performance de Sergio Fantoni dans le rôle du capitaine italien, qui parvient à enrichir physiquement (tenue du corps, gestuelles, mimiques) un rôle par ailleurs très secondaire - l'occasion de rappeler que Blake Edwards était aussi un directeur d'acteurs très inventif.

On pourra trouver ce texte excessivement dithyrambique pour un film dont on avouera pourtant volontiers qu'il s'agit d'une œuvre mineure dans la carrière du cinéaste. Mais l'occasion était belle de clamer notre affection pour un cinéaste trop souvent mésestimé, et de ce fait de confirmer l'adage cinéphilique qui affirme que chez les grands réalisateurs, même les œuvres mineures sont majeures, ou tout du moins, dignes d'intérêt. Qu'as-tu fait à la guerre, Papa ? n'est donc pas le plus accompli ou le plus passionnant des travaux du cinéaste, mais c'est indéniablement un film dont l'énergie et la fraîcheur comiques ont de quoi ragaillardir.


(1) Œuvres qui ouvriront la porte à des satires encore plus corrosives, qu'il s'agisse du M*A*S*H de Robert Altman ou du Kelly's Heroes de Brian G. Hutton...
(2) Les deux cinéastes, avant tout connus pour leurs comédies, auront réalisé deux des plus poignants drames de l’alcoolisme (Le Poison pour l'un et Le Jour du vin et des roses pour l'autre) et quelques unes des satires les plus féroces de l’usine à rêve hollywoodienne (Sunset Boulevard, Fedora d’un côté, Meurtre à Hollywood ou le chef-d’œuvre de mauvais goût qu’est S.O.B. de l’autre), sans parler des nombreuses thématiques communes ou de leurs goûts partagés pour le gimmick imparable ou le running gag à tiroirs…
(3) Les exemples les plus fameux de sa filmographie se trouvent dans The Party : citons par exemple le gag de la porte battante laissant entrapercevoir ce qu'il se passe en cuisine ; ou le plan edwardsien ultime dans son épure comme dans sa puissance comique : le rouleau de papier-toilettes se déroulant sous les yeux de Peter Sellers.
(4) Le gag du tabouret cassé, dans Victor, Victoria, s'achevant par la chute du détective, demeure l'un de nos favoris dans toute la filmographie "edwardsienne".

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Par Antoine Royer - le 17 novembre 2009