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Livres

Les Mille yeux de Brian De Palma

Un livre de Luc Lagier

Edition : Cahiers du Cinéma / Auteurs
Date de sortie : 28 février 2008
200 pages
Prix public : 25 euros

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Analyse et Critique

Les bacs des librairies s'enrichissent d'une nouvelle édition du livre de Luc Lagier. La réédition du livre aux Cahiers du Cinéma, dans un format indéniablement plus confortable à lire, a été l'occasion unique pour l'auteur de se replonger dans ses textes, les rectifier ou parfois les supprimer, armé de sa passion pour le cinéaste. Beaucoup de photos sont retirées (bien sûr les anamorphosées tirées des films), et surtout de nouvelles analyses ont été ajoutées. Les amateurs du premier livre auront ainsi le plaisir de découvrir celles du DAHLIA NOIR et de REDACTED. Les essais parviennent à être à l'image des films étudiés : passionnants.

Au cours de ces dernières années, les rétrospectives se suivent, comme les présentations de ses nouveaux films à Cannes, à Deauville, à Berlin ou à Venise. Brian De Palma a acquis une nouvelle notoriété artistique dans l'Europe des historiens et des amoureux du cinéma, pendant que des détracteurs de plus en plus nombreux et virulents attaquent ses derniers films aux États-Unis... Luc Lagier est l'ancien rédacteur en chef de l'émission "Court-circuit" sur Arte, co-auteur avec Jean-Baptiste Thoret d'un livre sur John Carpenter (Mythes et Masques: les fantômes de John Carpenter) et auteur d'un essai (Visions Fantastiques) intéressant ou, pour le moins, étonnant car uniquement centré sur le seul film MISSION: IMPOSSIBLE. D'un côté, un cinéaste qui devient de plus en plus abordable en France, de l'autre, le journaliste véritablement passionné par ses films. Après leur rencontre en 2000, Luc Lagier réalise un premier documentaire Brian De Palma: les Années 60, puis c'est ce livre, Les Mille yeux de Brian De Palma (titre en référence au film LES MILLE YEUX DU Dr MABUSE de Fritz Lang) qui est l'objet de cette chronique.

L'auteur introduit son livre en relatant étape après étape le début de sa fascination pour le cinéma de De Palma, sa première vision de BLOW OUT à la télévision, ses premiers avis sur le reste de sa filmographie, la naissance de l'écriture du livre, sa première rencontre avec le cinéaste, etc. Les Mille yeux de Brian De Palma est avant tout une étude de films, pas une biographie. Néanmoins, la partie intitulée "Programme" revient sur les débuts du cinéaste dans les années 60. Dans cette partie, on est surpris par l'éloquence du cinéaste dans un entretien où il parle longuement de ses influences, du cinéma expérimental de cette époque et même de son jugement plutôt sévère envers ses pairs, du film Zapruder, ou encore de Michelangelo Antonioni et d'Alfred Hitchcock. Comme je disais, le livre est d'abord une étude de films, ce qui représente un exercice très difficile car il faut se montrer suffisamment captivant et concis pour intéresser le lecteur. Et l'auteur y parvient aisément. Par son envie de faire une enquête artistique, d'expliquer ses sentiments avec sa passion adulatrice pour certaines icônes, il ne décrit plus les quêtes des personnages des films de Brian De Palma, il en devient un. Voici un résumé de ce qui vous attend.

Le premier chapitre, "Bienvenue dans les années 70 ", est centré sur un film culte, PHANTOM OF THE PARADISE. Les références du film ne manquent pas: Faust de Goethe, Le Fantôme de l'Opéra de Gaston Leroux, le Frankenstein de Mary Shelley ou encore Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, entre autres. L'auteur les rappelle bien entendu, mais le plus fascinant reste sa comparaison entre le personnage diabolique du producteur, Swan, à un autre grand manipulateur du cinéma : le Dr Mabuse. Il devient évident que les films de Fritz Lang ont joué un rôle dans l'inspiration du cinéaste, consciemment ou pas.

Trois thrillers du cinéaste sont étudiés dans "Du côté de chez Hitchcock " : OBSESSION, PULSIONS, BODY DOUBLE. Le premier, qui « porte sans doute le titre le plus approprié pour qualifier son cinéma » (p. 45), est une réappropriation de la trame de VERTIGO d'Alfred Hitchcock, prolongée ensuite par PULSIONS, pour lequel Luc Lagier analyse la scène du musée comparée à celle de VERTIGO (James Stewart observant Kim Novak dans un musée, assise sur un banc devant un tableau), tandis que BODY DOUBLE est une conclusion à la grammaire Hitchcockienne. Chaque film est une déclaration d'amour au cinéma. Luc Lagier dit ainsi au sujet d'OBSESSION : « Brian De Palma rêve finalement à un cinéma surpuissant, proche de l'envoûtement, capable, pourquoi pas, de rendre fou amoureux. A la vision de VERTIGO, en 1958, Brian De Palma est tombé sous le charme de Madeleine, et s'est identifié à Scottie en tentant lui aussi, avec ses propres armes (le septième art), de partir à la recherche du temps perdu pour recréer une image morte. » (p. 55)

Dans "La filiation monstrueuse ", l'auteur aborde le cinéma fantastique avec deux films traitant du même sujet d'occultisme (la télékinésie) tout en étant très différents l'un de l'autre: CARRIE et FURIE. Un des points communs des héroïnes, Carrie (Sissy Spacek) et Gilian (Amy Irving), est qu'elles sont toutes deux des "enfants monstrueux". L'auteur étudie et relève avec soin les éléments du thème de la famille, et montre les complexités et les pensées sous-jacentes qui auraient pu nous échapper dans un film comme dans l'autre. « [...] Contrairement à ce que l'on pouvait craindre, De Palma livre avec CARRIE un film plus personnel qu'il n'y paraît, le cinéaste décrivant à mi-mots certains évènements ayant marqué sa propre enfance. » (p. 77) La fameuse scène du bal du Diable fait également l'objet d'une intéressante description.

Dans "Complots ", l'auteur commence par l'étude du fameux film qui lui a révélé le cinéaste. BLOW OUT était en effet la partie la plus longue de la précédente édition (une trentaine de pages pour environ une dizaine en moyenne pour les autres films). L'auteur a donc sacrifié la deuxième sous partie intitulée "Le Monde comme terrain de jeu ", jugée trop longue. Hitchcock, Antonioni et Coppola sont bien sûr évoqués. Le premier, comme on sait, a signé le film de référence du cinéaste ; quant à Antonioni, il a réalisé BLOW UP, le film culte des années 60, dont la trame a été reprise par Coppola pour THE CONVERSATION et par De Palma pour ce BLOW OUT dont le titre rend ouvertement hommage. Ce chapitre comprend aussi une captivante étude de MISSION: IMPOSSIBLE, avec notamment une analyse de la scène du face-à-face à Londres entre Ethan Hunt (Tom Cruise) et Phelps (Jon Voight), avant d'aborder SNAKE EYES et l'Atlantic City apocalyptique.

"Autour du film noir " est un paragraphe très riche qui examine plusieurs films tels que SCARFACE, LES INCORRUPTIBLES, L'IMPASSE et FEMME FATALE, mais également MISSION TO MARS, pour l'une des plus belles scènes du cinéma de De Palma : le suicide de Woody (Tim Robbins) sous les yeux de sa femme Terri (Connie Nielsen). C'est un prolongement à une description très sombre des rapports conjugaux entre Eliot Ness et sa femme dans LES INCORRUPTIBLES : « [...] Il est à nouveau question d'un passage de frontière, d'un retour impossible et d'une image-traumatisme [...] Cette scène est l'instant de grâce de MISSION TO MARS, celui vers lequel tend toute la première partie, le point culminant dont le film ne se remettra que très difficilement, comme s'il avait alors livré toute son émotion. » (p. 147) L'ascension et la chute du Tony Montana de SCARFACE n'ont jamais été aussi bien décrits que dans ce livre. Évoquons aussi L'IMPASSE et l'excellente description de la fin du plan séquence de l'escalator dans Grand Central.

"Hollywoodland of the dead " : C'est en effet avec une citation tirée de ZOMBIE de Romero : "Quand il n'y a plus de place en enfer, les morts reviennent sur Terre" (p. 177) que Luc Lagier résume LE DAHLIA NOIR. Les corps sont déformés tels ceux de Georges Tilden (William Finley), d'Elisabeth Short (Mia Kirshner), ou de Blanchard (Aaron Eckhart) et Bleichert (Josh Hartnett) lors du combat de boxe. L'impression de rêverie, et la transmission de l'obsession entre les personnages (de Blanchard à Bleichert, comme de James Ellroy à De Palma) qui rappelle la transmission d'un virus... Tout cela renforce cette impression de film sur des morts-vivants tel que nous l'explique l'auteur.

"En guise de conclusion: REDACTED " termine le livre sur le dernier film du réalisateur. Ce passage revient sur le film OUTRAGES, évoqué dans "Autour du film noir " dans l'ancienne édition, permettant ainsi la comparaison entre les deux longs métrages. Tous deux s'inspirent d'un fait divers réel similaire (le meurtre et le viol d'une civil par des soldats américains), mais raconté très différemment dans chacun. Le livre se termine sur la filmographie avec un court résumé de l'histoire de chaque film.



Les Mille yeux de Brian De Palma
aide à comprendre le cinéma du réalisateur. Luc Lagier se livre à un exercice pertinent et passionnant : celui de décortiquer, comprendre et expliquer l'œuvre de De Palma, comme le personnage d'un de ses films. Comme on le dit, tout fan qui se respecte se doit de le posséder. Le seul point de divergence est la couverture. Beaucoup, y compris l'auteur, semblent préférer la couverture de l'édition Dark Star, montrant des photos de plusieurs films découpés en cases. Pourtant, la photo prise pendant le tournage de CARLITO'S WAY, et qui sert à présent pour la couverture de ce livre, semble tout à fait à propos et un peu cynique. Brian De Palma, artiste un temps exilé en France, se trouve devant le drapeau américain, le drapeau d'une patrie qui n'a que très rarement compris ses films et dont il est ironiquement citoyen.

Par Romain Desbiens - le 14 mars 2008

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