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LES AVENTURES DE
HARRY DICKSON
SCÉNARIO DE FRÉDÉRIC DE TOWARNICKI
POUR UN FILM (NON RÉALISÉ) PAR ALAIN RESNAIS

Édition établie par les soins de Jean-Louis Leutrat
avec l’aide de Suzanne Liandrat-Guigues et de Philippe Met
Éditions Capricci, 2007.

ANALYSE ET CRITIQUE

Totalement passionnante, la filmographie d’Alain Resnais l’est autant par les œuvres effectivement réalisées que par les œuvres inabouties qu’elle recèle. Comme le rappellent les maîtres-ouvrages consacrés au cinéaste par Robert Benayoun (1) ainsi que par Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat (2), Alain Resnais envisagea tout au long de sa carrière un nombre conséquent de films finalement demeurés à l’état de projet... mais dont l’évocation (même sommaire) met immédiatement en branle le cinéma mental de son spectateur ou de sa spectatrice virtuels.


Raymond Queneau

L’on pourra, par exemple, se plaire à se représenter ce qu’aurait été la transposition par Alain Resnais d’Un rude hiver (3), un roman de Raymond Queneau métamorphosant Le Havre de la Grande Guerre en un espace tantôt fantomatique, tantôt grotesque. L’imaginaire des admirateur-trices du cinéaste sera pareillement mobilisé par son projet d’adaptation, en collaboration avec Remo Forlani (4), de L’île noire, une des aventures les plus complexes de Tintin sur le plan narratif, entraînant le reporter de papier dans une Grande-Bretagne où l’archétype le dispute au faux-semblants. D’autres scènes - sans doute fascinantes, certainement troublantes... - se dessinent encore dans l’esprit des resnaisien-nes découvrant qu’au sortir des années 1960, le réalisateur avait commandé à l’Américain Richard Seaver, traducteur et éditeur aux États-Unis de Sade, un scénario intitulé Délivrez-nous du bien et consacré à l’existence du divin marquis. (5) Riche en images, ce pan imaginé de l’œuvre d’Alain Resnais l’est aussi en musiques et chansons. Telles celles qui auraient dû rythmer Le Tsar se fait photographier, l’adaptation par Alain Resnais d’un opéra-bouffe de Kurt Weill de 1925 entreprise dans les années 2000 avec l’aide de Boris Bergman et in fine abandonnée pour des raisons budgétaires (6), comme la majeure partie des films à jamais fantômes du réalisateur.


Jean Ray

Idéaux objets des fantasmes cinéphiles des resnaisien-nes, ces œuvres enfermées dans les limbes du 7ème Art le sont d'autant plus que les archives les concernant demeurent pour l'essentiel inaccessibles au grand public. Parmi ces opus spectraux d'Alain Resnais, il en est cependant un dont il est désormais possible de se faire un peu plus qu'une idée grâce à une abondante documentation. Il s'agit des Aventures de Harry Dickson, un projet de transposition pour le grand écran d'un personnage culte de la littérature feuilletonnesque de l'Entre-deux-guerres. Surnommé "le Sherlock Holmes américain"Harry Dickson fut le héros de quelques 178 fascicules publiés en Belgique et en France entre 1931 et 1938. Les plus brillantes des enquêtes de Harry Dickson et de son fidèle disciple Tom Wills furent écrites par l'écrivain belge Jean Ray. Pas encore reconnu comme l'un des auteurs majeurs de la littérature fantastique, l'auteur de Malpertuis vivait durant les années 1930 de travaux alimentaires consistant, notamment, à traduire en français les fascicules mettant en scène Harry Dickson et initialement écrits par une anonyme plume allemande. Bientôt lassé par la médiocrité des textes originaux, Jean Ray prit l'initiative de réécrire intégralement les aventures du détective, en en produisant finalement plus d'une centaine.


Remo Forlani                                

Alain Resnais découvrit quant à lui le Sherlock Holmes américain en 1934, achetant en gare de Vannes un fascicule intitulé Le Fantôme des ruines rouges. D'emblée fasciné par la tonalité fantastico-policière dont Jean Ray nimbait les enquêtes de Harry Dickson, le futur réalisateur de Hiroshima, mon amour et de Stavisky... devint un lecteur assidu de la série jusqu'à ce que la Seconde Guerre mondiale interrompe sa diffusion en France. Constituant désormais une figure essentielle dans l'imaginaire du cinéaste, le personnage de Harry Dickson ne cessera de l'accompagner durant les trois décennies suivantes. C'est notamment autour du Sherlock Holmes américain que se noue, à Nice en 1941, son amitié avec Frédéric de Towarnicki lui aussi « familier de ces aventures. » (7) Les deux jeunes hommes se découvrent alors un même goût pour ces « fascicules […] de Harry Dickson vendus un franc cinquante [leur procurant] l'impression commune d'avoir été jetés dans quelque chose d'insondable et d'abyssal. » (8) Et Harry Dickson est encore présent lorsque, en 1949, « Resnais effectue son premier voyage à Londres avec les fascicules dans sa valise, qui lui servent de guide. » (9) Rien d'étonnant, donc, à ce qu'une fois entré en cinéma Alain Resnais envisage de tirer un film d'un univers littéraire l'ayant aussi profondément marqué. « Vers 1951-1952, il présente un projet pour la première fois à un producteur. À la suite d'une rencontre avec Boris Vian […], était en effet née l'idée d'une écriture de scénario, mais les choses n'allèrent pas plus loin. » (10) Ce premier échec à transposer Harry Dickson sur le grand écran n'éloigne cependant pas pour autant Alain Resnais du détective. Ce dernier apparaît ainsi au détour d'un plan de Toute la mémoire du monde (1956) révélant la présence des fascicules qui lui sont dévolus dans les collections de la Bibliothèque Nationale. Mais il faudra attendre encore deux ans avant que le réalisateur ne s'attelle de nouveau à son entreprise "dicksonienne" puisque c'est en « 1958-1959 que Resnais et Towarnicki se retrouvant décident de donner forme à un nouveau projet. » (11) Ce dernier est adoubé par Jean Ray lui-même, qu'Alain Resnais rencontre en Belgique durant l'hiver 1959-1960.

Mais huit ans plus tard, l'adaptation filmique des aventures de Harry Dickson n'a toujours pas quitté le stade du projet... Durant cette presque décennie, un scénario a pourtant bel et bien été rédigé par Frédéric de Towarnicki. Considéré comme satisfaisant par Alain Resnais, ce dernier en tire un « découpage, qui comble Towarnicki. » (12) Des contacts ont aussi été pris concernant la distribution : Alain Resnais rencontre ainsi Dirk Bogarde à qui il propose le rôle-titre après avoir d'abord pensé à Laurence Olivier, tandis que Delphine Seyrig et Vanessa Redgrave sont sollicitées pour les rôles féminins principaux. Concernant les décors du film, le cinéaste et son scénariste tombent d'accord pour les confier au peintre surréaliste belge Paul Delvaux et au décorateur/réalisateur René Allio. Alain Resnais a, en outre, prévu de faire composer la bande originale par Hans Werner Henze avec qui il a, entre-temps, déjà collaboré pour Muriel ou le temps d'un retour (1963). Mais lorsqu'arrive l'année 1968, aucune image n'a encore été tournée. Et Alain Resnais renonce alors définitivement à concrétiser son projet. Quant aux raisons éclairant cet échec, Frédéric de Towarnicki explique d'une part qu'elles étaient financières, évoquant une « mésentente avec le producteur; [les] craintes d'Alain Resnais de dépasser le devis initial. » (13) Et d'autre part, liées à l'évolution du contexte politico-artistique durant les années 1960 : « les événements politiques liés à la Guerre froide […] semblaient peu à peu discréditer le projet qui ne pouvait jouer aucun rôle significatif dans le domaine politique, à l'époque du culte du réalisme socialiste. [À la fin des années 60] Resnais collaborait à ce moment-là à un film très politisé [Loin du Vietnam], nettement marxisé, […] Comme je lui demandais où en était notre projet Harry Dickson, il me dit à peu près : "Si tu crois que j'ai le temps de m'occuper de ces conneries..." » (14)

Paradoxale victime du mercantilisme capitaliste et d'un certain sectarisme gauchiste, Les aventures de Harry Dickson ne virent donc jamais le jour. De cette gestation longue et finalement avortée demeurent cependant des traces relativement nombreuses. Hormis les entretiens qu'Alain Resnais et Frédéric de Towarnicki accordèrent notamment à Positif (n°50-52, mars 1963) et à L'Arc (n°31, 1967) durant la préparation du projet, l'on bénéficie aussi d'archives photographiques. En 1974, les Editions du Chêne publiaient Repérages, un album réunissant soixante-dix-sept photographies prises par Alain Resnais entre 1949 et 1971. Parmi les clichés ainsi réunis, et commentés par Jorge Semprun, une quinzaine concerne le projet dicksonien, réalisés par le cinéaste lors de séjours londoniens ou écossais pendant la préparation du film. Si Repérages est pour l'heure épuisé, Capricci a eu l'heureuse initiative de reproduire les photographies dicksoniennes du réalisateur dans son édition du scénario des Aventures de Harry Dickson. Comprenant en outre un appareil critique des plus conséquents (15), le fort volume (plus de 370 pages) publié en 2007 par Capricci permet donc de cerner avec une précision certaine les contours de cette terra (jusque-là) incognita de l'archipel resnaisien.

Car resnaisiennes, ces Aventures de Harry Dickson l'auraient été en diable - l'ombre de l'ange déchu nimbe toujours les fantastiques enquêtes du détective... - et ce, d'abord formellement. Le scénario de Frédéric de Towarnicki adopte, en effet, une structure à la fois complexe et fascinante faisant fi des contingences spatiales et chronologiques communément admises dans le cadre d'une narration classique. Ainsi qu'en témoigne, entre autres exemples, cette séquence située au début du script, initiée par un commentaire en voix-off de Jean Ray lui-même et mettant le Sherlock Holmes américain en présence avec Lord Dambridge, le Premier ministre britannique. Ladite séquence comprend quatre scènes décrites dans le scénario de la manière suivante :

148. DOWNING STREET. JOUR (16)

Cadre (cuisse) Dickson assis dans le bureau de Lord Dambridge, qui va et vient nerveusement.

                        JEAN RAY (off)

                        Lord Dambridge, lui,

                        n'est plus à une mauvaise nouvelle près

                        avec Harry Dickson.

                        ... Mais, en dépit des années,

                        le Premier ministre se fait mal

                        à ces affaires

                        qui dépassent l'entendement ordinaire.

149. ARRIÈRE-BOUTIQUE MAGASIN MARINIERS. NUIT

Cadre (entier) dans une petite chambre, Dickson et Lord Dambridge, quelques policiers. Dickson tient à la main un candélabre allumé au-dessus d'une étrange petite chaise haute et basse. Sculptée. Velours magnifique. Brocart d'or.

DAMBRIDGE

                        Et que prévoyez-vous ?

DICKSON

                        Des choses effrayantes, sir. Il est impossible qu'il n'y

                        en ait pas.

150. APPARTEMENT BAKER STREET.BUREAU. NUIT

Cadre (cuisse) Lord Dambridge qui va et vient et s'arrête devant Dickson, qu'on ne voit pas.

DAMBRIDGE

                        Dickson ! Vous entendre prédire toutes ces horreurs

                        c'est la pire des épouvantes !

151. DOWNING STREET. JOUR. NUIT

Dans le bureau. Cadre (ceinture) Lord Dambridge. Celui-ci s'approche plus près de Dickson, qu'on ne voit pas.

DAMBRIDGE

Si ce que vous dites est vrai,

                        la moitié du pays sera folle à lier !

Ce bref fragment du kaléidoscope scénaristique savamment élaboré par Frédéric de Towarnicki aurait donné lieu, une fois mis en images par le cinéaste, à un envoûtant patchwork visuel et ô combien emblématique de la grammaire filmique resnaisienne. Il en aurait été ainsi de l'ensemble des Aventures de Harry Dickson ne cessant d'entraîner ses spectateur-trices potentiel-les non seulement à travers une géographie londonienne « trouée comme un fromage de gruyère » (17) mais aussi dans une Écosse étrange où le détective zigzague entre château, Highlands et forêt. Combinatoire par les lieux et les moments qu'elles auraient mis en scène, Les Aventures de Harry Dickson l'aurait été tout autant du fait des outils esthétiques proposés par le scénario. Frédéric de Towarnicki recommande ainsi à de nombreuses reprises l'usage d'une « image composite », par exemple à propos de la scène suivante :

78. APPARTEMENT BAKER STREET.BUREAU. NUIT

Cadre (visage) Dickson. Image composite

DICKSON

                        Bien que Halloween soit passée,

                        Tom, qu'est-ce que vous diriez,

                        cette nuit, de vous déguiser ? (18)


Frédéric de Towarnicki en 1944                      une rencontre entre Alain Resnais, Jean Ray et Henri Vernes

Quels éléments seraient ainsi venus s'associer à l'écran ? Souvent le scénariste ne le précise pas, laissant manifestement le soin au réalisateur d'opérer les choix cinématographiques qui lui auraient semblé les plus adaptés. L'on notera cependant que dans certains cas Frédéric de Towarnicki se fait explicite, permettant ainsi de se représenter de quelle nature aurait été la combinaison visuelle se déployant à l'écran. L'utilisation d'un effet de transparence aurait ainsi permis de faire coexister deux espaces différents en un même plan ainsi qu'en atteste celui-ci :

72. APPARTEMENT BAKER STREET. INTÉRIEUR. NUIT

Cadre (visage) Dickson qui s'est maintenant assis et se trouve dans sa position favorite. Image composite. Derrière lui l'appartement de Baker Street devient la chambre 113.

DICKSON

                        Je ne dis pas non.

Sans pouvoir l'expliquer,

je l'ai constaté quelquefois.

Comme l'aiguille de la boussole vers le nord,

le crime se dirige vers ces endroits. (19)

En dehors du recours au trucage, le scénario spécifie aussi parfois la présence d'incrustations de texte dans l'image comme lors de l'épisode suivant :

69. APPARTEMENT BAKER STREET. INTÉRIEUR. JOUR

[…] l'appartement du 111 Baker Street […] est désert […]. À gauche de l'écran s'inscrit le texte suivant : « Mrs. Crown, la gouvernante au cœur d'or, dont on ne dira jamais assez le dévouement dans ce home sans horaire. » (20)

Hormis des moyens proprement cinématographiques, Les Aventures de Harry Dickson se proposait aussi d'hybrider des formes empruntées à d'autres pratiques artistiques. L'on a déjà évoqué précédemment le fait qu'Alain Resnais et Frédéric de Towarnicki avaient envisagé la collaboration au projet de Paul Delvaux, intégrant ainsi dans le dispositif dicksonien une puissante dimension picturale. À celle-ci aurait aussi dû se combiner, de manière tout aussi marquée, l'art de la danse. En effet, « Alain Resnais parlait de Maurice Béjart, qui devait chorégraphier les danses vers la fin du film ». (21) Explorant une vaste gamme d'arts visuels, le film se proposait en outre de travailler les différentes formes d'expression littéraires. En plus du roman - matière première, bien entendu, des Aventures de Harry Dickson - mais aussi du théâtre - entre autres échos à l'art dramatique, l'on notera que le scénario est divisé en cinq actes -, la poésie aurait aussi dû s'inclure dans Les Aventures de Harry Dickson. « Divers Songs (ou poèmes) étaient destinés à ponctuer le film. [Ils] auraient eu plusieurs fonctions : leitmotive se rapportant à certains lieux de Londres et de ses environs, accompagnement des doutes et des combats de Harry Dickson contre les puissances du mal, entrant en résonance avec les énigmes insondables ou encore les trouvailles techniques d'Alain Resnais. » (22)


Jean Ray et Maurice Béjart

Intégralement reproduits par Capricci, ces Songs au nombre de trente viennent aussi bien confirmer la forte qualité stylistique du travail fourni par Frédéric de Towarnicki que donner sens à cette adaptation de Harry Dickson. L'un de ces poèmes revêt en effet un caractère proprement programmatique. Il s'agit du Chant de l'imaginaire (23) :

Mensonges, Dickson, ou vérité ?

Mais ce qui n'est pas encore vrai

Demain peut-être juste à l'orée

De ce qu'on nomme réalité

Car toute chose qui a été

Un jour s'est trouvée dans un songe

Car tout ce qu'il y a dans le songe

Un jour pourrait bien arriver

Cette proclamation en vers de la toute-puissance de la psyché ancre, cette fois-ci thématiquement, Les Aventures de Harry Dickson dans la filmographie d'Alain Resnais. Un réalisateur qui considérait ses œuvres de "fiction" comme autant de « documentaires sur l’imaginaire. » (24) Reconstituer par sa forme fondamentalement fondée sur le collage le fonctionnement foncièrement associatif de l'imaginaire : tel aurait été l'objectif final de cette transposition filmique du détective de papier. Une démarche que Frédéric de Towarnicki confirme en résumant ainsi la dynamique de son scénario : « On partait du réalisme quotidien le plus précis, le plus fidèle en couleurs, et on aboutissait à une dimension mythique dans les parages de l'impossible. […] Ainsi la courbe tendait peu à peu vers un paroxysme onirique. » (25) Et ce n'est pas un mais plusieurs espaces mentaux que le très ambitieux Harry Dickson aurait permis à ses spectateur-trices d'arpenter... Celui du Sherlock Holmes américain en personne comme le suggéra le cinéaste lui-même à son scénariste : « Resnais se demanda un jour, en ma présence, si ce n'était pas Dickson lui-même ou son inconscient qui faisait surgir ce monde cauchemardesque autour de lui. » (26) À l'exploration de l'intériorité du personnage de Harry Dickson se serait, plus souterrainement, combinée celle de son (presque) créateur, Jean Ray. À l'instar de la scène 148 précédemment évoquée, le romancier belge aurait dû s'intégrer lui-même au film en accompagnant de ses commentaires certains de ses épisodes. Par exemple, encore, lors de la scène finale :

926. BAKER STREET. EXTÉRIEUR. CRÉPUSCULE

Cadre (très général) Baker Street au crépuscule. On voit la silhouette de Dickson rejoindre celle de Minerve.

JEAN RAY (OFF)

                        […]

Ils s'en vont par les rues silencieuses, et, souvent,

restent longtemps à causer sur un banc de square.

Et alors le monde ne semble plus exister pour eux... (27)

La présence dans cet extrait du nom de la mythologique et archétypale Minerve, d'après laquelle était dénommé le principal personnage féminin des Aventures de Harry Dickson, révèle qu'en-dehors de psychés individuelles - celles du détective et de son auteur -, le film se serait enfin intéressé à l'inconscient collectif au sens jungien (28) du concept. Ce que tendrait à confirmer cette remarque de Frédéric de Towarnicki à propos de la préparation du scénario : « J'ai voulu cerner tous les archétypes dicksoniens qui se révélaient à moi au cours de mes lectures et qui rejoignaient les vues d'Alain Resnais sur l'inconscient collectif. » (29) Ce dernier était, outre Minerve, peuplé par d'autres archétypes issus des diverses mythologies antiques : les grecques Hydre de Lerne et Gorgone, le proche-oriental Baal, l'indienne Kali... Ces dernières figures devant s'incarner dans des personnages de « criminelles dont le point commun était l'apparition d'une lueur jaune dans leurs yeux à certains moments. » (30)

« Une plongée rigoureuse, contrôlée dans l'insondable, [servie par des] inventions cinématographiques de Resnais […] inouïes » (31) : voilà donc ce qu'auraient été Les Aventures de Harry Dickson, « ce film dont il est évident aujourd'hui qu'il aurait infléchi le destin du cinéma français. » (32) Une œuvre à jamais invisible et à laquelle ce formidable volume édité par Capricci permet de rêver encore et encore, consacrant ainsi la paradoxale réussite d'un projet pourtant avorté...

(1) Robert Benayoun, Alain Resnais. Arpenteur de l’imaginaire : de Hiroshima à Mélo, nouvelle édition augmentée, Collection Ramsay Poche Cinéma, Éditions Stock, 1985.
(2) 
Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, Alain Resnais. Liaisons secrètes, accords vagabonds, Collection Auteurs, Éditions des Cahiers du Cinéma, Paris, 2006.
(3) 
« 1951 : Chaque fois qu’un producteur proposait à Alain Resnais une possibilité de long métrage, il évoquait son désir de préparer une adaptation d’Un rude hiver, […] de Queneau. » (Robert Benayoun, op. cit., p.309).
(4) 
Cette première tentative d’incursion d’Alain Resnais dans l’univers de la bande dessinée date de 1957. Remo Forlani l'évoque en ces termes : « On a été […] sur le coup de L’île noire, d’après les albums de Tintin, qu’il voulait faire avec des masques » (ibid., p.273).
(5) 
Envisagé entre 1969 et 1970, « ce film, […], eût été […], selon le mot de Seaver,  "un documentaire onirique" d’un genre absolument nouveau. [Une œuvre qui] ne se dérobe pas devant le caractère atroce de certaines visions de Sade mais qui […] montre comment ces imaginations sont nées dans la claustrophobie de l’embastillé » (ibid., pp.289, 290).
(6) 
Cf. à ce propos Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, op. cit.. Le projet fut cependant suffisamment avancé pour que Jacques Saulnier réalise les maquettes de ses décors, versées en 2007 dans les collections de la Cinémathèque française.
(7) 
Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, « Une errance subtile », p.16 in Les aventures de Harry Dickson. Scénario de Frédéric de Towarnicki pour un film (non réalisé) par Alain Resnais, éditions Capricci, Nantes, 2007.
(8) 
Jean-Louis Leutrat et Philippe Met, « Entretien avec Frédéric de Towarnicki », pp.33, 34, op. cit.
(9) 
Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, « Une errance subtile », p.17, op.cit.
(10) 
Ibid., p.17.
(11) 
Ibid., p.17.
(12) 
Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, « Une errance subtile », p.19, op.cit.
(13) 
Jean-Louis Leutrat et Philippe Met, « Entretien avec Frédéric de Towarnicki », p.48, op. cit.
(14) 
Ibid., pp.48, 49.
(15) 
Hormis l'article « Une errance subtile » et l'« Entretien avec Frédéric de Towarnicki » ainsi que les photos extraites de Repérages déjà cités dans notre article, l'on retrouve « La grande ombre de Harry Dickson », un texte dans lequel Suzanne Liandrat-Guigues met à jour la présence souterraine de la figure du détective dans les films effectivement réalisés par Alain Resnais, de Hiroshima, mon amour à Cœurs en passant par Providence.
(16) 
Frédéric de Towarnicki, « Scénario », pp.50, 51, op. cit.
(17) 
Ibid.p.9.
(18) 
Ibid.p.28.
(19) 
Ibid.p.25.
(20) 
Ibid.p.24.
(21) 
Jean-Louis Leutrat et Philippe Met, « Entretien avec Frédéric de Towarnicki », p.47, op. cit.
(22) 
Frédéric de Towarnicki, « Les Songs de Harry Dickson », p.345, op. cit.
(23) 
Ibid.p.348.
(24) 
Entretien d'Alain Resnais avec Isabelle Regnier dans Le Monde du 25 septembre 2012.
(25) 
Jean-Louis Leutrat et Philippe Met, « Entretien avec Frédéric de Towarnicki », p.39, op. cit.
(26) 
Ibid.p.40.
(27) 
Frédéric de Towarnicki, « Scénario », pp.237, 238, op. cit.
(28) 
Rappelons, très succinctement, que selon le psychanalyste Carl-Gustav Jung, "il semble qu’il existe, outre l’inconscient purement personnel supposé par Freud, un niveau inconscient plus profond. Ce dernier se manifeste par des images archaïques et universelles qui se manifestent dans les rêves, les croyances religieuses, les mythes et les contes. En tant qu’expérience psychique spontanée, les archétypes apparaissent parfois sous leurs formes les plus primitives et les plus naïves (dans les rêves), parfois aussi sous une forme beaucoup plus complexe due à une élaboration consciente (dans les mythes)." (http://www.cgjungfrance.com/Les-archetypes-de-l-inconscient)
(29) 
Jean-Louis Leutrat et Philippe Met, « Entretien avec Frédéric de Towarnicki », p.40, op. cit.
(30) 
Ibid.p.39.
(31) 
Ibid.p.41.
(32) 
Selon le jugement d'Henri Langlois cité par Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, « Une errance subtile », p.27, op.cit.

Par Pierre Charrel - le 19 août 2014