Au
cours des années 60, le cinéma américain subit
la concurrence de plus en plus rude de la télévision.
Le public se détourne des salles. Hollywood s'engage dans
une lutte acharnée pour affirmer la supériorité
du septième art sur ce triste média qui ne propose
qu'une image noir et blanc minuscule. Tous les grands studios vont
alors rivaliser pour proposer des films de plus en plus spectaculaires,
imposant sans cesse de nouveaux procédés qui tournent
parfois au gadget (lunettes 3D, Cinerama). Dans cette optique, la
comédie musicale apparaît comme le genre idéal,
gage d'évasion qui permet d'en mettre plein les yeux et les
oreilles. Persuadées que c'est ce que veut le public, et
qu'elles ont ainsi des chances de remporter la course aux Oscars,
les majors voient les choses en grand et n'hésitent pas à
investir des sommes fabuleuses dans de telles productions. Signe
d'une certaine décadence, le budget élevé d'un
film devient ainsi un argument publicitaire. C'est dans cette tendance
que s'inscrivent par exemple My Fair Lady (George
Cukor, 1964), Dr. Dolittle (Richard Fleischer,
1967), Camelot (1967) et Paint Your Wagon
(1969) de Joshua Logan, Funny Girl (William Wyler,
1968), ou encore Hello Dolly ! (Gene Kelly, 1969).
Souvent d'une durée fleuve, ces oeuvres sont destinées
en exclusivité au circuit des "roadshows", distribuées
sur une durée limitée dans les salles les plus prestigieuses
du pays. Les places sont mises en vente longtemps à l'avance,
et la soirée est animée par la distribution de programmes,
une ouverture musicale, un entracte, etc. Les studios s'efforcent
ainsi de resacraliser la séance de cinéma comme l'authentique
spectacle qu'elle était à l'origine, de lui redonner
sa valeur d'événement.
STAR !
Après les triomphes tant critiques que commerciaux de Mary
Poppins (Oscar de la meilleure actrice 1964) puis de The
Sound of Music (1965), Julie Andrews accède à
30 ans au rang de superstar. Les studios sont désormais prêts
à capitaliser une production entière sur son seul
nom. Responsables du film le plus rentable de la décennie,
Robert Wise et son producteur Saul Chaplin veulent poursuivre leur
collaboration avec l'actrice, encore sous contrat avec la Fox pour
un film. Contrairement à la plupart des musicals hollywoodiens,
ils n'adapteront pas un succès de Broadway. Star
! sera une luxueuse biographie filmée
de
l'actrice anglaise Gertrude Lawrence (1898-1952), grande vedette
de la scène dont on nous dévoile ici l'édifiant
parcours, des pénibles débuts dans les faubourgs de
Clapham au sortir de la Grande Guerre jusqu'au glorieux retour des
années 40, en passant par les difficultés liées
à la crise de 1929. Andrews éprouve une vraie admiration
pour la diva et voit là l'occasion d'interpréter un
rôle de femme complexe, loin de l'image lisse et bon enfant
qu'elle se traîne depuis Mary Poppins. Tant
par sa fabrication que par sa réception, Star !
va s'avérer être un film emblématique de cette
période incertaine qu'a connu le genre de la comédie
musicale à Hollywood, passé l'âge d'or de la
Freed Unit.
Soucieux de donner une sensibilité britannique à leur
projet, Wise et Chaplin font appel à William Fairchild, un
romancier du pays, pour rédiger le scénario. Les trois
hommes vont réunir une somme conséquente de documents,
articles, photographies, partitions, programmes, et lancer une grande
enquête des deux côtés de l'Atlantique auprès
de ceux qui ont connu Gertie. Ces témoignages se révéleront
bien souvent contradictoires. Quant à l'autobiographie de
Lawrence et aux mémoires de son second mari, ils tracent
un portrait de l'artiste jugé un peu trop idéalisé.
Or Wise veut précisément éviter de réaliser
un biopic conventionnel et hagiographique. Finalement ce sont les
souvenirs de Noël Coward, célèbre dramaturge,
acteur et compositeur anglais, ami d'enfance de Lawrence, qui serviront
d'inspiration première au script de Fairchild. Cette multiplicité
des subjectivités lui aura cependant suggéré
une approche singulière. Le jeu sur le mensonge et la vérité
va être placé au coeur du film. La narration se construit
à partir d'images d'archives policées, tantôt
authentiques tantôt fabriquées, prolongées par
une reconstitution plus triviale. La continuité du récit
est brisée par les interventions régulières
de Lawrence elle-même, qui corrige certains faits, en embellit
d'autres, devenant à la fois objet et sujet du film. Le choix
d'un tel emballage témoigne en soi de la grande liberté
dont disposent les auteurs.
Plus que confiante, la Fox va en effet donner à cette "dreamteam"
les moyens de réaliser ses ambitions, dépensant sans
compter (14 millions de dollars, budget colossal pour l'époque).
Chacun est invité à donner le meilleur de lui-même.
Chaplin, authentique professionnel de la musique, assure la direction
musicale. Il veut faire renaître les grands succès
de son héroïne et les pièces qui l'ont rendue
célèbre (Private lives, Tonight at 8:30,
Susan and God, Lady in the dark). Il part ainsi
en quête de partitions des chansons d'époque qu'il
fait réorchestrer par Lennie Hayton. Au total, une quinzaine
de numéros musicaux - un chiffre véritablement élevé
- reprendront des standards signés Gershwin, Cole Porter
ou Noël Coward. Le passage des ans permet de montrer l'évolution
des modes, des danses. Les chorégraphies sont assurées
par Michael Kidd, retiré d'Hollywood depuis une dizaine d'années
et employé en parallèle par Gene Kelly sur Hello
Dolly ! Wise confie la direction artistique à Boris
Leven, l'un des maîtres en son domaine, qui avait déjà
oeuvré pour lui sur West
Side Story, The Sound of Music, The
Sand Pebbles et qui finira sa prestigieuse carrière
chez Scorsese (de New
York New York à The Color of Money).
Disposant de moyens considérables, il va s'en donner à
coeur joie, le scénario fleuve nécessitant 185 décors.
Le film est construit dans une constante progression vers le luxe,
et la garde-robe de Gertrude s'en fera naturellement le reflet.
Donald Brooks crée un nombre record de costumes, à
la finition franchement impressionnante. Une séquence fournira
d'ailleurs le prétexte à un véritable défilé
de haute couture. Collaborateur fidèle de Robert Aldrich,
Ernest Laszlo signe une photographie d'une grande et belle richesse,
aux teintes majoritairement brunes, sépias même, d'où
se détachent quelques délicates touches de couleurs.
Le tournage s'étalera entre avril et novembre 1967, démarrant
en Angleterre (terre natale d'Andrews, retrouvée avec émotion
après plusieurs années d'absence), puis se partageant
entre la côte méditerranéenne, New York et Hollywood
où les plus grands plateaux de la Fox sont réservés.

Le talent et le bon goût de Wise font que l'imposant budget
n'apparaît jamais comme un prétexte à l'épate
du spectateur. Photographie, costumes, décors et maquillage
s'harmonisent dans chaque plan, toujours en accord avec l'émotion.
Bien que la crédibilité de la reconstitution passe
par le souci presque maladif du détail, le film doit faire
rêver, et le sujet autorise un certain excès de la
représentation. On devine la volonté de proposer une
sorte de spectacle total, profitant des possibilités techniques
les plus modernes : tournage en 65mm pour une projection en 70mm,
procédé Todd-AO avec un son réparti sur 6 canaux.
Wise est un solide technicien et a toujours été tenté
de film en film par les expériences formelles. Il semble
ici maîtriser le moindre élément qui apparaît
sur l'écran ou qui est entendu dans la salle, et s'efforce
de prolonger au maximum l'illusion du spectacle. L'ouverture musicale
est ainsi exécutée devant un rideau baissé
qui remplit entièrement le cadre en 2.20. Par la suite, le
film s'amuse à basculer entre le format 1.33 sépia
des bobines d'actualités et l'écran large couleurs
du film lui-même, du son crachotant et monophonique des archives
au surround des séquences musicales, avec des raccords souvent
signifiants entre les deux formats, confrontant ainsi la relative
objectivité des actualités et la subjectivité
de la protagoniste.
Star ! est donc une offrande au talent et à
la gloire de Julie Andrews, et il faut bien avouer qu'elle y est
magnifique, rendant avec beaucoup de finesse les différents
traits de caractère de son idole (voir sa formidable scène
d'ivresse). C'est toujours un plaisir de l'entendre et de la voir
danser. Les chansons sont plutôt jolies, parfois très
drôles.
Du
chaplinesque Burlington Bertie from Bow à la troublante
fumerie d'opium de Limehouse Blues, de l'émouvante
poésie de Parisian Pierrot en passant par la croustillante
fantaisie orientale The Physician, les chorégraphies
portent bien la patte de Michael Kidd, faites d'acrobaties et de
burlesque. Andrews exécute ces savantes figures sans effort
apparent bien qu'elle doive assurer des mouvements complexes tout
en chantant. Commentant toujours plus ou moins l'action, ces numéros
musicaux sont tous exécutés sur scène. Wise
tient à montrer la vie en coulisse, les répétitions,
les relations entre les artistes et les patrons de salle (André
Charlot et sa fameuse revue), les soirées après le
spectacle. Il nous fait revivre non sans nostalgie la grande époque
du music-hall, guidé par le respect de l'authenticité.
Comme il l'avait fait avec Jerome Robbins sur West
Side Story, le réalisateur a l'intelligence
de laisser son chorégraphe régler les mouvements de
caméra. Les deux hommes s'entendent merveilleusement, faisant
le choix risqué de filmer systématiquement du même
angle, c'est-à-dire du point de vue du public. La cohérence
d'une telle décision est incontestable, mais il faut bien
reconnaître qu'esthétiquement elle appauvrit un peu
le résultat et semble contredire cette intention première
de donner au public un spectacle que seul le cinéma peut
offrir. Quelques numéros y parviennent cependant, ainsi le
magistral plan séquence qui introduit Limehouse Blues,
véritable petit film dans le film. Tradition oblige, le final
(Jenny) est pensé comme le clou du spectacle, show
extravagant dans le style du cirque Barnum qui, avec ses nains et
ses guirlandes lumineuses, n'évite pas toujours le kitsch
mais s'avère jubilatoire.
Gertrude Lawrence est montrée comme une femme au caractère
assez difficile, personnalité égocentrique et capricieuse
animée par une incroyable volonté de réussir.
Elle y parvient en brisant les règles, en tirant les numéros
à son profit même lorsqu'elle n'y figure qu'à
l'arrière-plan. Dès ses tous débuts comme chorus
girl, elle se montre capable de mener son public comme ses employeurs
par le bout du nez, quand bien même elle fait enrager ces
derniers. Elle sait se mettre en valeur devant la
presse
et provoquer la chance. Chaque rencontre est pour elle un palier
supplémentaire dans son accession à la gloire. Parmi
les hommes qui l'entourent, on notera les présences de l'impeccable
Michael Craig (qui tournait l'année précédente
dans Sandra de Visconti) et Richard Crenna (ex-commandant
de La Cannonière du Yang Tsé, futur
Colonel Trautman de la trilogie Rambo). C'est cette
nature exigeante et parfois coléreuse qui fera de sa vie
amoureuse un désastre. Incapable de faire confiance à
ses sentiments, elle se marie sur un coup de tête, multiplie
les conquêtes et échoue à conserver l'amour
de sa fille. Cet aspect du personnage est traité tantôt
sous un angle comique (la réunion des prétendants
au bal masqué), tantôt tragique (la solitude profonde
de Gertie). Sa carrière et son public passent avant le reste
et elle leur sacrifie tout. Elle qui s'efforce de tout maîtriser
dans son existence préférera fuir dès que la
relation risque d'être trop intime et de compromettre sa liberté
d'artiste, de même qu'elle fuira ses responsabilités
lorsqu'on lui annonce qu'elle risque la banqueroute, persistant
à mener un train de vie dispendieux. Dans ses cadrages, Wise
s'attarde beaucoup sur les miroirs, insistant sur l'importance qu'a
l'image de Gertie pour les autres comme pour elle-même. La
star n'est à l'aise que dans un monde d'apparence et d'artifices,
derrière le masque de la comédienne. Ainsi au tribunal
lorsqu'on juge sa mauvaise gestion financière, elle tente
un énième numéro de drame. Son orgueil la poussera
à tenter de combler ses dettes par tous les moyens. Un montage
saisissant nous la montre alors chanter dans des bars de plus en
plus miteux, vendre son image aux publicitaires, animer les marathons
de danse jusqu'à l'épuisement.
La seule constance, la seule chose de valeur dans son univers, c'est
bien son amitié avec Noël Coward, remarquablement interprété
par Daniel Massey (pour l'anecdote, Massey se trouve être
le propre filleul du dramaturge), qui la sortira de l'impasse plus
d'une fois. La relation entre les deux artistes, faite de compréhension
mutuelle résistant aux épreuves de l'existence, entre
amour et amitié, est l'aspect le plus réussi du film,
le plus touchant. Car en soi, Gertie n'est pas très attachante,
victime du souhait de Wise d'en faire un portrait non idéal.
Le scénario est une success story finalement peu imaginative,
sur le modèle ascencion-chute-rédemption. On a parfois
l'impression d'une succession d'épisodes liés par
trop peu de choses. Les numéros musicaux interviennent peut-être
trop souvent, rompant quelque peu la progression dramatique. Parce
qu'elle est plus rythmée, et parce que l'humour y est en
bonne place, la première heure est sans doute la plus réussie.
Le côté un peu minable des revues où débute
Lawrence donne en effet lieu à des chorégraphies qui
jouent sur la maladresse et l'enchaînement de catastrophes,
avec des résultats souvent irrésistibles (Oh It's
a Lovely War, In My Garden of Joy). Michael Kidd s'y
révèle incontestablement maître dans l'art de
chorégraphier le désordre. Une fois parvenue dans
les hautes sphères de la société, les caprices
de la diva agacent et l'on se désintéresse de ses
malheurs. Il faut reconnaître que le désir des auteurs
de mélanger comédie et mélodrame n'est pas
toujours convaincant et rend le film, mal aidé par une durée
peut-être excessive, peu évident à apprécier.

Pleinement confiante en son poulain, la Fox s'attend à
un succès digne de The Sound of Music. Une
vaste campagne de publicité a été lancée,
le tournage à peine commencé, et les places pour les
séances de roadshow sont en préventes depuis plus
d'un an. Le film sort en octobre 1968. Nommé 7 fois aux Oscars
(notamment décors, costumes et photographie), en salles Star
! est un four. Les recettes sur le territoire américain
atteindront péniblement les 4 millions de dollars. Malgré
quelques exceptions (Funny Girl est le plus gros
succès de l'année, Oliver ! triomphe
aux Oscars), les spectateurs semblent s'être lassés
des comédies musicales qui s'acharnent à
cumuler
les superlatifs (plus grand, plus beau, plus riche, plus long).
Dr. Dolittle (Fox), Camelot (Warner),
Paint Your Wagon (Paramount) et Hello Dolly
! (Fox) sont tous de retentissants échecs. Nous
sommes à l'époque de Woodstock, du Vietnam, des mouvements
pour les droits civiques. La jeunesse prend le pouvoir et rejette
violemment ces spectacles familiaux qui semblent promouvoir des
valeurs totalement désuètes. Des films d'un nouveau
genre se voient désormais plébiscités : The
Graduate (Mike Nichols, 1968), Midnight Cowboy
(John Schlesinger, Oscar du meilleur film 1969), Easy Rider
(Dennis Hopper, 1969). Le cinéma n'a plus vocation d'évasion,
il doit au contraire foncer tête baissée dans la réalité
crue de la société contemporaine. Le Code de la production
qui sévissait depuis les années 30 a cessé
d'être appliqué. Des films indépendants, ancrés
dans le réel le plus trivial, en totale phase avec les préoccupations
de leur époque et surtout bon marchés peuvent désormais
rapporter gros. Ce tragique concours de circonstance fait que Star
! apparaît comme la parfaite antithèse de
cette tendance, presque un dinosaure. Considérant les sommes
investies, la Fox commence à paniquer. Richard Zanuck entreprend
de retirer toutes les copies du circuit et supervise sa tragique
mutilation. Le long métrage passe de 170 à 120 minutes
et ressort au printemps 69 avec une nouvelle campagne, sous un nouveau
titre jugé plus vendeur : Those Were the Happy Times.
Wise, dont le film précédent avait connu les mêmes
avanies (The Sand Pebbles, raccourci de 20 minutes
peu de temps après son infructueuse sortie roadshow), n'approuve
pas ces douteuses décisions mais se garde de protester. Il
se contente de faire retirer son nom au générique.
Le résultat est encore plus désastreux et ruine davantage
l'image du studio, le public n'étant pas dupe de cette grossière
manipulation. Zanuck est démis de ses fonctions, la Fox entre
en crise.
DARLING LILI
C'est dans ce sombre contexte que s'inscrit l'autre superproduction
que Julie Andrews enchaîne. Star ! n'est
pas encore sorti lorsque Darling Lili est mis en
chantier, et la Paramount s'annonce aussi confiante dans ce projet
que l'était encore la Fox pour le sien à ce stade.
On pourrait croire qu'en choisissant de tourner à nouveau
dans un musical d'inspiration rétro avec un personnage de
chanteuse anglaise, l'actrice insiste pour qu'on la cantonne délibérément
à un même registre. Or les deux films sont très
différents. Là où Wise cherche à produire
le musical ultime, Blake Edwards voit là l'occasion de réaliser
un divertissement sophistiqué au budget confortable, surfant
sur la célébrité de son interprète principale.
Lorsqu'il démarre Darling Lili, Edwards
est un cinéaste réputé, son propre producteur
depuis le succès de The Pink Panther (1964)
et la création de sa société Geoffrey productions.
Il a déjà eu les honneurs de la superproduction avec
son hommage au burlesque qu'est The Great Race
(1965). Un précédent projet de collaboration avec
Julie Andrews avait auparavant échoué : Say
it with Music, qu'Arthur Freed avait tenté de mettre
sur pied à la fin de sa vie. Le grand patron du département
musical de la MGM souhaitait depuis longtemps produire une biographie
consacrée à Irving Berlin, et pensait au départ
en confier la réalisation à son partenaire privilégié,
Vincente Minnelli. En 1968, c'est finalement Blake Edwards qui écope
de ce qui est vanté comme « l'un des films musicaux
les plus coûteux et les plus importants de l'histoire de la
MGM », avec Julie Andrews pour vedette. Suite à
des difficultés financières sévères,
le capital du studio au lion passe dans les mains de nouveaux investisseurs
et est impitoyablement démantelé. Say it with
Music est abandonné mais l'union Edwards/Andrews
se réalisera bien, sous l'égide Paramount.

Le scénario est écrit en compagnie de William Peter
Blatty. L'auteur de la pièce, qui avait inspiré A
Shot in the Dark, avait poursuivi sa fructueuse collaboration
avec le cinéaste sur What Did You Do in the War,
Daddy ? (1966) et Gunn (1967). Wise et
Chaplin avaient fait le choix d'une biographie soigneusement documentée
d'une authentique personnalité de la scène. De leur
côté, Edwards et Blatty optent pour la pure imagination
avec ce personnage sulfureux de Lili Smith/Schmidt, chanteuse espionnant
pour le compte de l'armée allemande pendant la Première
Guerre mondiale. L'action située principalement en France
ne nous montrera rien de la boucherie que fut ce conflit. Edwards
préfère montrer la guerre sous son jour le moins déplaisant,
délaissant la boue des tranchées pour les circonvolutions
aériennes des pionniers de l'aviation au-dessus d'une campagne
française verdoyante. De même, on ne trouvera aucun
jugement moral, aucun cas de conscience sur le fait de travailler
pour le compte de l'ennemi des Alliés. Il faut avant tout
considérer ce film comme une fantaisie, situé dans
un contexte qui permet le dépaysement (costumes et décors),
la nostalgie (chansons et style de vie de l'époque), l'humour
(burlesque et quiproquos) et l'action (suspense et batailles aériennes).
Julie
Andrews s'impose très vite comme une Mata Hari convaincante.
Edwards ne perd pas de temps avec les scènes d'exposition
et le fait que Lili travaille pour l'Allemagne passe avec beaucoup
de naturel. On le sait, le réalisateur épousera sa
vedette pendant le tournage. On se retiendra de tomber dans le cliché
en disant que le regard que la caméra porte sur son actrice
est un regard amoureux. Mais on y pense très fort et la façon
dont certains plans s'attardent sur la belle rousse semblent nous
inviter à partager une authentique fascination. Enfin libéré
de son duo avec Doris Day, son partenaire à l'écran
Rock Hudson livre une interprétation solide - à son
image - à laquelle on pourra cependant reprocher un certain
manque de finesse. Toutefois, la complicité du couple qu'il
forme avec Lili est palpable et on s'amuse beaucoup de leurs marivaudages,
notamment dans cette scène où le Major est forcé
de démarrer la voiture sous une pluie battante sous le regard
furieux de Lili. Jouant finalement davantage sur la mise en scène
que sur les dialogues, Edwards rend sensible l'attachement naissant
entre les deux personnages en filmant leurs lentes et superbes ballades
dans la campagne ou lors d'une visite au Louvre. À ce titre,
la séquence peut-être la plus étonnante est
celle qui nous montre l'orchestre gipsy couché dans la nature
au petit matin. Scène sans aucune incidence sur l'action,
qui ne joue que sur l'atmosphère et le ressenti, et qui dégage
un agréable sentiment de plénitude. Cette dimension
profondément romantique du film est évidemment sublimée
par le score mélancolique d'Henri Mancini, véritable
frère d'arme du réalisateur, et la photographie radieuse
de Russell Harlan. Chef opérateur fétiche d'Howard
Hawks, auquel on doit notamment les somptueuses couleurs du Lust
for Life de Minnelli, Harlan signe avec Darling
Lili son dernier travail avant son décès
en 1974. Les numéros musicaux, quant à eux,
sont
intégrés au récit en tant que spectacles de
scène. Les chansons alternent entre créations du duo
Mancini/Johnny Mercer et reprises de succès de l'époque.
Lili se met ainsi le public anglais dans la poche en l'entraînant
à chanter des chants patriotiques (Pack Up Your Troubles,
It's a Long Way to Tipperary). Les chorégraphies
sont confiées à Hermes Pan, grand nom de la comédie
musicale, responsable des films du duo Astaire/Rogers, également
à l'oeuvre sur Kiss
me Kate, Silk Stockings, Porgy
and Bess ou encore My Fair Lady. Edwards
l'avait lui-même déjà employé à
deux reprises. Néanmoins, Darling Lili ne
propose pas de danses particulièrement mémorables.
Ici, c'est manifestement la voix qui importe. Le réalisateur
impose le ton dès la magnifique ouverture, un plan-séquence
où Julie Andrews évolue sur une scène quasiment
plongée dans le noir, entonnant le déchirant Whistling
Away in the Dark qui sera le love theme du film. Son visage
émerge des ténèbres, tandis qu'un travelling
circulaire accorde ses mouvements à la musique. Le film vient
à peine de commencer et procure déjà un charme
insondable.
Ce genre de production de prestige, soignée dans ses moindre
recoins, est encore l'occasion d'en mettre plein les yeux des spectateurs.
La garde-robe de Julie est une nouvelle fois confiée à
Donald Brooks, qui fait ici le choix de toilettes certes sophistiquées
mais à la palette de couleurs finalement très réduite.
Les décors de Fernando Carrere dans le style art déco
de l'époque témoignent également d'un mélange
de raffinement et de simplicité (les clubs parisiens, la
chaleureuse auberge).
Visuellement,
Edwards a toujours fait montre d'un goût sûr et il parvient
à charger son cadre en scope tout en conservant une impression
de parfaite délicatesse. Pour cause de manifestations étudiantes,
très peu de scènes pourront être tournées
à Paris même. L'équipe se délocalisera
à Bruxelles, tandis que les intérieurs seront reconstitués
sur les plateaux d'Hollywood. Filmées dans la campagne irlandaise,
les séquences aériennes sont coordonnées par
le spécialiste Anthony Squire (The Sound Barrier,
Le Crépuscule des Aigles, On Her
Majesty's Secret Service) tandis que le cascadeur Dick
Crockett, fidèle collaborateur d'Edwards, est chargé
de donner corps aux visions burlesques du réalisateur. Particulièrement
spectaculaires, ces scènes sont d'autant plus réjouissantes
qu'elles font évoluer de fantastiques reliques, biplans et
triplans armés de mitrailleuses (dont celui du Baron Rouge,
légende de l'aviation ici conviée), et multiplient
le nombre de figurants, les vertigineuses acrobaties, les explosions,
vols en rase-mottes, crashs, etc. Edwards à un penchant naturel
pour la comédie, et il parvient toujours à truffer
ses films - même ceux qui semblent le moins s'y prêter
- de moments burlesques. Ici, l'essentiel de ces scènes est
assurée par le pilote anglais T.C. (Lance Percival), incapable
de voler sans sa bouteille de rouge, ainsi que par les deux agents
français de l'Intelligence Service interprétés
avec talent par André Maranne (le sergent François,
hurluberlu à lunettes de The Pink Panther)
et Jacques Marin, cousins manifestement pas très éloignés
de l'Inspecteur Clouseau, délicieusement maladroits et peu
inspirés dans leurs déductions. Comme souvent chez
le réalisateur, ces gags sont réservés pour
les arrière-plans et interviennent sans jamais ridiculiser
les personnages principaux. En sus du burlesque, le mensonge est
le principal ressort comique du film. Lili étant une actrice,
elle est habituée à
dissimuler.
Mais obtenant des renseignements douteux, elle va s'inventer une
série de fictions soumises les unes après les autres
au Major pour tenter de lui tirer les vers du nez, jusqu'à
le rendre fou... et de plus en plus amoureux. Sa mission va se compliquer
sévèrement lorsqu'elle commence à soupçonner
le Major d'être lui aussi un espion. Ces situations sont traitées
comme de véritables moments de vaudeville, mais le jeu sur
les quiproquos est toujours amené avec ce soupçon
d'élégance qui caractérise si bien Edwards.
Dans l'expression de sa jalousie, Julie Andrews semble plus que
jamais prête à casser son image. Ses scènes
de séduction lascives soufflant le chaud et le froid annoncent
en quelque sorte le comportement au lit de Bo Derek dans "10".
On retiendra également le numéro incroyable et totalement
irrésistible I'll Give You Three Guesses, où
Lili s'inspire d'un numéro de striptease outrageusement sexy
pour donner plus de piquant à une représentation qui
s'annonçait au départ dans un registre pudibond proche
de Mary Poppins. Le film s'achève dans une
dernière demi-heure affolante de virtuosité. Sur un
rythme mené tambour battant, Edwards livre en effet un suspense
digne des meilleurs thrillers, où tous les masques tombent
enfin, où tous les personnages et toutes les intrigues convergent.
Dans une épuisante course contre la montre, s'enchaînent
alors une poursuite automobile dans Paris, un terrifiant suspense
dans un train, suivi d'un dernier assaut aérien. Le réalisateur
louvoie avec adresse pour nous épargner un happy end trop
conventionnel et conclue sur une dernière séquence
de music-hall à l'onirisme troublant, qui semble entériner
l'impression de nostalgie et de mélancolie qu'il a tissée
jusqu'ici. Ainsi, entre film d'espionnage, romance et comédie,
c'est à un audacieux mélange des genres que nous sommes
conviés, et qui nous apparaît parfaitement maîtrisé.
Sans
doute à cause de cette gourmandise, la production a cependant
bel et bien échappé au cinéaste. Les dépassements
de budget, dus surtout aux séquences aériennes qui
prennent un temps considérable, lui valent des discussions
houleuses avec le studio. Le coût final estimé à
22 millions de dollars fait de cette superproduction l'une des plus
chères de la décennie. Sans doute parce qu'elle estime
à cette époque qu'un grand film se doit d'être
un film qui dure, Paramount distribue une version de 143 minutes,
bien plus longue que celle que souhaitait le réalisateur
; soit la situation diamétralement opposée à
celle qu'a connu Robert Wise sur Star ! Ce montage
sort au mois de juin 1970. En toute logique, l'accueil catastrophique
de Star ! n'échappe pas à son successeur.
L'expérience prouve qu'une formule à succès
renouvelée à l'excès finit par produire l'effet
inverse. Peut-être également que le public a été
décontenancé par les audacieux changements de registre
du film. Tout comme Star ! pour la Fox, ce fiasco
manque de précipiter Paramount à la faillite. Les
pertes sont chiffrées à plus de 15 millions de dollars,
et les critiques en profitent pour stigmatiser le mariage de la
star et de son réalisateur. Darling Lili
se consolera de ses espoirs déchus avec ses 3 nominations
aux Oscars : meilleurs costumes, meilleure chanson Whistling
Away in the Dark, meilleure bande originale.
Cette hécatombe ne sonne cependant pas le glas des superproductions
musicales (l'année suivante Fiddler on the Roof
de Norman Jewison pulvérise le box-office) et ces deux studios
connaîtront bien vite des succès qui renfloueront leurs
caisses (Butch Cassidy and the Sundance Kid, French
Connection pour la Fox ; Love Story, The
Godfather pour Paramount). Mais cette série noire
coïncide véritablement avec la fin d'un système
de production. Pas une seule major qui ne subisse à la même
époque de violentes restructurations, passant dans le giron
de multinationales pour qui le cinéma n'est alors qu'une
branche de plus. Star ! et Darling Lili
nous
apparaissent
aujourd'hui comme les derniers avatars d'un cinéma hollywoodien
qui prenait son temps pour permettre au perfectionnisme de tous
les participants de s'exprimer. Leur échec a révélé
l'impasse où menait cette voie. Ces deux films véritablement
maudits demeurent de lourds tributs à la gloire de Julie
Andrews. Ils représentent à la fois l'apogée
de sa carrière cinématographique et la descente de
son piédestal. Suite à cet enchaînement malheureux,
la star se tiendra assez éloignée des plateaux, préférant
se consacrer à ses tours de chant et à Broadway. La
carrière de son époux va bien plus sérieusement
en pâtir, et qu'importe s'il a rapporté le jackpot
avec ses précédents opus. Son film suivant, Wild
Rovers mutilé par la MGM passe quasiment inaperçu.
Exilé en Grande-Bretagne, le cinéaste devra relancer
la franchise de la Panthère Rose pour retrouver
les faveurs du public (Return of the Pink Panther,
1975). Ses déboires lui inspireront le scénario de
S.O.B. (1981), satire jubilatoire du milieu du
cinéma en forme de règlement de comptes, où
il est question d'une comédie musicale avec Julie Andrews
pensée comme un triomphe et qui fait un bide monumental,
plongeant son réalisateur dans la dépression. Mari
et femme tourneront 7 films ensemble. En 1992, Edwards se voit offrir
la possibilité de retravailler le montage de leur première
collaboration, de lui rendre le rythme et le ton qu'il avait toujours
souhaités. Ce Darling Lili Director's Cut,
d'une durée de 115 minutes, est présenté lors
du Festival de Cannes. L'année suivante, à l'occasion
de son édition en VHS et laserdisc, Robert Wise supervise
pareillement la restauration de Star ! dans sa
version roadshow. Ces résurrections miraculeuses permettent
enfin la découverte des oeuvres telles qu'elles avaient toujours
été conçues, spectacles précieux, riches,
et même émouvants par leur pouvoir de nous donner accès
à une période révolue.