Howard Hawks est sans conteste l’un des
plus grands cinéastes de l’histoire du cinéma
hollywoodien, et sa réputation (notamment sur ce site) n’est
plus à faire. Hawks a réalisé des
chefs-d’œuvre
dans tous les genres : la comédie (L’Impossible
monsieur Bébé, La Dame du vendredi…),
le drame (Seuls les anges ont des ailes…),
le film noir (Le Port de l’angoisse, Le
Grand sommeil…), le film d’aventures (Hatari
!…), le péplum (La Terre des Pharaons…),
et bien sûr le western ! D’ailleurs, on considère
aujourd’hui Hawks comme l’un des plus importants réalisateurs
de western, et, ce qui peut paraître amusant dans tout cela,
c’est que l’homme en question n’en n’a fait
que cinq… Il y eu le grandiose La Rivière rouge,
la première collaboration Hawks-Wayne, le très original
et magnifique La Captive aux clairs, et enfin la
fameuse trilogie informelle composée de l’inénarrable
Rio Bravo (l’un des plus grands et plus beaux
westerns de l’histoire du cinéma), du mémorable
El Dorado (dont la réputation n’est
également plus à faire) et du très controversé
Rio Lobo. Ce dernier, qui est également
le chant du cygne de Hawks au cinéma (ce sera son dernier
film), supporte la réputation de mauvais western, mal fait
et indigne du cinéaste qu’est Howard Hawks. Mais Rio
Lobo mérite-t-il vraiment cette fâcheuse réputation
?
Rio
Lobo compte, certes, nombre de défauts… L’intrigue
paraît sans envergure, et même arrangée de manière
à cacher le peu de consistance de l’ensemble, mais
présente tout de même de jolies scènes : prenons
par exemple toute la séquence d’ouverture avec l’attaque
du train. Elle est efficacement mise en scène, vraiment impressionnante
et rythmée, entrecroisant avec maestria les divers niveaux
du plan établi par les Confédérés (graisser
la voie, récupérer le train, le stopper avec les cordages,
emporter l’or…), et présentant un portrait tout
à fait convaincant des Sudistes fauchés mais malins,
et du rouleau compresseur nordiste, à la fois déterminé
et possesseur de gros moyens. Tout le début du film bénéficie
d’un joli sens du détail, d’un montage assez
rigoureux, d’une action omniprésente et d’une
présentation des personnages fort sympathique ! Ce qui nous
amène à parler du casting… Evidemment nous retrouvons
John Wayne, alors au sommet de sa gloire, déjà incontestablement
mythifié aux yeux du public, et entamant la dernière
ligne droite de sa carrière : il ne tournera plus que neuf
films après celui-ci (dont sept westerns). Toujours solide,
immense, fort et digne, en comptant un ajout d’embonpoint
qui se fait sérieusement sentir avec l’arrivée
des années 70, le Duke montre qu’il a toujours le monopole
du charisme : inutile de dire qu’il crève l’écran
du début à la fin, comme à son habitude, et
qu’il remonte le niveau du film (beaucoup plus modeste que
ses quatre précédentes collaborations avec Hawks).
S’il est plus fréquemment doublé à l’écran
que d’ordinaire, c’est surtout pour les scènes
en altitude où son souffle se devait d’être économisé
à cause du cancer qui le rongeait déjà. Mais
heureusement, après plusieurs visions, il m’est toujours
difficile à déceler les scènes où le
Duke a été doublé ! Ensuite, il y a Christopher
Mitchum, fils de Robert, qui s’en sort avec les honneurs :
pour un jeune acteur au large sourire, il tire son épingle
du jeu avec bonheur et ajoute un peu de fraîcheur à
l’entreprise.
Enfin,
pour clôturer cette présentation du groupe de tête,
il y a Jorge Rivero qui, après quelques films mexicains sans
grande envergure, se fait engager par Hawks pour ce film. Rivero
s’en sort, lui aussi, plus que correctement (surtout en regard
de la direction d’acteurs un peu lâche), livrant une
interprétation correcte, très masculine, et formant
un joli duo avec Wayne. Son rôle sera en revanche malheureusement
compromis par une petite histoire d’amour inintéressante
qui tend à ridiculiser son personnage par moments : la virilité
de Rivero en prend un sérieux coup, d’autant que Hawks
semble avoir ajouté cet élément parce qu’il
fallait bien un peu d’amour dans ce film d’hommes. Hawks,
n’ayant pu avoir Robert Mitchum (déjà présent
dans El Dorado), décide de décliner
le rôle en deux jeunes personnages, ceux tenus par Christopher
Mitchum et Jorge Rivero. Si la combinaison ne fonctionne pas avec
autant de réussite que dans El Dorado (pour
ne citer que celui-là), force est de constater que les deux
acteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes, n’ayant
pas vraiment à souffrir de la comparaison.
Dès
que le film commence vraiment, après la fin de la guerre
(c’est-à-dire au bout d’une bonne demi-heure),
l’ensemble plonge inexorablement vers le moins bon…
En premier lieu, le métrage présente techniquement
beaucoup de problèmes. La photographie ne met pour ainsi
dire personne en valeur, même pas Jennifer O’Neill qui,
avouons-le, a pourtant un très joli minois. Les tons sont
neutres, les nuances sont rares, mais parviennent tout de même
de temps en temps à offrir de belles images : le bivouac
en plein désert durant la nuit passée en extérieur
par Wayne, Rivero et O’Neill est plastiquement assez beau…
Ce qui n’est assurément pas le cas dans la scène
suivante : le lendemain matin, quand tout ce beau monde se réveille,
la séquence donne fortement l’impression d’avoir
été tournée en plein début d’après-midi
(une « nuit américaine » pas très réussie)
! Bref, la tenue de l’image alterne entre le mauvais et le
correct, ce qui peut paraître bien inhabituel pour un film
de Hawks, tant le bonhomme a su par le passé constituer de
véritables perles de simplicité et de beauté.
La mise en scène paraît également bien légère
: nous ne comptons plus les passages zoomés, parfois de manière
hideuse comme si le cadreur avait la tremblote. Hawks, confirmant
par là son manque d’intérêt pour le film
(et pour palier certains plans manquant de rythme ou ne signifiant
carrément rien…), a certainement essayé de rattraper
l’ensemble en balafrant son film à coups de zooms grossiers.
Le résultat est loin d’être satisfaisant et parait,
selon les circonstances, digne du travail d’un tâcheron…
Hawks tâtonne et cela se sent terriblement. Dans les quelques
lourdeurs techniques, citons aussi deux ou trois moments où
la post-synchronisation des voix en studio se fait douloureusement
sentir : la séquence la plus démonstrative étant
celle où les héros se concertent pendant la nuit,
sur leur cheval, juste avant que Cordona (Jorge Rivero) ne parte
seul prévenir l’armée. On remarquera que les
voix synchronisées sur les personnages semblent provenir
d’un studio et se détachent des autres bruits d’ambiance...
En fin de compte, Rio Lobo donne la forte impression
d’avoir été bâclé pendant le tournage,
bénéficiant d’une post-production hasardeuse.
Et ce qui apparaît avec force, c’est le désintéressement
de Hawks pour le film : la direction d’acteurs est lâche,
la caméra filme un peu ce qu’elle veut…

Ricky Nelson, pourtant loin d’être un acteur génial,
savait bouger et quoi faire de son corps dans Rio Bravo
: ce n’est pas le cas de Jorge Rivero qui, parfois, paraît
bien maladroit dans les instants intégralement tenus par
les dialogues, et particulièrement dans les scènes
où il tient la réplique à Jennifer O’Neill,
le pauvre semblant ne pas savoir quoi faire de ses bras ni quelle
expression du visage adopter. Mais il se montre très athlétique
dans les scènes d’action ou, dans une moindre mesure,
dans celles qui font appel à un important déplacement
du corps… En clair, Rivero, qui n’a pas à rougir
de ses capacités d’acteur, n’a surtout pas dû
être très conseillé par Hawks, pas plus que
Christopher Mitchum ; toutefois cela se sent moins pour ce dernier,
ses scènes étant moins nombreuses. Quant à
John Wayne, et bien contrairement à sa très belle
composition dans Rio Bravo (par exemple), il fait
du John Wayne, ni plus ni moins. Il cabotine un peu, fait les gros
yeux, joue le papi confortable… Tout cela est très
bien, d’autant que Wayne n’est plus un débutant
et que
son
jeu semble donc toujours juste, mais aussi un tantinet décevant
quand on voit ce qu’il peut faire d’excellent dans tant
d’autres films. Jennifer O’Neill, en ce qui la concerne,
s’entendait bien avec Hawks au début du tournage…
Puis les choses se sont envenimées entre eux, et Hawks, de
rage et par envie de rabaisser son actrice, a considérablement
réduit ses apparitions dans le script, et donc dans le film.
Le pire, c’est que cela se trouve être sans aucun doute
l’une des grosses faiblesses de Rio Lobo
: Jennifer O’Neill occupe l’écran assez souvent
au début de l’intrigue post-Guerre de Sécession,
pour ne plus faire que deux ou trois figurations anecdotiques à
la fin du métrage. L’unité créée
par la troupe d’acteurs au commencement du film s’en
trouve bouleversée, et le rôle d'O’Neill apparaît
alors comme déroutant, de moins en moins intéressant,
voire même inutile ! Rio Bravo et El
Dorado présentaient des personnages typés,
présents, restant chacun à leur niveau donné
au départ… Rio Lobo, lui, fait voler
en éclat ces règles en raison des mésententes
sur le tournage, et cela nuit encore un peu plus à un ensemble
déjà fortement affaibli.
Malgré
tout, Rio Lobo se défend et présente
un spectacle largement digne d’intérêt. La scène
d’ouverture (comme explicitée plus haut) est une vraie
réussite. Et si le scénario pâtit d’une
impression d’intrigue « à tiroir » et d’un
manque flagrant d’originalité, il faut tout de même
reconnaître que l’on ne s’ennuie jamais : des
chevauchées, de l’humour, de l’action, du rythme,
quelques très jolis moments (la mexicaine balafrée
parlant avec haine de Hendricks, la fin où Wayne lui demande
de l’aider à marcher…), bref, on retrouve parfois
tout ce qui fait la magie et le talent de Hawks au travers de sa
merveilleuse filmographie. De plus, la reprise d’éléments
existants dans Rio Bravo et El Dorado
contribue à faire de Rio Lobo un digne troisième
film de cette trilogie informelle… On retrouve une histoire
d’amitié virile entre cow-boys, mais également
la présence de la femme forte, ici déclinée
en deux femmes, à la fois aventurières, belles, félines,
sachant ce qu’elles veulent, et fortes par rapport à
la responsabilité de leurs actes. Répond également
présente à l’appel la figure du vieil homme
bougon, râleur, amateur d’alcool et attachant en la
personne de Jack Elam dans le rôle du père Philips,
qui n’a pas grand-chose à envier à Walter Brennan
et Arthur Hunnicutt précédemment. Les moments d’humour
affluent, et l’on retiendra notamment cette phrase désormais
assez connue de Jennifer O’Neill à John Wayne dans
le film : « Je me suis couchée près de vous
parce que… vous êtes confortable ! » Il faut
concéder que si l’histoire d’amour entre les
personnages de Rivero et O’Neill est inintéressante
de par son absolu manque de finesse, les personnages, chacun dans
leur domaine, sont attachants et attrayants. Bien sûr, ne
pas parler de la musique de Jerry Goldsmith serait faire un affront
à Rio Lobo : solidement composée,
alternant le minimalisme et les envolées lyriques, entre
guitare sèche et grande orchestration, la musique du sieur
Goldsmith est tout simplement magnifique ! Le générique,
les chevauchées, le raid contre les assiégeants du
ranch de Philips… ne seraient pas ce qu’ils sont si
la musique n’était pas aussi belle, allant même
jusqu’à donner du lyrisme là où il n’y
en a pas et du rythme là où les plans ne fonctionnent
qu’à moitié. La musique est donc ici un facteur
important, contribuant à la réussite (relative) que
constitue ce film. Parmi les scènes « refaites »,
attardons-nous en outre sur la scène de l’échange
à la fin du film, incroyablement inspirée de Rio
Bravo ! Quelques petits moments d’originalité
(la présence d’une rivière propice au sort de
Cordona, la fuite des hommes de Hendricks plutôt que la reddition…)
et un rythme solidement entretenu font de cette séquence
un très bon moment. Mais il lui manque la magie, la simplicité,
l’ambiance et le génie de son modèle. Ce final
va
même jusqu’à reprendre l’utilisation de
la dynamite, mais en inversant le processus : ce coup-ci, ce sont
les « méchants » qui en usent (ou tout du moins
qui essayent d’en user…). Beaucoup plus aéré
que Rio Bravo, en ce qui concerne les lieux de
tournage, Rio Lobo n’arrive là encore
pas à se démarquer de l’un des deux films précédents
: El Dorado. Les chevauchées filmées
simplement, sans effets… les ballades tranquilles dans le
désert… Autant d’éléments qui renvoient
au précédent western d'Howard Hawks. En fait, Rio
Lobo n’arrivera jamais à se démarquer
par quelque aspect que ce soit de ses deux prédécesseurs
: il se contente de reprendre tous leurs ingrédients en n’essayant
jamais d’apporter une quelconque originalité à
la forme, comme le faisait pourtant si brillamment El Dorado.
C’est précisément ce que l’on peut déplorer
dans Rio Lobo ; de donner dans la répétition
pure et simple, ce qui est agréable, certes, mais concourt
à construire un film se contentant paresseusement de répéter
des motifs sans vraiment évoluer. Rio Lobo
irait donc jusqu’à afficher les défauts de ses
qualités : à force de vouloir donner des repères
au spectateur pour qu’il se sente en terrain connu, on finit
par perdre le sel de ce qui était au départ une éblouissante
démonstration de force cinématographique engagée
avec les deux premiers films du triptyque Hawksien. Et ce n’est
pas quelques fusillades tonitruantes, un très bon casting
en roue libre, et beaucoup d’humour, bref, une très
bonne tenue générale, qui y changera quelque chose.
A sa sortie en salle, personne ne s’y trompe : les producteurs
eux-même doivent concéder que le film est bien moins
bon que prévu. Les critiques (à part quelques exceptions)
ne se gênent pas pour enfoncer ce western, n’aidant
en aucune manière la sortie bien compromise d’un film
dont tout le monde attendait beaucoup plus ! La fréquentation
en salle confirme encore plus cette tendance, car si le film marche
plutôt bien (4 250 000 dollars au box-office américain),
il s’avère être une entreprise financière
beaucoup moins rentable que les quatre précédentes
collaborations Hawks-Wayne, et de plus, largement surpassé
par l’écrasant succès de Little Big
Man sorti exactement en même temps (un western concurrent
totalisant 15 millions de dollars au box-office américain).
Même Howard Hawks, vers la fin de sa vie, a été
jusqu’à affirmer à propos de Rio Lobo
: « A mon avis, ce film ne valait rien ! »
On ne peut que trouver trop dur ce jugement d’un cinéaste
au regard acerbe sur son ultime film qui vaut tout de même
bien plus que ce que les critiques ont pu en dire à l’époque.
Rio Lobo finira 20ème au classement des
succès cinématographiques de l’année
1970.

Il existe un article intéressant dans le livre Le Western
(paru chez Tel, Gallimard, numéro 219), précédant
la sortie du dernier film de Hawks : « (…) Si l’on
songe à l’âge du réalisateur (l’âge
des testaments), si enfin l’on envisage l’actuel sommeil
du genre, c’est un film important qui va naître.
» Certes, l’avenir va donner tort à cette citation,
mais il est bon de relativiser l’échec artistique que
ce western constitue pour beaucoup de spectateurs : loin du chef-d’œuvre
attendu, Rio Lobo, avec ses maladresses et ses
erreurs, demeure tout de même un très bon divertissement,
toujours honnête, en aucune façon médiocre,
et signé par un Howard Hawks au crépuscule de sa carrière