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Deux choses que je sais d'elle (et de lui)
Barbet
Schroeder se définit comme un "aventurier, un explorateur"
et il en a beaucoup vu : la Nouvelle Vague, Rohmer, les Films du Losange,
le documentaire et même Hollywood. De Idi Ami Ada à Sandra
Bullock, de More à La Vierge des Tueurs,
Schroeder semble porté sur les trajectoires individuelles atypiques.
Des déviations de préférence basées sur la
réalité [Barfly les faits divers du Mystère
Von Bülow ou de Calculs Meurtriers]. Ou
des impasses signalées [Tricheurs, ou mêmes
les apparemment impersonnels JF partage appartement ou
L'enjeu]. Maîtresse est donc bien
un voyage ailleurs, en contrée sadomasochiste mais sa réussite
tient à ce que Schroeder ne nous en rapporte pas quelques souvenirs
folkloriques, des masques et des larmes, vite planqués honteusement
dans un tiroir. Rideau baissé, insérez des pièces.
Non, ce pays est sur l'autre rive. Ca ne tient qu'à quelques pas.
Sur l'escalier – Yggdrasil métallique ou colonne vertébrale
d'une vie, de deux vies - qui sépare très symboliquement
les deux appartements d'Ariane. C'est en bas mais aussi en haut. Mais
Maîtresse est aussi une histoire d'amour contrariée
d'une désarmante simplicité. Sur fond d'abattoir et de contrats,
où le sadomasochisme est surface et fond. Ouvrez, tirez la fermeture
éclair d'une société. Le sadomasochisme en tant que
sujet terre à terre et non racolage poussif, machin chic, a eu
peu droit de cité dans le cinéma occidental [si on exclut
entre autres les visions surréalistes de Bava ou Bunuel]. Etrange,
la nature de mise en scène du SM se prêtant parfaitement
à une mise en abyme ciné génique. Je n'évoque
pas les biopics et assimilés sur Sade ou les films tirés
de son œuvre, un univers plus sadien que sadique, perruques, menottes,
prison. Encore que la lecture des 120 jours de Sodome par Pasolini,
et ses implications politiques, touchent au cœur du sujet. En France,
la question sera abordée de front pour la dernière fois
à l'écran dans les années 70 – comme par hasard,
avant extinction des feux pour cause de classification X : en 1974, il
y aura La Bonzesse [l'histoire vraie d'une universitaire
devenue prostituée puis religieuse] et Exhibition 2
(1976), quasi-documentaire où l'actrice érotique Sylvia
Bourdon expose en long et en large ses mœurs sexuelles, notamment
dans une soirée où elle domine un "esclave". Permissivité,
individualisme, rapport au corps, que faire au lendemain de la libération
sexuelle ? Telles sont les questions. Le statut "auteurisant"
de Schroeder lui évitera les problèmes de censure subis
par les deux films cités. Le réalisateur aura même
eu le luxe de n'avoir rien à couper au montage initial (1). Le
SM prendra ensuite le divin maquis, la clandestinité pornographique,
même s'il a resurgi ces derniers temps et aux quatre coins du monde,
comme si on devait répéter la leçon (2). Celle de
l'éternel retour du corps.
"Ce dont il s'agit dans le théâtre d'aujourd'hui se définit plus exactement par rapport à la scène que par rapport au drame. Il s'agit en effet du comblement de la fosse d'orchestre. L'abîme séparant les acteurs du public comme les morts des vivants…"
Toujours un accident dans la même voiture Economie. Schroeder n'a qu'à laisser "parler" ces pratiques pour établir un constat. Ce n'est qu'à la cinquantième minute du film qu'Ariane s'épanche un peu sur son métier. Morceaux choisis : "c'est passionnant de rentrer dans la folie des gens". "Je prends plaisir à donner du plaisir". "Je suis là pour mettre en scène". Voilà. On apprendra fugitivement qu'Ariane s'est "fait avoir" une fois en amour. Quant à Olivier monté de sa province, il se décrit comme une page vierge, donc sans cicatrices : "je n'ai pas d'histoire". C'est tout. On suppose, entrevoit lorsqu'un "esclave" hurle "vous savez qui je suis"? Je n'ai qu'une idée imprécise du sadomasochisme comme exotisme sexuel : j'ai vaguement conscience de le pratiquer légèrement dans la vie courante, hors mise en scène comme tout un chacun, comme monsieur Jourdain, sois sage ma douleur, ma victime car je t'ai choisi. Le film a le mérite de décrire honnêtement les implications du sadomasochisme, positives comme négatives. Ariane apparaît comme indépendante, et par l'argent qu'elle gagne, porte la culotte au sein du couple – le contraste avec la présence de Depardieu, réduit à préparer le dîner en attendant que Madame revienne, est piquant. Ariane veut contrôler mais aussi sauver. En préparant le film, Schroeder a rencontré Monique Von Cleef, une dominatrice hollandaise décrivant son métier comme "sadothérapeuthe" faisant œuvre de salubrité publique. Schroeder : "J'ai retrouvé chez d'autres "maîtresses" ce sentiment d'utilité humaine, médicale, qu'elles éprouvaient à faire ce métier, et qui était important pour le personnage d'Ariane. Il fallait éviter de la montrer comme une victime exploitée ayant horreur de ce qu'elle faisait, mais au contraire la représenter comme un être équilibré : c'est le sens de la séquence où Ariane explique à Olivier son métier, son plaisir à le pratiquer ; chaque ligne de ce dialogue a été effectivement prononcé par des personnes vivantes, exerçant ce métier" (4).
Bien sûr, il n'y a pas que cela. Schroeder pose aussi la question de la marchandisation du corps, la difficulté d'en faire abstraction. Dans la vie certes réglée mais froide – comme ses mises en situation – d'Ariane, l'amour d'Olivier ajoute de l'âme et du vague. Voir sa crise de nerfs au milieu d'une séance, résultant autant d'un corset trop serré que de la passion étouffante d'Olivier, qui ne supporte plus la disponibilité totale d'Ariane envers ses clients [même s'il n'y a pas acte sexuel]. L'évolution du personnage de Depardieu est en cela intéressante : son attirance pour Ariane tient à ce qu'il vit par procuration, à travers elle, ses fantasmes voyeuristes, de traverser le miroir. Il se satisfait un temps du joli cocon friqué tissé par Ariane mais étouffe au bout du compte dans cette dépendance. Renversement de rôles : Olivier cherche à humilier Ariane devant ses clients. L'un des plus beaux moments de Maîtresse - sinon le plus beau, sorte de mauvais rêve éveillé - voit un Olivier ivre errer dans Paris. Puis, voyeur encore, il rentre dans un abattoir, assiste à la mort d'un cheval. Dernière frénésie alors que la vie vous échappe par la gorge. Et il s'en va rentrer, manger un steak de cheval [on a Franju en tête, tandis que la scène anticipe celle magnifiquement glaciale et étirée de l'abattoir dans L'année des treize lunes de Fassbinder, qui établissait un même constat de déshumanisation]. Pour Schroeder, cette scène – sur une idée de Depardieu – voit Olivier s'identifier aux "esclaves", aux victimes de la société, en ingérant le vaincu dans une sorte de repas tribal inversé [le cannibalisme tribal ayant pour but d'absorber la force de l'adversaire, non ses faiblesses]. Corps à vendre, en tranches, disponibles, en chaînes et à la chaîne : les temps modernes voudraient donc cela. Le boudoir d'Ariane est-elle un abattoir ? Où vaut-il mieux que les abattoirs dehors, sur lesquels nous fermons les yeux ? On peut aussi lire la scène comme la fascination grandissante d'Olivier - de plus en plus incontrôlable - pour la violence, lui qui a confié à Ariane qu'il avait quitté son métier dans un abattoir au moment où il s'y habituait.
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