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Critique de film
Le film

Tricheurs

Partenariat

L'histoire

Elric (Jacques Dutronc) perd tout ce qu’il joue et il joue toujours son va-tout. A Madère, il s’entiche - espérant qu’elle lui porte chance - de Suzie (Bulle Ogier), à qui il communique le goût du jeu. Jorg (Kurt Raab), tricheur professionnel, lui propose une combine.

Analyse et critique

La conduite d’une œuvre cinématographique tient par certains aspects du jeu de hasard, cela pour des sommes rarement dérisoires. Paulo Branco, joueur passionné devant l’Eternel, producteur de Tricheurs, devrait en savoir quelque chose (la légende voulant même qu’il ait refait certains budgets au casino). Être dans ce commerce incertain implique une compréhension de la psychologie du joueur, la mentalité du pari. Des questions de conduites raisonnables, déraisonnables, honnêtes et malhonnêtes, se posent quand on joue un capital. Tricher n’est pas jouer. Mais qu’en est-il d’un jeu où le casino gagne toujours ? Où l’habileté ne sert à rien ? Dans le monde du hasard, Dieu est un enfant capricieux qui jette les dés. Le maîtriser tient de la chimère. Tourner logiquement les évènements à son avantage, en fournissant l’illusion d’un déroulement hasardeux, revient à de la tricherie. Barbet Schroeder filme un homme qui, pour se sauver de son démon du jeu, accepte de tricher. Mais le jeu est plus fort : soit il échouera à tricher avec succès, soit ce qu’il aura gagné en trichant se verra, par tempérament, réinjecté dans la partie. Il entreprend, contre lui-même, un jeu à somme nulle.

Adaptant les mémoires de Steve Baës, grand joueur (donc grand malade), qui servira de conseiller technique sur le plateau et interprétera... le gérant d’un casino à Madère, Schroeder continue son exploration des comportements compulsifs, "vices", soit pathologies, de la modernité. Si Bulle Ogier était dans Maîtresse l’initiatrice (en l’occurrence au SM), elle revient ici à la position d’initiée (dans la lignée de La Vallée). Jacques Dutronc incarnant celui qui l’engage, d’abord pour quelques jours, comme porte-bonheur suite à une fixation superstitieuse sur un chiffre qu’elle arbore. Le jeu la prend elle aussi, tandis que son mentor Elric lui préfère en fin de compte le tricheur, Jorg (Kurt Raab). L’ironie est que la triche préférée à la superstition (en soi une montée en rationalité) soit également un abaissement moral. Elric retrouvera finalement Suzie, qu’il préférera cette fois à Jorg, pour lui apprendre non le jeu mais la combine. Après avoir sillonné les établissements du monde entier avec son complice (de Kuala Lumpur à Atlantic City, de Vegas à la côte italienne), il repart avec elle à Madère, où ils se sont rencontrés, tester un truc presque imparable. Comme la roue tourne, on repart d’où on vient. On perd ce qu’on a gagné. Ils peuvent bien acquérir un château au bord du Léman (dont Elric rêve de gérer les terres sans argent, paiements en nature, tout comme le sanctuaire du jeu avec ses jetons annule le règne visible de la monnaie), ce sera pour mieux le jouer aux abords d’un lac voisin, à Annecy.

« La triche est la continuation du jeu par d’autres moyens », explique le machiavélique Jorg dans une variation discutable de Clausewitz. Elric est plus gentleman : tricher n’est pas jouer. Ce qui signifie pour lui qu’il ne peut faire un bon tricheur (ne pas réinjecter ce qu’il gagne en trichant correctement dans un jeu « en tout bien, tout honneur »). Il jouera toujours jusqu’à ce qu’il perde. Car c’est cette perte, qu’en réalité, il recherche. Il faut toujours chercher le bas-pic dans les dépendances. Tout comme la honte dans l’addiction sexuelle n’est pas un effet secondaire, mais la sensation réellement recherchée, celle de la perte, la seule qui le fasse se sentir en vie, est celle que lui poursuit par les jeux d’argent. « Tout est plus beau quand j’ai perdu », soupire-t-il, en profitant, au moment de son plumage, du paysage, de l’air, du fait d’être en vie, sans plus rien avoir en poche. La dépendance au jeu est, paraît-il, la plus difficile à guérir. Elle a quelque chose d’effroyable dans sa philosophie, une volonté de néant, un cynisme fondamental (« life is for nothing »), il se peut incurable. Dans le triangle amoureux d’Elric, de Suzie et de sa « vieille maîtresse », la roulette, une femme (tout comme un homme) ne fait pas le poids. Schroeder a souvent filmé des couples co-dépendants, où l’un/e entraîne l’autre dans sa dépendance. La capacité de soigner un/e partenaire est chimérique, dans l’univers des actions incontrôlables.


Au moment de Tricheurs, le cinéaste n’a pas réalisé depuis six ans, pris par la préparation longue de Barfly. Pas nécessairement une mauvaise préparation à l'Amérique, tant le thème du jeu est américain (The Gambler, California SplitMeurtre d'un Bookmaker Chinois, plus récemment Win It All). Ce titre devait être son chef-d’œuvre, il se pourrait que le film de « remise en forme » le soit (assez révélateur d’un artiste rarement là où on l’attend, déjà ailleurs quand on croit l’avoir épinglé). Tout comme Elric, Schroeder ne tient pas en place. Il y a toujours un nouveau pari à faire, dans un autre endroit du monde... pour mieux revenir par ce déplacement à ses obsessions de toujours, son ressassement intérieur. On n'apprend pas à un vieux singe... Comme son joueur, il est simultanément cosmopolite et monomaniaque, versatile et répétitif. Le film réinterroge également en sourdine ses origines allemandes. L’Allemagne de l’Ouest produit, le compositeur de Fassbinder est engagé, Robby Müller (apparaissant aussi dans un petit rôle) signe la photographie. Plusieurs acteurs germaniques entrent en scène, dont le plus important (fassbinderien également) se présente, quand démasqué, comme au-dessus des lois (anticipant sur les psychopathes de L’Enjeu et, surtout, de Calculs meurtriers), tandis qu’une croix gammée tatouée sur le bras d’un joueur de tripot madérois ne laisse rien augurer de bon sur la faune qui vient miser ici. Depuis More, son œuvre présente l’idéalisme et le romantisme comme résultant en une idéologie de la mort, l’enivrement devant sa propre excellence comme débouchant sur des décisions malfaisantes.

Schroeder soutient les perdants (comme un ami alcoolique lui servait, avec Bukowski, de matériau de travail, un joueur qu’il apprécie officie pour lui en tant que guide), il exorcise, par la mise en scène d’autres nihilistes, son propre nihilisme. Grands buveurs comme grands joueurs participent d’une économie parallèle, les aliénant de l’univers du travail salarié. Il en va, dans une moindre mesure, de même d’un cinéaste et producteur, travaillant dans des conditions plus souples, mais incertaines, que le trois-huit. L’une des premières mises importantes a lieu sur un losange, allusion possible à la maison de production que depuis ses 23 ans il accompagne. Mais la passion du cinéma a, elle, une fonction stabilisatrice : à travers hauts et bas, Les Films du Losange existent, comme une institution respectée. Bulle Ogier, compagne de longue date, collabore sur le long terme. Tricheurs, observation mat du feu de l’obsession, laisse couver sous la glaciation du rien-vouloir / vouloir-rien la chaleur d’une passion, celle d’un réalisateur au sommet de son art. Il y a eu de l'amour pour canaliser le goût du jeu.

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 5 mai 2017