Marcel Carné a 37 ans et six films à
son actif, dont cinq sont considérés comme des classiques,
lorsqu’il débute le tournage des Enfants du
Paradis. Il vient de réaliser Les Visiteurs
du soir qui fut l'un des plus grands succès du cinéma
français durant la Seconde Guerre mondiale. Ayant signé
pour trois films avec le producteur André Paulvé,
il envisage tout d'abord de tourner Nana de Zola,
puis
la vie de Milord L'Arsouille (tourné en 1956 par André
Haguet) et enfin La Lanterne Magique avant de rencontrer
par hasard Jean-Louis Barrault à Nice, qu’il avait
dirigé par deux fois dans Jenny (1936) et
Drôle de Drame
1937). Barrault lui parle d'un célèbre mime du 19°siècle,
Jean Baptiste Gaspard Debureau, qui avait donné un coup de
jeune à l'art de la pantomime au Théâtre des
Funambules, l'une des salles de spectacles les plus connues du Boulevard
du Temple à Paris (boulevard qui fut défiguré
par la construction de la Place de la République au milieu
du 19°siècle par le Baron Haussmann). Debureau passa
à la postérité lorsqu'il tua un ivrogne qui
l'importunait. Lors de son procès, tout Paris se précipita
pour l'entendre enfin parler. Barrault se souvient qu'il avait ressenti
la même excitation pour le premier film parlant de Charlie
Chaplin quelques années auparavant. Naît alors l'idée
d'un film qui confronterait le théâtre parlé
et le mime, et où le célèbre comédien
de l'époque Frédérick Lemaître (loué
par Victor Hugo ou bien Alfred de Vigny) aurait un rôle à
jouer. Jacques Prévert, n’aimant pas la pantomime,
est plus réticent. Il accepte néanmoins l’idée
lorsqu’il se rend compte que c’est l’occasion
de mettre en scène cet autre personnage historique qu’est
Pierre-François Lacenaire, dit "le dandy du crime",
figure criminelle qui le fascine. En effet, comme le rappelle Carole
Aurouet sur l'un des bonus du dvd zone 2 Pathé, Jacques Prévert
aurait dit : « On ne me permettra pas de faire un film
sur Lacenaire mais je peux mettre Lacenaire dans un film sur Debureau.
»
Une fois décidé, l'équipe de Carné se
met au travail au prieuré de Valette près de Tourrettes
sur Loup (dans le midi) alors que la France est totalement occupée
par les Nazis. Jacques Prévert écrit le scénario,
Alexandre Trauner esquisse les décors que Léon Barsacq
accepte de signer (Trauner était juif) tandis que Joseph
Kosma est appelé pour composer une musique, signée
et développée par Maurice Thiriet (pour les mêmes
raisons). Pendant ce temps, Carné supervise le tout et revient
régulièrement de Paris avec des montagnes de documentations
empruntées, entre autres, au musée Carnavalet. Les
Enfants du Paradis est dès le début de l'écriture
une aventure collective, peut-être plus encore que pour d’autres
films de Carné, une des explications d’une telle réussite.
Très vite l’idée d’une distribution exceptionnelle
est lancée, facilitée par le succès des Visiteurs
du soir. Outre Jean-Louis Barrault (qui a failli être
remplacé pour une question d'emploi du temps par un inconnu
à l'époque nommé Jacques Tati, que Carné
avait repéré dans un music-hall) pour le rôle
de Baptiste Debureau, on retrouve dans le rôle de Frédérick
Lemaître, Pierre Brasseur, l'ancien copain d'enfance des Batignolles
de Carné déjà aperçu dans Le
Quai des brumes. Marcel Herrand, qui vient de jouer
dans Les Visiteurs du soir, sera Lacenaire. Maria
Casares, qui faisait partie de la troupe de théâtre
de Marcel Herrand au Théâtre des Mathurins, trouve
ici son premier rôle à l'écran avec le personnage
de Nathalie. Au générique figure également
Pierre Renoir, le frère aîné de Jean Renoir,
qui joue Jericho et remplace au pied levé Robert Le Vigan
qui doit abandonner le tournage suite à la débâcle
Vichyssoise (ce collaborateur et antisémite notoire doit
fuir avec Céline pour rejoindre le Maréchal Pétain
à Sigmaringen en Allemagne). On note dans les seconds rôles
Étienne Ducroux, ancien professeur de mime de Barrault avec
qui celui-ci s'était brouillé, élément
biographique exploité dans le film par Prévert, Ducroux
jouant Anselme Debureau, le père désespéré
de Barrault-Baptiste ; Fabien Loris, ami de Prévert depuis
le groupe Octobre, qui joue Avril (il était également
le premier mari de la dernière femme de Prévert, Janine)
; Jane (ou Jeanne) Marken, l'une des seconds rôles les plus
régulièrs de Carné, qui joue dans tous les
films du réalisateur, de Hôtel
du Nord à La Marie du port
(seule exception, Le Jour se
lève) ; Et le meilleur pour la fin, Arletty
l'actrice préférée de Carné et de Prévert
qui joua dans cinq des plus grands films du cinéaste. Prévert
invente le personnage de Garance pour elle et lui offre ainsi le
plus beau rôle de sa carrière comme le confie Arletty
sur l'un des bonus du dvd français.

Le tournage débute au milieu de l'été 1943
à Nice, aux Studios de la Victorine dont le producteur Paulvé
était copropriétaire. On imagine aisément la
difficulté de tourner en pleine occupation une fresque comme
celle-ci, qui nécessite une débauche d'énergie
et de courage sans pareil. Margot Capelier, l'assistante de Prévert
sur l'écriture, raconte : « Ce film a été
un miracle, on manquait de tout.. il y a eu un ensemble d'énergies
motivées autour des Enfants du Paradis en
réaction aussi contre l'ambiance de ce temps-là.
» Elle raconte le perfectionnisme enragé de Carné
sur ce tournage. Les frasques du metteur en scène sont célèbres.
Ayant les moyens de ses ambitions, Carné demande le maximum
de ses comédiens, véritable tyran avec Maria Casares
par exemple. Marcel Herrand confie pour sa part que son plus mauvais
souvenir de cinéma était « Marcel Carné
sur Les Enfants du Paradis ! » Mais
les collaborateurs de Carné ne sont pas en reste. On raconte
qu'il s'étonna lors d'une scène que les musiciens
fassent semblant de jouer (ils sont simples figurants) et qu'il
provoqua un scandale pour qu'on aille trouver de vrais musiciens
pour un plan dont au final on ne verra que le chef d'orchestre !
Léon Barsacq : « Carné est charmant mais
complètement hypnotisé par son film, rien d'autre
ne compte pour lui et c'est tout juste s'il ne trouve pas que les
gens continuent à faire la guerre spécialement pour
l'emmerder ! »
Bien
sur il a été de bon ton de critiquer Carné
pour cette ambiance de tournage, tout comme le coût d’un
tel film (« Je dépense donc je suis »
dira Henri Jeanson), mais quand on voit le résultat éblouissant
à l'image, on ne peut s'empêcher de penser que Carné
avait sans doute raison. La pression qu'il se mettait sur ses épaules,
il devait la rejeter sur les autres, d'autant plus que Carné
a toujours été complexé par sa petite taille.
On ne peut pas réaliser un tel chef-d'oeuvre en temps de
guerre sans demander le maximum, et plus, à tout le monde.
Que l'on s'imagine : les matériaux de construction sont rares,
la pellicule est rationnée, l'électricité intermittente
sans compter tous les problèmes liés à un tournage
qui s'étale sur plus d'un an. Celui-ci, à peine entamé,
est arrêté trois mois à cause du débarquement
Allié en Sicile. A ce moment-là, les autorités
allemandes interdisent au producteur Paulvé d'exercer son
métier (à cause d'un lointain ancêtre juif)
et le film manque d'être interrompu avant que Pathé
n’accepte de le reprendre. Le décor du Boulevard du
Temple est gravement endommagé par une tempête, ce
qui entraîne des dépenses supplémentaires (un
million de francs alors que l'interruption en avait coûté
dix sur un budget total de cinquante-huit millions de francs...
en pleine guerre !). Le film se poursuit durant quelques semaines
au printemps 1944 à Paris au Studio Pathé, rue Francoeur,
puis à ceux de Joinville. Durant ces prises, le directeur
de la photo Roger Hubert (qui pour Carné a fait les lumières
remarquées de Jenny, Les Visiteurs
du soir et Thérèse Raquin)
est pris sur un autre film (de Serge de Poligny). Un autre grand
directeur de la photo le remplace, Philippe Agostini, qui s'était
déjà occupé de la photographie du Jour
se lève. Il confie qu'il a du étudier
attentivement le style d'Hubert car « Raccorder posait
des problèmes. Il travaillait avec peu de lumière,
en prenant des risques, dans une manière plus proche de Schüfftan
(Le Quai des Brumes
- ndr) que la mienne... Je crois être parvenu à
une bonne imitation. » Agostini tourne notamment la scène
de la loge avec Brasseur et Arletty, lorsqu'elle revient admirer
Baptiste en cachette, ainsi que la scène finale de la roulotte
lorsque Arletty s’éloigne. Mais malheureusement pour
lui, son nom ne sera jamais au générique des Enfants
du Paradis. Oubli qui ne l'empêchera pas d'éclairer
par la suite pour Carné Les Portes de la nuit
et Le Pays d'où je viens.
Le film achevé, Carné fait tout pour qu'il soit le
premier à sortir à la Libération. Comme l'écrit
Edward Turk : « Le film aura été un contrepoison
patriotique à la défaite militaire. » Georges
Sadoul pour sa part explique notamment que Les Enfants du
Paradis « représentait en 1943-1944 un
acte de foi prodigieux, une cathédrale élevée
à la gloire de l'art français à l'heure la
plus terrible. » Carné doit se battre avec les
producteurs pour que son film soit projeté en intégralité
dans deux salles en exclusivité (le Madeleine et le Colisée)
au lieu d'une seule et avec un entracte (le film fait plus de trois
heures). Il accepte pour cela de doubler les prix des places. Il
a également l’idée pour la première fois
de permettre aux spectateurs de réserver leurs places, chose
si commune de nos jours. Dès sa sortie, le film est un immense
succès. Il reste à l'affiche plus de cinquante-quatre
semaines au Madeleine. Cependant un évènement vient
ternir la joie de Carné. Lors de la première au Palais
de Chaillot le 09 mars 1945, Carné a la tristesse d'entendre
son mentor Jacques Feyder lui lancer un laconique "oui, c'est
pas mal". Ni Feyder, ni Rosay, ne parleront de leur collaboration
commune dans leurs mémoires respectives. Pardonnez-moi ce
long préambule mais il m'apparaît important de bien
restituer dans son contexte un film tel que celui-ci et de marquer
le fait qu'un tel chef-d'oeuvre n'arrive pas par hasard.
Venons-en
au film proprement dit. Tout a déjà écrit sur
ce film classé comme "le meilleur film français
de tous les temps" par plus de six cents professionnels du
cinéma en 1993 et que beaucoup, de par le monde, considèrent
comme le plus grand film de tous les temps. Si je n'irais pas jusqu'à
un tel extrême, il faut bien reconnaître que ce film
continue de nous captiver plus de soixante ans après sa sortie.
Cette histoire d'amour entre le mime Baptiste et la femme libre
Arletty nous fascine par sa poésie, sa grâce, son romantisme.
La manière dont les personnages secondaires, et leurs histoires
parallèles, se croisent durant les trois heures de ce film
hors norme, éblouissent tout comme la reconstitution de ce
quartier de Paris autour de 1840. Outre que le scénario est
plus complexe qu'il n'y paraît, les dialogues montrent que
Jacques Prévert a été transcendé par
cette histoire et par l'équipe qui l'a rendue réelle.
Comment résister à l'envie de vous en citer quelques
extraits à commencer par cette déclaration de Frédérick
Lemaître (Pierre Brasseur) lorsqu'il rencontre Garance (Arletty)
: « Paris est tout petit pour ceux qui s'aiment comme
nous d'un aussi grand amour ! » Garance qui quelques
années plus tard dira à Baptiste : « Vous
m'avez aidée à vivre pendant des années, vous
m'avez empêché de vieillir, de devenir bête,
de m'abîmer... Je me disais : tu n'as pas le droit d'être
triste, tu es tout de même heureuse puisque quelqu'un t'a
aimée. »
La relation entre Baptiste et Garance est fascinante. C’est
la chronique de l’amour fou que ressent Baptiste pour Garance,
lui qui est aimé par Maria Casares avec qui il finira par
se marier, mais qui gardera à jamais en lui cette lueur d’un
amour sans issue. C'est l'occasion de beaux échanges entre
les deux. Baptiste, lorsqu'il est pour la première fois avec
Garance, lui dit : « Je tremble parce que je suis heureux
et je suis heureux parce que vous êtes là tout près
de moi. Je vous aime et vous Garance, m'aimez-vous ? »
; Garance objecte qu'il parle « comme un enfant, c'est
dans les livres qu'on aime comme ça, et dans les rêves,
mais pas dans la vie ! ». Un peu plus tard elle sera
plus explicite : « Je vous en prie
Baptiste,
ne soyez pas si grave, vous me glacez. Il ne faut pas m'en vouloir
mais je ne suis pas... comme vous rêvez. Il faut me comprendre,
je suis simple, tellement simple. Je suis comme je suis, j'aime
plaire à qui me plaît, c'est tout. Et quand j'ai envie
de dire oui je ne sais pas dire non. » Baptiste quelques
instants plus tôt lui avait fait cette confidence qui est
à la base d'une des thématiques "prévertienne"
et "carnésienne" puisqu'on l'a retrouve par exemple
dans Juliette ou la Clé des songes : «
Quand j'étais malheureux, je dormais, je rêvais
mais les gens n'aiment pas qu'on rêve. Alors ils vous cognent
dessus histoire de vous réveiller un peu. Heureusement j'avais
le sommeil plus dur que leurs coups et je leur échappais
en dormant. Oui je rêvais, j'espérais, j'attendais.
» Notons le parallèle évident avec cet autre
grand film sur l'amour fou qu’est Peter Ibbetson
d'Henry Hattaway. Dans ce film, le héros rencontre en songe
son amour et il finira par préférer vivre dans ce
rêve et donc renoncer à la vie, tout comme le personnage
de Michel joué par Gérard Philipe dans Juliette
ou la clé des songes réalisé par Carné
en 1950. Comme l'écrit Danièle Gasiglia-Laster dans
un numéro de CinémAction : « Baptiste qui
respecte Garance ne la comprend pas et ne devine pas ce qu'elle
attend de lui. Il l'imagine conforme aux stéréotypes
de la femme idéale, complique les choses, alors que la jeune
femme, elle le dit elle-même, est simple. » Ainsi
la première fois où il pourrait passer la nuit avec
elle, il fuit. Mais Baptiste, obnubilé par cet amour d'autant
plus qu'il fait tout pour le rendre inaccessible, ne se rend pas
compte qu'auprès de lui se trouve Nathalie (Maria Casares)
qui est l'incarnation de la jeune fille simple et pure (certains
diront transparente) que l'on retrouve dans beaucoup de films de
Carné. Nathalie, dont l'amour est si pur et en lequel elle
place toute sa confiance, comme elle le dira lorsqu'elle aura surpris
Baptiste et Garance ensemble : « Ce n'est pas seulement
parce que je suis jalouse mais j'ai tellement confiance. Oui je
suis tellement certaine que Baptiste et moi nous sommes faits pour
vivre ensemble tous les deux. » C'est Nathalie qui voit
la métamorphose de Baptiste lorsque celui-ci a rencontré
Garance : « Qu'est-ce que tu as Baptiste ?... Tu as quelque
chose ! Tu es beau... Tu le sais bien que tu es beau puisque tu
es beau mais aujourd'hui tu es plus beau que tous les autres jours.
» Elle dira aussi cette belle autre phrase : « Mais
je me moque moi que tu m'aimes bien, ce que je veux c'est que tu
m'aimes. » L'histoire retiendra que c'est Marie Déa,
la Anne des Visiteurs du soir, qui devait jouer
Nathalie mais qui avait déjà un engagement au théâtre.
C'est un fait que la plupart des critiques qui ont disserté
sur ce film oublient systématiquement (ou le minimise) ce
personnage de Nathalie. Maria Casares pour son premier rôle
à l'écran, est bouleversante dans les quelques scènes
que lui a écrites Prévert. Comme celle de la fin,
où elle surprend à nouveau Baptiste avec Garance,
qui se revoient pour la première fois depuis leurs mariages
respectifs, et où elle apostrophe sa concurrente : «
Vous partez, on vous regrette. Le temps travaille pour vous
et vous revenez, tête nouvelle embellie par le souvenir...
Mais rester et vivre avec un seul être, partager avec lui
la petite vie de tous les jours, c
'est
autre chose. » Puis elle demande des explications à
Baptiste qui ne peut lui répondre : « Mais tu dis
tout de même beaucoup de choses en te taisant et ces choses
je les comprends. » La scène se termine sur Garance
fuyant, poursuivie par Baptiste, Nathalie lui hurlant dans un cri
déchirant « Et moi Baptiste, et moi ? ».
Notons que cette scène ne figurait pas dans le scénario
original et, selon son biographe Yves Courrière, Prévert
fut inspiré par la fin de sa liaison avec la jeune Claudie
Carter. Si certains ont vu dans ce personnage l'incarnation de la
femme au foyer qui emprisonne son rêveur de mari, C’est
une erreur. Garance et Nathalie sont deux incarnations de l'amour
romantique. L'une est idéalisée par Baptiste ; l'autre,
confiante et sure d'elle, réaliste, incomprise dans son malheur.
Le fait que ce soit Garance qui soit idéalisée est
ironique, car elle est au contraire le personnage le plus libéré
et le plus émancipé des Enfants du Paradis.
Garance ne porte pas de masques, elle est comme elle est. Elle ne
triche pas comme Lacenaire, elle est « la femme qui se
fout de tout, qui rit quand elle a envie de rire, qui ne se laisse
pas diriger par les pensées des autres » comme
Arletty l'explique à Edward Turk en 1979. Bien sûr
Prévert s'est inspiré de la vie de l’actrice
et de son caractère : « Je refuse qu'on m'impose
des idées. Je suis indépendante et je prends les risques
de l'indépendance » dira-t-elle lors de cette
même interview. Arletty est la preuve qu'il est bien difficile
d'être simplement comme on est car « la société
enferme parfois les individus dans des rôles dont ils ne veulent
pas », comme l'écrit Danièle Gasiglia-Laster.
On pense alors à cet amour trouble d'Arletty avec un officier
nazi qui lui vaudra une arrestation à la fin du tournage
et un placement en résidence surveillée durant dix-huit
mois. L’actrice raconte, dans l'un des bonus, qu'elle conserve
un bon souvenir de son séjour à La Houssaye en Seine-et-Marne
grâce aux livres et à la nature du lieu : « Il
y avait des couchers de soleil merveilleux. » Elle y
sera toujours lorsque le film sortira sur les écrans. Elle
raconte dans la biographie que lui consacre Denis Demonpion qu'on
l'avait seulement autorisée à sortir pour faire un
raccord son à l'automne 1944. Et c'est au moment où
cette femme admirable de quarante cinq ans est au sommet de sa gloire
qu'elle est poussée dehors (par des "jaloux" dira
Michel Simon dans l'un des bonus) et qu'elle ne tournera plus qu'épisodiquement.
Les
Enfants du Paradis est également remarquable pour
ses personnages qui entourent Garance et qui sont tous amoureux
d'elle. Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur)
incarne le comédien « romantique, rebelle par excellence
» selon Edward Turk. Ambitieux, c'est une grande gueule, un
cabotin, sûr de son talent, à qui tout réussit
et qui réussit tout avec humour. La scène où
il joue Robert Macaire et fait tourner en bourrique les auteurs
de la pièce L'Auberge des Adrets dont il moque la
pauvreté de l'histoire, est en soi éloquente. Ce comédien,
tellement amoureux de lui-même, lorsqu'il se rend compte que
Garance continue à aimer Baptiste tout en étant avec
lui s'exclame : « Et si ça me plaisait à
moi ? Si cela m'était utile, à moi, d'être jaloux,
utile et même nécessaire... Grâce à toi
je vais enfin pouvoir jouer Othello... Je cherchais le personnage
mais je ne le sentais pas. C'était un étranger, maintenant
c'est un ami, un frère. » Il triomphe au théâtre
dans la deuxième partie tandis que Baptiste lui triomphe
aux Funambules. Il sait bien au fond que Baptiste « joue
comme un dieu » et il l'envie. Garance dit un peu plus
tôt que Baptiste « n'a pas de métier, il
ne joue pas, il invente des rêves », et le fait
est que les trois pantomimes dont on aperçoit des extraits
dans le film montrent un Barrault au corps élastique et à
la souplesse féline. Il n'est pas interdit d'y voir un hommage
à certains acteurs du Muet, Chaplin et Keaton en premier
lieu.
Un autre personnage emblématique du film est Lacenaire (Marcel
Herrand). Lacenaire est un dandy assassin, un personnage en perpétuelle
révolte contre la société. Misanthrope, il
en explique en partie des raisons lors de sa premières scène
: « Quand j'étais enfant, j'étais déjà
plus lucide, plus intelligent que les autres, ils ne me l'ont pas
pardonné. iIs voulaient que je sois comme eux. »
Lacenaire est un personnage trouble et fascinant par son recul par
rapport au monde qui l'entoure. Refusant, tout comme Garance, de
jouer le jeu des apparences en société, il interpelle
ainsi le comte de Montray qui lui demande qui il est : « Vous
ne trouvez pas que c'est une question saugrenue que de demander
aux gens qui ils sont ?... Ils vont au plus facile : nom, prénoms,
qualités mais ce qu'ils sont réellement ? Au fond
d'eux-mêmes, ils le taisent, ils le cachent soigneusement.
» Edward Turk mettra en évidence que Lacenaire représente
pour Carné « une idéalisation ».
A l'époque, Carné « porte toujours un masque
qui ne correspond pas à son identité réelle.
Son comportement agressif et autoritaire sur le plateau est une
stratégie destinée à détourner l'attention
de ceux qui auraient tendance à stigmatiser ses écarts,
hors studio, par rapport aux critères dominants de la masculinité.
» En effet, le vrai Lacenaire était homosexuel et il
est permis d'y voir un rapport avec Vautrin, un autre homosexuel
criminel que voulait mettre en scène Carné (le film
est tourné en 1944 par Pierre Billon). Carné explique
dans l'interview qu'il accorda à Edward Turk en 1980 que
pour lui il est très clair qu'Avril, joué par Fabien
Loris dans le film, est « son ami » mais que
sous Vichy « on ne pouvait pas aller beaucoup plus loin
». Peut-être cela aurait-il été plus évident
si Carné n'avait pas coupé au montage une scène
plus explicite entre Lacenaire et Garance où celle-ci lui
demande « Qu'est-ce qu'elles vous ont fait les femmes
? » et Lacenaire de se défendre : « Rien,
absolument rien ! » Garance : « Et vous, qu'est-ce
que vous leur avez fait, aux femmes, Pierre-François ? Pas
grand chose, sans aucun doute ! », Arletty soulignant
cette dernière phrase d’un « petit rire désobligeant
». A la défense de Carné, il faut réaliser
ce que la morale de ce film en pleine guerre sous le gouvernement
de Vichy implique. Edward Turk le remarque avec pertinence lorsqu’il
écrit : « En contestant l'autorité de la
famille, la persécution des déviances sexuelles et
l'obligation pour une femme de dépendre d'un homme, Les
Enfants du Paradis s'attaque aux fondements mêmes
de l'ordre social de Vichy. »
Il aurait été facile pour Carné d’accentuer
le lyrisme d'une telle histoire, épopée en costumes
qui aurait pu se transformer en "grandiloquence hollywoodienne"
à la Autant en emporte le vent comme le
remarque Bernard Landry, premier journaliste à écrire
sur Carné en 1952. Au lieu de cela, Carné persiste
dans le style qu'il a fait sien en refusant tout effet de style.
Sa caméra est peu mobile et « chaque mouvement
d'appareil est commandé par une nécessité descriptive.
» Carné confie dans une interview en 1972 à
Marcel Oms qu'aux mouvements
d'appareil
il préfère « les mouvements du coeur
». Il refuse le pittoresque et réalise ses films avec
la plus grande rigueur trouvant que « la virtuosité
de la caméra, c'est bien souvent au détriment de l'histoire,
et surtout des acteurs. » Ce qui induit une certaine
forme de sobriété, un classicisme que certains ont
pris pour de la sécheresse ou de la froideur. Mais ce classicisme
ne signifie pas pour autant que Carné fait du cinéma
académique. Académique au sens de tourner suivant
une formule, des règles pré-établies, qui peuvent
aboutir à un film bien fait mais ennuyeux, manquant d'âme
à l’image des réalisations de Régis Wargnier
ou Jean Delannoy par exemple. Alors que de l'âme, de l'émotion,
de la poésie dans Les Enfants du Paradis,
vous n'avez que ça ! Cela n'a pu se faire que grâce
à un travail collectif aussi remarquable que quasi unique
dans l'histoire du cinéma français. Prévert,
Carné, Trauner, Kosma, Mayo ont œuvré ensemble,
de l'élaboration du scénario au tournage. Il n'y a
pas de secret, c'est la seule solution. Il est intéressant
d'ailleurs de lire les commentaires élogieux concernant le
film sur le site de référence IMDB où une nouvelle
génération découvre ce film qui repose sur
"un bon scénario, des bons acteurs, une bonne réalisation
et une bonne équipe technique". Des choses souvent oubliées
de nos jours où il est de bon ton depuis "la Politique
des Auteurs" de dénigrer le scénario (voir un
récent dossier de Télérama sur ce sujet).
Pour terminer, laissons la parole à François Truffaut
qui en 1956 se chargea avec ses amis des Cahiers du Cinéma
de tirer à boulets rouges sur Marcel Carné «
qui n'a jamais su évaluer un scénario, n'a jamais
su choisir un sujet... Pendant des années on nous a offert
des films de Jacques Prévert mis en images par Marcel Carné.
» Truffaut qui finira en 1984 par avouer à Carné,
lors d'une rencontre à Romilly, qu'il a fait 23 films et
qu'il les « donnerait tous pour avoir fait Les
Enfants du Paradis. » Comme on le comprend.