"C’était
durant l’une de ces années où, dans le territoire,
les signaux de fumée des Apaches montaient en spirale des sommets
rocheux des montagnes et où plus d’un ranch n’offrait
plus que quelques mètres carrés de cendres noircies
sur le sol ; alors, le départ d’une diligence de Tonto
marquait le début d’une aventure dont la fin heureuse
n’était pas garantie…" Tel est le début
de la nouvelle Stage to Lordsburgh de Ernest Haycox paru
dans le Saturday Evening Post et dont les personnages vont
séduire John Ford. Il se décide à l’adapter
même s’il la trouve par ailleurs assez mal construite
et même si le récit comporte de troublantes similitudes
avec Boule de suif de Maupassant. Les producteurs, David
O Selznick en tête, se montrent réticents et refusent
de s’en laisser imposer par un réalisateur quel qu’il
soit. Ils accepteraient éventuellement si Marlène Dietrich
et Gary Cooper étaient de la partie mais Ford ne veut rien
savoir. Heureusement, il trouve dans le producteur Walter Wanger,
un homme qui décide de prendre le risque. Le jeune John Wayne
pense que ce serait lui faire trop d’honneur de se faire offrir
le rôle du Kid mais Ford le pousse à accepter. Le Duke
ne le regrettera jamais puisque ce sera le film qui fera de lui une
star et le succès ne le quittera alors jamais plus.
On
ne compte plus les textes, exégèses, critiques et autres
analyses qui ont fleuri depuis lors sur ce classique intemporel et
universel. Ce film tient effectivement une place d’une très
grande importance dans l’histoire du cinéma mais sans
minimiser toutes ses qualités, il serait injuste de ne pas
tempérer cet enthousiasme, de replacer ce film dans son contexte
avant de dire tout le bien dont nous pouvons penser de ce western.
Le cinéma américain avait atteint une sorte de perfection
à la fin des années 20 mais, en généralisant,
l’arrivée du parlant va amener une baisse qualitative
de l’ensemble de la production durant la décennie suivante
(et ceci dit, nous le répétons malgré de notables
et nombreuses exceptions). Ceci est dû au fait que cet art est
obligé de se réadapter à cette nouveauté
que constitue la parole et qu’au départ la plupart ne
se préoccupent plus que des dialogues. Les acteurs aussi doivent
tout réapprendre. De plus, le matériel technique pour
les tournages devient très lourd (par exemple les caméras
doivent être insonorisées dans d’immenses caissons
; voir à ce sujet Chantons sous la pluie)
et l’ensemble de ces changements fait que les films de cette
époque sont souvent statiques, bavards, ternes ou, à
l’inverse facilement maniéristes. Les années 30
sont peut-être la décennie qui supporte aujourd’hui
le plus mal le vieillissement et John Ford n’échappe
pas à la règle ; bon nombre de ces ‘classiques
‘ de l’époque comme La patrouille perdue
ou Le mouchard peuvent paraître de nos jours
bien ennuyeux.
1939
! Date marquante pour le cinéma américain, l’année
qui débute ce que l’on a coutume d’appeler l’âge
d’or hollywoodien, une période d’une vingtaine
d’année dont le fameux classicisme américain est
issu, classicisme dont la recette est aujourd’hui quasiment
perdue. C’est en cette année faste pour le cinéma
que sortent aussi Seuls les anges ont des ailes de
Hawks, Femmes de Cukor, Autant en emporte
le vent et Le magicien d’Oz de Fleming,
Ninotchka de Ernst Lubitsch, Mr Smith au
Sénat de Capra… C’est justement en 1939
que Ford va retrouver un second souffle avec deux autres films remarquables
en plus de celui qui nous concerne : Sur la piste des Mohawks
et Vers sa destinée dans lequel Henry Fonda
endosse avec talent le rôle de Abraham Lincoln. On a un peu
trop facilement tendance à dire que La chevauchée
fantastique a marqué un tournant dans l’histoire
du western ; il serait ridicule de le nier mais il ne faut pas que
ce soit au détriment d’autres œuvres tout aussi
honorables : n’oublions pas qu’en cette même année
et même quelques mois avant Stagecoach, sortirent
d’autres westerns tout aussi honorables et qui ne méritent
pas d’être passé sous silence au profit du film
de Ford : Le brigand bien aimé de Henry King,
Les conquérants de Michael Curtiz et Pacific
Express, l’un des meilleurs films de Cecil B. DeMille.
La chevauchée fantastique est sorti alors
que le genre connaissait un certain regain : plus d’une centaine
de westerns avaient été distribués l’année
précédente mais il s’agissait surtout de bandes
stéréotypées à très petits budgets,
réalisées par des metteurs en scène de seconde
zone et jouées par des acteurs presque tous inconnus, quasiment
tous oubliés de nos jours. John Ford contribuera à réhabiliter
le genre en le faisant sortir du mépris dans lequel on le tenait
alors.
Cette
mise au point, un peu longue, étant terminée, nous pouvons
maintenant nous concentrer sur ce western à la fois ambitieux
et divertissant, intimiste et spectaculaire, passionnant par la richesse
de ses personnages, la qualité de sa réalisation et
la mise en place des jalons et thèmes traditionnels qui traverseront
toute l’histoire du genre. Le terme de chef d’œuvre
est souvent attribué à ce film et on le retrouve souvent
dans les listes des plus grands films de l’histoire au côté
de Citizen Kane. Ce statut, il l’a acquis plus
certainement par les apports qu’il a amenés au genre
‘western’ que par ses qualités intrinsèques
qui ne sont pas plus évidentes que dans une centaine d’autres
œuvres du genre. En effet, même à l’intérieur
de la seule filmographie de John Ford, et sans vouloir rabaisser Stagecoach,
il n’est pas interdit de lui préférer la plupart
de ses westerns suivants de La poursuite infernale
à Les Cheyennes. En Amérique, ce classique
n’a pas tout de suite été reconnu à sa
juste valeur, les spectateurs n’étant au départ
pas très enthousiastes : on lui reproche trop de psychologie
au détriment de l’action, une couleur locale atténuée,
moins de schématisme réconfortant, tout ce pourquoi
justement le film se démarque des westerns antérieurs.
C’est surtout grâce à son accueil européen
que le film a acquis une telle réputation : André Bazin
disait par exemple "équilibre parfait entre les mythes
sociaux, l’évocation historique, la vérité
psychologique et la thématique traditionnelle de la mise en
scène western. Aucun de ces éléments fondamentaux
ne l’emporte sur l’autre".
En
redécouvrant ce film aujourd’hui, force est de constater
que la mise en scène nous apparaît toujours aussi précise,
millimétrée, à la fois moderne et classique :
Ford soigne toujours autant ses cadrages et nous offre des gros plans
de toute beauté. Les scènes d’extérieurs
tournées en seulement 4 jours portent la marque inimitable
du réalisateur : la vision des hommes, diligence et chevaux
disséminés au milieu de ces paysages grandioses de Monument
Valley (c’est d’ailleurs grâce à ce film
que l’on découvre cet endroit), les travellings passant
brutalement d’un plan d’ensemble sur la diligence perdue
au milieu de l’immensité du ciel et de la terre aux gros
plans sur les Indiens cachés au sommet des montagnes sont inoubliables.
Au milieu de ces espaces vierges, Ford nous concocte une scène
anthologique de poursuite dans laquelle Yakima Canutt nous étonne
par ses cascades. C’est lui qui se cache dans la peau de cet
indien qui saute sur un cheval de l’attelage puis tombe entre
les brancards avant d’être piétiné par les
sabots des chevaux et de rouler sous la voiture. A l’époque,
il n’existait pas de véhicules équipés
pour filmer des scènes de cet acabit. Celles ci le furent à
bord d’automobiles ordinaires devant aller aussi vite que les
chevaux, soit à 60 km/h, très rapide pour l’époque
: le résultat demeure stupéfiant. Le reste, filmé
en studio, est souvent du même niveau : la scène nocturne
du duel final, loin de tout dramatisme outrancier, est d’une
sécheresse et d’une sobriété exemplaire
: elle annonce celle tout aussi réussie que l’on trouvera
dans L’homme qui tua Liberty Valance. L’autre
scène nocturne de la demande en mariage de la prostituée
par le hors la loi est empreinte d’une belle sensibilité
et d’un romantisme encore assez rare chez Ford à cette
époque et qui trouvera son apogée dans le sublime La
charge héroïque.
Vivacité,
précision et rigueur de la mise en scène mais aussi
personnages tous efficacement présentés, finement observés
et croqués, qui se révèlent malgré tout
un peu trop typés. L’intérêt réside
surtout dans les rapports qui s’établissent au sein du
groupe au fur et à mesure de l’avancée du voyage
et de ses périls. Quelques phrases seulement suffisent pour
ébaucher un caractère ou éclairer une situation.
Ford utilise un système dramatique déjà employé
et qui sera encore pillé par la suite, la réunion de
caractères différents dans un espace restreint et dans
une situation tendue avec la certitude qu’il en naîtra
des réactions nombreuses et variées. On pourrait donc
trouver à redire de l’utilisation d’une méthode
usée jusqu’à la corde mais Ford évite toute
facilité grâce à sa sincérité :
nous le sentons à chaque moment rempli de compassion pour tous
ces personnages, en quelque sorte victimes de la société,
hormis pour le banquier qui représente tout ce que le capitalisme
peut avoir de nuisible. Dallas et le docteur, joués par Claire
Trevor et Thomas Mitchell, sont tous deux des figures déchues,
"victimes de préjugés", qui retrouveront leur
dignité au cours des évènements, par le regard
que leur porteront alors les plus réticents, une fois que ces
deux ‘héros’ auront réussi à accoucher
Lucy, la jeune femme interprétée par Louise Platt. L’estime
pour la prostituée que l’on lira à ce moment dans
le regard de la "jeune mère" auparavant excessivement
froide envers elle, est une marque de la sensibilité de John
Ford : Lucy s’humanise au contact d’une réprouvée
et ses préjugés moraux s’évanouissent petit
à petit. Que de beauté aussi dans la tendresse amoureuse
du joueur, interprété par un John Carradine longiligne
et mystérieux, pour Lucy. Mais c’est évidemment
de John Wayne dont on se souvient le plus. Il vole la vedette à
la tête d’affiche Claire Trevor par sa simple et première
apparition dans ce mouvement d’appareil inoubliable qui zoome
sur lui en gros plan. Au final, cet homme, que nous aurons pris le
temps d’apprécier à sa juste valeur, tuera ses
ennemis avec l’aval du shérif qui avait fait le voyage
dans le but de l’empêcher de commettre cet acte : in extremis,
les sentiments du shérif l’emportent sur le droit et
la loi. Donc, une tendresse et une sensibilité de tous les
instants, la marque de John Ford, mais que l’on est en droit
de préférer dans bons nombres de ses films suivants,
moins secs, plus romantiques, plus riches et plus ambiguës aussi
(La prisonnière du désert).
Les
archétypes du western traditionnel seront posés à
cette occasion et en deviendront des bornes incontournables pour le
genre cinématographique américain par excellence. Il
ne restera plus aux grands réalisateurs du western que de se
les approprier et d’en faire avec leurs différentes personnalités
respectives autant de chefs d’œuvres du genre, car contrairement
à des clichés bien ancrés dans les esprits, le
western recèle bien plus de pépites qu’on ne le
croit, aussi variées les unes que les autres. A signaler qu’un
remake homonyme en a été fait en 1966 par Gordon Douglas
qui, sur la même trame, se permet de réaliser l’un
de ses films les plus médiocres ; il s’agit de La
diligence vers l’Ouest. Comme quoi, un bon scénario
ne suffit pas à faire un bon film. Enfin pour l’anecdote,
Frank Nugent, le scénariste de ses plus grands chefs d’œuvres,
demandant à John Ford à propos de la poursuite, pourquoi
les Indiens ne se contentaient-ils pas d’abattre les chevaux
de la diligence, le réalisateur répliqua "En
réalité, c’est probablement ce qui se serait passé
mais s’ils l’avaient fait, le film se serait terminé
à ce moment là."