Fin
mars 1933, avant même la distribution publique en Allemagne
du Testament du Docteur Mabuse, le film est interdit
par le Ministère de la Propagande, dirigé depuis l’accession
au pouvoir d’Hitler par Joseph Goebbels. Celui-ci convoque
très vite Fritz Lang, mais après avoir rapidement
évoqué cette interdiction, Goebbels lui propose surtout
la direction du Département V de son ministère, celui
consacré au cinéma, précisant que le chancelier
apprécie énormément Metropolis
ou Die Niebelungen. Lang, qui est manifestement
conscient depuis des années du danger que représentaient
les nazis (d’aucuns voient des évocations directes
de cette menace dans M ou Mabuse),
et qui tient à son indépendance, refuse poliment,
prétextant que sa mère est d’origine juive.
Goebbels lui répond : « Ce qui est juif, nous en
déciderons. » Le soir même, Lang fait ses
valises et fuit l’Allemagne, pour la France d’abord,
puis pour les Etats-Unis. Là, bien qu’obtenant la nationalité
américaine et n’envisageant pas de retourner en Allemagne
tant que les nazis seront au pouvoir, il demeure très préoccupé
par l’actualité européenne, et fréquente
des groupes d’émigrés allemands de plus en plus
nombreux. Leurs témoignages confortent sa haine du nazisme,
et il devient alors indispensable pour l’artiste qu’il
est de participer, à sa manière, à la prise
de conscience collective et au combat contre Hitler. A partir de
1939, la plupart des projets cinématographiques auxquels
il s’attèle (Man Hunt, Men
Without a Country qui ne se fera pas, Confirm or
Deny finalement réalisé par Archie Mayo)
sont ainsi directement dirigés contre le nazisme. Par ailleurs,
Lang participe à l’organisation de l’exil et
de l’accueil d’anciens compatriotes ayant comme lui
fui l’Allemagne. Parmi eux, le dramaturge Bertolt Brecht,
réfugié en Scandinavie jusqu’en 1941, et qui
arrive à Hollywood avec l’envie de collaborer avec
Fritz Lang à ce qui est concrètement devenu un effort
de guerre.
Le 27 Mai 1942, le Reichsprotektor praguois Reinhard Heydrich est
assassiné. Dès le lendemain, et alors que les circonstances
(1) de l’attentat
sont encore méconnues aux Etats-Unis, Lang propose à
Brecht de partir de cet événement pour réfléchir
à une histoire d’otages qui mettrait en valeur la résistance
tchèque. Le journal de travail de Berthold
Brecht,
abondamment annoté, nous renseigne sur l’évolution
de leur collaboration : ainsi y apprend-on que les deux hommes collaborent
dans un premier temps à raison d’une dizaine d’heures
par jour, et qu’ils ne fonctionnent pas tout à fait
selon les mêmes principes. Brecht, en particulier, n’accepte
guère les concessions à la vraisemblance que Lang
opère, tout en prétendant savoir ce que le public
acceptera ou pas. Il note ironiquement qu’il est « intéressant
qu’il (Lang) soit bien plus intéressé par les
surprises que par les tensions » et déplore plus
tard « une camelote d’une infinie tristesse ; que
de schémas, d’intrigues, de faussetés !
» Lang, en effet, ne s’embarrasse guère de psychologie
dans l’élaboration du scénario : il agit dans
l’urgence d’un effort qui consiste avant tout à
alerter le public américain de l’horreur nazie, et
cela passe aussi par des concessions au spectaculaire.
Un autre problème s’ajouta à cela : Brecht,
qui se considérait toujours un auteur allemand et avait hâte
de rentrer au pays, avait refusé d’apprendre un anglais
suffisamment correct pour la rédaction d’un scénario.
Il était par ailleurs selon les principes de Lang - pour
diverses raisons, dont sa
connaissance
approximative de l’anglais – de toujours s’accompagner
depuis son arrivée à Hollywood d’un coscénariste
maîtrisant mieux que lui la langue des producteurs. Après
avoir négocié avec Arnold Pressburger, producteur
du projet, le salaire de Brecht, Lang se vit donc adjoindre un nouveau
co-auteur, en la personne de John Wexley, lequel était en
vogue depuis le succès de sa pièce The Last Mile
et parlait allemand qui plus est. Si le rôle de chacun, qui
varie selon les témoignages, demeure indéfini, il
est manifeste que la collaboration fut houleuse, tant pour l’écriture
qu’à un niveau plus politique (le communiste Wexley
trouvait Lang trop peu « à gauche »,
et Brecht semblait incapable de s’adapter aux attentes idéologiques
comme commerciales du public américain). De plus, le trio
eut tendance à s’entre-déchirer : Wexley et
Brecht réécrivirent ensemble une partie du scénario,
ce qui rendit Lang furieux quand il l’apprit. Il prit Wexley
à part pour lui expliquer qu’ils faisaient un film
« pour Hollywood » et dès lors, Wexley
édulcora les scènes avec le peuple tchèque
auxquelles Brecht tenait tant (2),
et réintroduisit dans le scénario des séquences
qu’il avait rayées sous les yeux de Brecht. Lequel
Brecht désapprouvait les orientations du casting choisi par
Lang. (3) Enfin,
il s’avéra que, pour des raisons imprécises,
Wexley signait de son seul nom les pages coécrites avec Brecht.
Il obtint dès lors des rémunérations beaucoup
plus importantes et un crédit unique comme scénariste
au générique du film, ce qui mit Brecht hors de lui.
La Screen Writers Guild, malgré le soutien de Lang et de
Pressburger, arbitra en faveur de Wexley, sous prétexte qu’il
en avait d’avantage besoin que Brecht, dont la renommée
n’était plus à faire - surtout en Allemagne,
en fait… Finalement, Lang se démena pour que Brecht
soit crédité comme « auteur du sujet original
».

Ceci étant, il est bien difficile de faire la part des
choses dans Les Bourreaux meurent aussi concernant
l’apport de chacun. Lang estimait - après coup - que
90 % du scénario définitif était brechtien,
mais
ce dernier, trahi, lésé, ne se reconnaissait pas dans
ce « magma d’images », même s’il
concédait que ce qu’il appelait le « Lang-film
» lui avait « donné de l’oxygène
» pour écrire de nouvelles pièces. A la vision
du film, on devine bien, notamment dans la dernière partie,
une réflexion sur le mensonge ou la culpabilité très
langienne. Par ailleurs, une certaine théâtralisation
du réel, notamment dans les scènes réunissant
les otages ; le didactisme militant de certaines tirades ; ou la
structure épique d’un film qui embrasse le destin collectif
de tous les praguois, sont eux assez caractéristiques du
style de Bertolt Brecht. Toutefois, la construction du film paraît
aujourd’hui assez bâtarde ; et les nombreuses pistes,
loin de participer à l’ample portrait d’une communauté,
s’affaiblissent souvent les unes les autres, en alourdissant
quelque peu l’intrigue. En tout état de cause, si l’ambition
commune qui avait initialement animé Brecht et Lang est manifeste,
Les Bourreaux meurent aussi souffre désormais,
en quelque sorte, de l’urgence contextuelle dont il était
issu. Sans relativiser ni l’absolue nécessité
du film à son époque ni son incontestable intérêt
historique aujourd’hui, il semble au strict point de vue dramatique
bien inférieur à de nombreux autres travaux de ses
auteurs (4), à
l’instar, finalement, des films "de propagande"
(pour résumer) qu’Alfred Hitchcock tourna également
à la même époque.
Les Bourreaux meurent aussi ne sortit en France
qu’en 1947, soit cinq ans après sa conception et deux
ans après la fin de la guerre, dans une période où
la plupart des films américains réalisés au
début de la décennie devenaient enfin visibles. Trop
long et probablement considéré comme ayant perdu de
son actualité, le film fut remonté dans une version
d’exploitation vingt minutes plus courte, qui peut également
être découverte sur le deuxième DVD de l’édition
Carlotta. Sans parler de considérations techniques (voir
plus bas), il peut être intéressant de s’attarder
sur les différences, sur ce que les remonteurs français
de 1947
avaient
estimé dispensable. On découvre alors que, si l’intrigue
fondamentale demeure (la mort d’Heydrich, la traque de Svoboda,
le personnage de Mascha, le traître Czaka), a disparu l’essentiel
de ce à quoi Brecht était attaché, à
savoir l’implication du peuple praguois au-delà des
simples résistants, et la majeure partie de l’histoire
des otages. Très précisément, on dénombre
onze instants tronqués voire supprimés :
1/ la scène où Svoboda se réfugie dans le public
est interrompue, et la révolte des spectateurs contre l’officier
nazi a ainsi disparu ;
2/ exit l’entretien à la Gestapo avec le chauffeur
de taxi, qui jubile en apprenant la mort d’Heydrich et le
suicide de celui-ci ;
3/ la séquence où Czaka aide l’inspecteur Gruber
à dresser la liste des otages est interrompue avant que le
traître ne conseille le poète ;
4/ lors de l’arrestation du Professeur, sa tirade sur les
listes de la Gestapo est abrégée ;
5/ lorsque Mascha décide d’aller dénoncer Svoboda,
sont supprimés son voyage en fiacre, le début de lynchage
par la foule, les violences sur la foule par la Gestapo, ses hésitations
en arrivant au bureau, ainsi que l’homme torturé soutenu
par les deux officiers ;
6/ une fois Mascha enfermée, ses retrouvailles avec la marchande
de légumes affaiblie ont disparu ;
7/ tout comme la séquence où l’otage Vassily
lit ses vers au poète, repris par le Professeur pour donner
la chanson No Surrender ainsi que, dans la continuité,
le début de la réunion clandestine des résistants
- qui reprend donc dans la version française une fois que
Czaka prend la parole ;
8/ ou bien encore la scène où, dans les bureaux de
la Gestapo, les résistants capturés sont réunis,
harangués par un Czaka arrogant et libidineux ;
9/ de même, le choix des otages impliquant le général
au bandeau ou le poète ne figure plus dans la version française
;
10/ tout comme le départ de Vassily, avec l’ensemble
des otages reprenant ses vers en chœur ;
11/ la fin du film, qui reprenait ce chant militant pour se conclure
sur un « Not The End » invitant le spectateur
à se dresser pour rejoindre la lutte a été
remplacée par un panneau « Fin » classique,
sur un fond musical sans paroles.

Affadissant encore le propos brechtien du film, ce choix semble
surtout marquer la volonté, pour la France de l’immédiat
après-guerre, d’exorciser les fantômes persistants
du proche passé pour se concentrer avant tout sur la dimension
spectaculaire du film. Il n’était nul besoin de rappeler
à un peuple meurtri les bienfaits de la résistance
collective, il fallait surtout tenter de panser les plaies d’une
nation.
Là
où les auteurs s’étaient concentrés sur
les valeurs mobilisatrices d’une œuvre, Les Bourreaux
meurent aussi tel qu’il fut présenté
en France pendant plusieurs décennies était donc d’avantage
un film à suspense prenant pour cadre la cité praguoise
occupée. Evidemment, avec Fritz Lang aux manettes, ce film
à suspense, présent en filigrane dans la version complète,
demeure par bien des aspects au-dessus du tout-venant cinématographique
de l’époque. Cela vient tout d’abord d’une
mise en scène qui, si elle semble parfois bridée par
le sujet, n’oublie jamais le sens de la composition ou de
la lumière de son auteur. Des plans extrêmement contrastés,
proche de l’expressionnisme mais sans sa dimension onirique,
viennent ainsi parfois souligner la gravité des situations
(pendant l’interrogatoire de Mme Dvorak, la lecture de la
lettre du Professeur Novotny…). Le monteur du film, Gene Fowler
Jr, âgé au moment du film de 25 ans, témoignait
20 plus tard de l’extraordinaire perfectionnisme de Fritz
Lang
: « Intolérant vis-à-vis de tout ce qui
n’est pas un travail de professionnel, il réclame de
tous ceux qui travaillent avec lui de partager sa recherche de la
perfection. » Souci qui s’accompagnait, étant
donné la teneur même des Bourreaux meurent
aussi, d’une volonté de réalisme :
« Nous devions tourner une scène où, capturé
par la Gestapo, un homme se suicide en sautant à travers
une fenêtre. Dans un tel cas, on utilise un verre spécial
à base de sucre, afin d’éviter toute blessure
du cascadeur. Nous étions en guerre, le sucre était
rationné, et nous dûmes nous passer de ce verre. Lang
devait donc choisir : soit utiliser une vraie vitre, soit complètement
s’en passer, ce qu’il fit. Lorsque notre homme sauta,
le résultat fut ce qu’il devait être : un échec.
Afin de rendre les choses plus réalistes, nous utilisâmes
une pellicule à grain fin (utilisée pour obtenir des
contretypes négatifs) et Lang et moi projetâmes des
fragments de vitre dans le champ. Le résultat fut surprenant,
et à mon avis supérieur à ce que nous aurions
obtenu avec une vitre comme on en utilise d’habitude !
» (Par ailleurs, il semblerait que des stries aient été
rajoutées manuellement sur plusieurs photogrammes pour donner
l’illusion de l’éclat).
On
retrouve ensuite des récurrences de l’art langien dans
sa façon de jouer avec les nerfs du spectateur par le biais
de l’ironie dramatique. Ainsi, comme souvent chez Lang, le
mensonge et l’illusion font partie intégrante du combat
des résistants, alors que le traître Czaka est confondu
aux seuls instants où la vérité sort de sa
bouche. Malgré tout, toujours au nom du suspense, on frôle
parfois l’exagération, ce qui avait le don d’agacer
Brecht. Ainsi, alors que les inspecteurs de la Gestapo ont placé
des micros pour écouter la conversation entre Mascha Novotny
et Svoboda, et que celle-ci s’apprête à révéler
qu’il est bien l’assassin, Lang choisit le point de
vue des espions nazis, suspendus aux lèvres de la jeune femme.
Dont la phrase suivante, adressée au médecin, commence
par « You’re the one the Gestapo wants : you killed…
» Evidemment, à cause de l’angle moral choisi
par le film, le spectateur ne désire pas que les nazis, qui
attendent fébrilement la fin de la phrase, apprennent le
nom du courageux meurtrier d’Heydrich. Et après un
silence la phrase se termine : « … any feelings
I ever had for you », provoquant le soulagement du public
: le plan suivant montre Svoboda tendant un papier à Mascha
sur lequel il lui révèle la présence de microphones
(comment le sait-il d’ailleurs ?...) et c’est grâce
à ce papier que Mascha a modifié in extremis la fin
de sa phrase. Ouf ! Dans le même ordre idée, Brecht
trouvait
aberrant
que le chef de la résistance, Dedic, se cache derrière
un rideau pendant que la Gestapo fouille l’appartement de
Svoboda. Probablement Bertolt ignorait-il qu’avec Fritz, tout
est mise en scène. Car pendant que l’inspecteur Gruber
interroge Svoboda, celui-ci se rend compte que quelques centimètres
derrière Gruber, Dedic est en train de perdre son sang et
qu’il va être découvert. Dans un ritardando insoutenable,
Svoboda crée une diversion (« Puis-je vous offrir
à boire, Inspecteur ? ») qui se révèle
finalement être une ruse pour sauver les apparences (Svoboda
renversera le vin sur la tâche de sang pour les confondre
et sauver ainsi temporairement Dedic).
Enfin, pour paraphraser un autre maître du suspense auquel
Lang fut parfois - à tort - comparé, un bon suspense
repose aussi sur le méchant de l’histoire. Si celui
des Bourreaux meurent aussi était tout désigné
par le contexte, il ne fallait pas pour autant le limiter à
une figure figée, à un emblème du mal ; l’ennemi,
dans le film, possède ainsi plusieurs facettes. Tout d’abord,
celle du Reichsprotektor Heydrich, présent dans une seule
scène, ce qui est largement suffisant pour le haïr.
Arrogant, hystérique, marqué à la fois par
la préciosité des mouvements et le phrasé particulier
généralement attribués aux nazis, il joue à
être son propre Dieu, ou plutôt une copie de celui-ci,
le portrait d’Hitler étant souvent présent dans
le cadre au-dessus de lui. On retrouve un peu de cette figure archétypale
du nazi dans le chef de la Gestapo, Kurt Haas (droit comme un piquet,
il se perce les boutons face au miroir tout
en
menant un interrogatoire), ou dans l’inspecteur chargé
des interrogatoires, le faussement débonnaire Ritter, presque
mielleux pendant qu’il torture Mme Dvorak, la marchande de
légumes. Mais l’ennemi, dans Les Bourreaux
meurent aussi, c’est aussi le traître, en l’occurrence
le brasseur Czaka, collaborateur et capitaliste zélé.
Toutefois, si la dernière partie du film se charge de le
punir, le traitement que lui inflige le scénario n’est
pas spécialement léger : bien qu’on y retrouve
la thématique langienne du mensonge comme vecteur de la justice
divine, avec un peuple qui s’unit d’un front (presque
comme dans un lynchage) pour l’accabler, les circonstances
de sa fin, le nez dans le caniveau, face à une église
qu’il n’atteindra pas tant il ne mérite aucun
espoir de rédemption, peuvent sembler un tantinet appuyées…
Mais enfin, et de manière plus subtile, la menace nazie est
aussi incarnée par l’inspecteur Gruber ; sous son chapeau
melon et avec ses manières d’épicurien (bière
et prostituée), il incarne une figure du nazi plus charnelle
mais aussi plus concrète. Il est le fonctionnaire appliqué,
qui met son intelligence et sa logique au service du système
nazi. Il est ce rouage intermédiaire qui permet à
l’implacable engrenage de fonctionner de manière aussi
terrible. Le duo du collabo couard et du flic rondouillard peut
faire sourire quand il apparaît pour la première fois
à l’écran, mais sa force dramatique, glaçante,
vient de sa réalité : l’argent du brasseur et
le zèle du fonctionnaire sont les carburants du monstre nazi.
Il y eut durant la production du film de longues hésitations
concernant son titre ; mais si le « Bourreau » était
bien le surnom d’Heydrich, il est clair que ce titre définitif
fait avant tout référence à ces exécutants
de base, qui par leur attitude condamnent tout un peuple à
mort. Il est en ce sens symptomatique que la mort d’Heydrich
soit l’objet d’une ellipse tandis que celles de Czaka
et de Gruber interviennent à l’écran : ces bourreaux-là
ressemblent au peuple, et c’est à lui de les identifier
pour survivre.

Le film fut un échec public et n’eut donc pas auprès
des foules l’impact escompté. Lang poursuivit son effort
de lutte anti-nazie avec, dans un style très différent,
The
Ministry of Fear puis Cloak and Dagger.
Ironie du sort, des années plus tard, la censure jugea Les
Bourreaux meurent aussi immoral parce que le film glorifiait
le mensonge des masses et l’œuvre fut ensuite, pendant
la Guerre froide, soupçonnée d’être une
apologie du communisme (John Wexley, d’ailleurs, fut black-listé)
: ce qui devait donc être avant tout une célébration
du courage collectif et une œuvre de rassemblement contre la
barbarie se mit, pour d’autres raisons, à être
regardée d’un œil suspect. Ce n’est que
quelques décennies plus tard que l’œuvre fut en
partie réhabilitée, notamment par la critique française.
De fait, la sincérité et l’implication de Fritz
Lang dans ce projet éminemment personnel ne doivent pas être
mises en doute (et il est par ailleurs difficile de soupçonner
l’auteur de sympathie avec la cause marxiste…) mais
sont peut-être en partie responsable du déséquilibre
manifeste d’un film fortement marqué par son contexte,
et qui comblera probablement d’avantage les historiens que
les plus fervents admirateurs du cinéaste.

(1) En réalité, Heydrich fut assassiné par
trois résistants tchèques non issus de la résistance
locale (qui estimait que la mort d’Heydrich aurait des conséquences
dramatiques) mais parachutés de Londres. Blessé par
l’explosion d’une grenade, Heydrich mourra en fait d’une
septicémie (infection du sang) foudroyante provoquée
par du crin de cheval rembourrant les fauteuils de son véhicule.
Début Juin, près de 200 habitants du village de Lidice,
soupçonnés d’avoir abrité les parachutistes,
sont exécutés en représailles par les SS. Le
village est brûlé et rasé. Tout au long de l’été
1942, des milliers de Tchèques sont assassinés jusqu’à
ce que le quatrième membre du commando finisse par dénoncer
ses trois complices. Ceux-ci, assiégés dans une église
par près de 800 hommes de la SS et de la Gestapo, sont finalement
abattus ou se suicident. La Gestapo leur coupera la tête et
obligera famille et proches à défiler devant celles-ci.
(2) Il semble surtout que Lang et Brecht voyaient le peuple de manière
sensiblement différente : pour Brecht, il rattrape les erreurs
des résistants et représente le seul espoir, dans
l’union, d’échapper à la barbarie ; Lang
le considère incontrôlable, et redoute toute dynamique
de groupe (voir Furie)
(3) Lang voulait absolument que, par lisibilité pour le public,
les personnages tchèques soient incarnés par des acteurs
anglo-saxons, et les allemands par des allemands. Or Brecht tenait,
tant pour Czaka que pour Mascha, à des acteurs allemands
qu’il connaissait depuis longtemps. De plus, Brecht avait
insisté pour que son épouse, Helene Weigel, incarne
Mme Dvorak, la marchande de légumes. Lang lui fit passer
un essai qu’il ne jugea pas concluant, mais il semble avant
tout que ce choix ait été dicté par une certaine
incompatibilité personnelle.
(4) Lang - qui, au passage, n’a jamais été un
juge formidable de son propre travail - considérait ce film
comme l’un de ses meilleurs. On peut considérer que
cela témoigne surtout de l’importance intime qu’il
avait accordée au projet et de son attachement viscéral,
jamais démenti, à la lutte contre le fascisme.