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Actualités - Événements

Festival Lumière 2015

Y’a-t-il un âge de la maturité pour un festival de cinéma ? A de nombreuses échelles - et notamment celle des œuvres qu’il fait résonner - le Festival Lumière de Lyon demeure bien jeune, mais cette septième édition aura confirmé la place de choix qu’il occupe désormais au niveau international.

Evidemment, cette édition restera essentiellement marquée par l’attribution du Prix Lumière à Martin Scorsese, dont on se demande comment il est possible qu’il ait fallu attendre sept éditions avant de le voir honoré, tant il semble à lui seul incarner d’une manière absolue la logique propre au Festival : insatiable cinéphile (sa Carte Blanche, d’une diversité saisissante, l’aura confirmé), Scorsese œuvre depuis des années à la réhabilitation ou la préservation de filmographies méconnues, par exemple à travers le Film Foundation’s World Cinema Project, qui présentait ici quatre nouvelles œuvres venues du Sénégal, d’Egypte, d’Inde ou des Philippines. Plus encore, sa propre carrière semble toute entière chargée d’un écho foudroyant entre une profonde modernité, chargée des soubresauts de son époque, et une imprégnation aiguë du passé.


© Institut Lumière / Jean-Luc Mège

Interrogé lors du point presse consécutif au Prix Lumière sur ses « pères cinématographiques », Scorsese égrena une longue liste de noms, par-delà les époques ou les pays, parfois même en citant des cinéastes avec lequel il serait bien difficile d’établir un quelconque lien... Lui qui avait il y a quelques années rendu un vibrant hommage à Georges Méliès dans Hugo Cabret et qui se prêta ici avec humour au jeu de l’hommage aux frères Lumière en re-filmant la sortie des usines, démontrait à quel point la vieille antienne visant à opposer les deux figures-clé du cinématographe français était caduque : 120 ans après ses premiers tours de manivelle, le cinéma conserve sa plus pétillante vitalité dans la manière dont des artistes de l’acabit de Martin Scorsese le font vivre, avec la conscience de son histoire comme la volonté de le maintenir en mouvement.

A cet égard, Abbas Kiarostami, qui partage à ce sujet un grand nombre de préoccupations avec le Prix Lumière, livra durant la cérémonie de remise du Prix Lumière ce que beaucoup de festivaliers considérèrent comme le plus bel hommage à Scorsese - et, à travers lui, au cinéma - avec un court métrage inédit, nommé Thanks Marty, et dans lequel un plan de chevaux sous la neige voit son image progressivement se transformer, du rendu abimé du cinéma des origines jusqu’à la clarté numérique du cinéma d’aujourd’hui. Mais puisque nous évoquons la cérémonie de remise du Prix Lumière, il s’agit peut-être là d’émettre un premier regret, ou plutôt de s’interroger sur l’évolution du Festival : il y a deux ans, Uma Thurman avait remis son Prix à Quentin Tarantino, sous les yeux de Harvey Keitel, pour ce qui avait été le point d’orgue de l’édition 2013. Compte tenu de la filmographie de Martin Scorsese, les jours ayant précédé la remise du prix furent l’occasion pour les festivaliers de s’interroger sur les personnalités présentes, et les noms de Leonardo DiCaprio, de Robert de Niro, de Harvey Keitel encore, voire de Jodie Foster ou de Sharon Stone alimentaient allègrement les rumeurs. Finalement, il fallut "se contenter" de Salma Hayek - nous aimons beaucoup l’actrice, et sa touche glamour fut incomparable, mais elle ne possède aucun lien artistique valable avec le réalisateur - au sein d’un parterre de convives étonnamment peu américain ou, pour préciser les choses, étonnamment peu lié à Martin Scorsese ; tout juste Robert de Niro se fendit-il d’une très (trop) brève vidéo enregistrée saluant son ami Marty.


©Jean-Luc Mège photographies 2015 - Institut Lumière

Au même titre, question moments musicaux, la reprise down-tempo de New York, New York (morceau issu d’un film du cinéaste, c’est déjà ça) par Camelia Jordana fut infiniment plus audible que celle d’As time goes by (euh…) par Jane Birkin, mais là encore, on a vaguement eu l’impression que ces deux interprètes auraient pu officier dans une cérémonie consacrée à n’importe quel cinéaste... La question de la vocation de ce type de grand-messe peut alors légitimement se poser, surtout dans la jonction que le festival tente d’opérer entre la cinéphilie la plus pointue et la dimension populaire du cinéma : s’agit-il d’honorer un cinéaste pour l’importance de sa contribution au septième art (et là, de l’aveu des spectateurs présents, la cérémonie fut frustrante) ou s’agit-il de réunir sur scène, au nom d’un cinéaste devenu presque accessoire, un maximum de VIP ? On n’en était évidemment pas là, mais la « peopleisation », déjà abondamment dénoncée à Cannes ces derniers temps, menace aussi des manifestations dont la vocation en est a priori plus éloignée... On pourrait, dans le même ordre d’idées, rapporter ces témoignages de plusieurs spectateurs à propos des interventions d’« invités » venus présenter une séance et qui semblent parfois tenir de la loterie : si - et en mettant de côté les intervenants ayant un rapport direct avec l’œuvre projetée - un certain nombre de présentations se sont avérées exemplaires, érudites et concises sans déflorer l’œuvre à venir (pour l’avoir expérimenté personnellement, on citera Joël Chapron, parfait sur le cinéma soviétique), plusieurs autres, manifestement confiées davantage à des noms (et encore...) qu’à des spécialistes, furent semble-t-il plus hasardeuses : on nous a ainsi relaté l’intervention pour le moins désinvolte d’un invité qui aura avoué à une salle un peu médusée « ne pas avoir eu le temps de voir le film » qu’il venait présenter...

Heureusement, le charme et l’émotion savent parfois parfaitement se conjuguer avec le talent et l’élégance - d’allure comme d’esprit, d’ailleurs - et la soirée hommage à Sophia Loren fut, à ce titre, l’un des plus beaux moments du festival. Sans modestie feinte et avec le tempérament qu’on lui sait, la Loren accueillit les honneurs précédant la projection de La Ciociara, et - un peu poussée par Thierry Frémaux, qui semblait vouloir lui en faire dire un peu plus sur sa relation avec Jean-Paul Belmondo lors du tournage du film en question - elle y évoqua son amour inconditionnel pour l’homme de sa vie, Carlo Ponti, ou ses grandes amitiés pour Vittorio De Sica et Marcello Mastroianni.


© Institut Lumière / Jean-Luc Mège

Au rayon des absences, la plus remarquée - et la plus regrettée - fut celle de Bertrand Tavernier, président à la fois du Festival et de l’Institut, opéré il y a peu et contraint - à contrecœur, on l’imagine - de prolonger sa convalescence. La remise du Prix Lumière lui donna toutefois l’occasion, par la voix de François Cluzet, d’offrir à Martin Scorsese une très émouvante lettre, mais on regrette surtout de ne pas avoir pu suivre l’évolution de son très excitant Voyage au cœur du cinéma français, dont il avait été abondamment question l’an dernier et dont Martin Scorsese a eu les honneurs d’un pré-visionnement (partiel) exclusif, de ses propres dires tout à fait enthousiasmant. A défaut de pouvoir écouter Tavernier, les spectateurs auront pu voir au sein de la programmation quelques-unes de ses recommandations, et Le Monte-charge de Marcel Bluwal, proposé en remplacement de la masterclass initialement prévue et évoqué en ces lieux-mêmes il y a quelques jours, rallia par exemple de nombreux suffrages.

Côté programmation, justement, avouons rester hébété face à l’étendue de ce que le festival propose, et qui nous paraît à ce point démesuré que même les appétits les plus féroces peuvent y ressentir une forme d’insatiété. Blague à part, en circulant entre les ambiances des différents lieux du festival pour y voir tous les publics se mêler (ou peut-être plutôt se superposer), on peut se surprendre à essayer de palper quelque-chose de l’infinie diversité des manifestations de la cinéphilie. Un exemple ? Samedi, en début d’après-midi, le public du festival Lumière pouvait opter pour un film d’animation, un Scorsese d’hier (Taxi Driver) ou d’aujourd’hui (Les Infiltrés), un Pagnol, un Lautner, un Chabrol, un Kurosawa, un Kubrick, une rareté du cinéma mexicain du début des années 50... ou choisir d’aller observer Martin Scorsese diriger un improbable casting (Alexandre Desplat, Elia Sumeiman, Michèle Laroque, Pierre Richard, Tahar Rahim, Max von Sydow, Gaspar Noé, Vincent Pérez, Bérénice Béjo et tant d’autres...) à la sortie des Usines Lumière !

On aime, plus que tout, cette superposition, sans hiérarchie, sans palmarès et sans jugement de valeurs, qui fait que l’on peut, dans la même journée, se délecter des affiches hallucinantes (les taglines étant souvent, il y a fort à parier, bien meilleures que les films) collectées par Nicolas Winding Refn pour présenter son ouvrage L’Art du regard et qui faisaient rougir les murs de l’Institut, et par ailleurs apprécier l’ambiance plus feutrée de l’Auditorium pour (re)découvrir la copie restaurée de La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, magnifié par l’accompagnement à l’orgue d’un prodige polonais de 25 ans, Karol Mossakowski.


© Institut Lumière / Sandrine Thesillat - Jean-Luc Mège

Cette séance ciné-concert consacrée, à l’Auditorium, à un classique du cinéma muet fait désormais partie, Thierry Frémaux l’a évoqué en introduction au film, des rituels sur lesquels se structure un festival. On pourrait, parmi les autres rituels - peut-être plus improbable - citer le « mâchon du festival », qui voit quelques courageux, dont le délégué général lui-même, se livrer le samedi matin, dès 8h30, à une dégustation de spécialités lyonnaises, charcuterie et bons vins en tête. Ou, pour en rester au domaine pur du cinéma, cette "Histoire permanente des femmes cinéastes", consacrée cette année à Larissa Cheptiko, dont nous savions a priori bien peu mais dont l’éprouvant L’Ascension aura été l’une de nos plus fortes découvertes. Nous le disions initialement, le Festival Lumière n’a que sept ans, mais sa formule est désormais excellemment rodée, et il convient d’être impressionné par la mécanique bien huilée qu’il déploie, jusque dans le travail discret mais remarquable de ses bénévoles (parfois houspillés, nous l’avons observé, par des spectateurs toujours plus impatients). Sa notoriété sans cesse croissante et la référence internationale qu’il tend à être, dans le registre spécifique du cinéma de patrimoine, reposeront à l’avenir sur le maintien d’un équilibre, délicat mais nécessaire, entre son respect des rituels qui font son identité et sa capacité à éviter les écueils de la routine ou de la complaisance. Pour que, tout simplement, la ville où a été inventé le cinématographe continue à pouvoir se targuer d’accueillir, en son grand sein, l’un des plus beaux festivals de cinéma du monde.

En complément

Pour ceux qui ont manqué quelques-uns des titres importants de cette septième édition, l'Institut Lumière propose un rattrapage partiel, du 23 octobre au 11 novembre. Suivez le programme.

Par Antoine Royer - le 22 octobre 2015

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