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Critique de film
Le film

Le Monte-charge

Partenariat

L'histoire

Robert Herbin retrouve son petit appartement de banlieue parisienne après une longue absence. Nous  sommes le soir de Noël et il choisit de passer le temps dehors, flânant dans les rues et dînant dans un petit restaurant de quartier. Il y rencontre Marthe, séduisante femme qui dîne seule avec sa fille. Ils passent la soirée ensemble puis rentrent chez elle, dans un appartement sis au-dessus de l’usine de son mari. Marthe semble hésitante, tantôt se comportant comme une femme amoureuse, tantôt rejetant Robert. Ils vont chez lui, puis repartent, boivent un verre dehors et retournent à l’appartement de Marthe. En ouvrant la porte, ils découvrent le cadavre de son mari. C’est une catastrophe pour Robert, récemment sorti de prison et interdit de séjour dans la Seine. La nuit s’annonce très longue...

Analyse et critique

Nous avons évoqué à plusieurs reprises ici, et notamment à propos du sublime Un témoin dans la ville, la richesse et la qualité du film noir à la française malheureusement trop souvent sous-estimé devant son homologue américain lorsqu’il s’agit d’évoquer le genre. Si c’est souvent dans la filmographie de réalisateurs plutôt connus et souvent pour des films d’un tout autre genre que nous rencontrons ces films, il faut se plonger dans l’œuvre d’un homme dont le travail pour le cinéma est presque inconnu pour trouver l’un des fleurons du genre. C’est en effet surtout pour son travail à la télévision que l’on connait Marcel Bluwal. Distingué notamment par la Palme d’or du film de télévision ainsi que par un Sept d’or, il est un spécialiste du téléfilm de prestige et est considéré comme l’un des plus grands techniciens français dans ce domaine. Malgré ce statut, qui ouvre pourtant habituellement les portes du grand écran, la carrière de Bluwal au cinéma est bien plus courte. Trois films seulement, Le plus beau pays du monde en 1999, que nous n’avons pas vu, et deux films au début des années 60. Le second, Carambolages, est une comédie atypique et extrêmement réussie, avec un Louis de Funès parfaitement maitrisé et mis en valeur et surtout un superbe Michel Serrault dans un savoureux second rôle. Le premier est celui qui nous intéresse ici, Le Monte-charge, un film noir particulièrement inventif qui révélait un réalisateur extrêmement talentueux.


Si Bluwal débute au cinéma, ce n’est pas le cas de son co-scénariste, Frédéric Dard, que nous retrouvons à nouveau associé à une belle réussite du genre qui conclue une décennie prolifique pour lui dans cette exercice. Il concocte un scénario très classique, épuré de toute digression. Le Monte-charge se présente comme un film noir presque archétypal : un homme solitaire qui vient de sortir de prison, une femme séduisante et mystérieuse, et entre les deux un cadavre qui va les plonger dans une nuit incertaine et interminable. La femme fatale et l’homme perdu, le schéma est classique et peu d’autres personnages viennent perturber cette structure. Seuls un deuxième homme, qui viendra définitivement nouer le drame, puis un policier qui viendra le conclure existent vraiment dans ce film en dehors de son couple central. L’occasion idéale pour le réalisateur de mettre en valeur un superbe duo d’acteurs. D’un côté Robert Hossein, figure du cinéma noir à la française et dont nous avions déjà loué les talents d’acteur dans Toi le Venin…, dont il était aussi le réalisateur, et de l’autre Léa Massari, sublime actrice italienne qui nous aura rarement semblé aussi belle que devant la caméra de Marcel Bluwal. Pour Hossein, c’est un terrain connu. Celui du polar et des mots de Fréderic Dard, son ami avec qui il collabora régulièrement, entre autres dans l’écriture des scénarii de ses films. L’acteur est parfait dans le rôle de Robert Herbin, un homme perdu dans la ville qu’il retrouve après des mois de captivité, un être taiseux dont Hossein sait rendre les tourments intérieurs par un jeu intense mais quasi imperceptible. Surtout, il sait faire deviner derrière son physique rude la faiblesse intérieure du personnage, qui ne pourra que céder aux charmes d’une femme séduisante qui l’entrainera dans une nuit cauchemardesque. Cette femme, Marthe, c’est une Lea Massari comme on l’a rarement vue, mystérieuse et irrésistible, qui le temps d’un film va jouer sur les terres des plus grandes femmes fatales de l’âge d’or du cinéma américain sans n’avoir rien à leur envier. Difficile d’exister devant un duo d’acteurs à la présence si intense et dont les personnages sont si prédominants, mais on se doit aussi de souligner la performance de Maurice Biraud, incontournable second rôle du cinéma français qui incarne le deuxième homme, Adolphe. Un choix de casting intelligent, qui tranche avec les deux acteurs principaux et offre un contraste intéressant au cœur du film.

Le Monte-charge s’ouvre sur un générique qui donne le ton du film. Un fond noir seulement entrecoupé d’un rai de lumière, symbole de la noirceur et du mystère que saura brillamment entretenir Bluwal tout au long de son film. Le réalisateur tire remarquablement profit des décors pourtant peu nombreux de son film. Une rue animée et commerçante et la salle d’un restaurant servent de toile de fond aux premières scènes, un étrange réveillon de Noël dans lequel quelque chose semble clocher, où la joie n’est pas tout à fait présente sur le visage des badauds qui viennent finaliser les préparatifs de la fête. Bluwal instille un décalage imperceptible entre les images qu’il filme et celles que l’on attend, préparant le spectateur à une nuit qui n’aura rien de joyeuse. Puis, pour leur reste du film, nous nous restreindrons à quelques rues de Coubevoie, menant à l’appartement de Robert, à une petite église et surtout à une usine, propriété du mari de Marthe au-dessus de laquelle se trouve leur appartement. Entre le rez-de-chaussée et l’appartement se trouve le lieu qui donne son titre au film. « C’est plus un monte-charge qu’un ascenseur » susurre la vénéneuse Léa Massari aux hommes qui l’accompagnent cette nuit-là lors de chaque trajet. Un monte-charge qui sera au cœur de l’intrigue, et qui transporte à chaque voyage le poids d’une culpabilité longtemps indéterminée. En multipliant les angles et les éclairages sur ces quelques décors, Bluwal construit un film qui se fait hypnotique, nous voyons les mêmes rues encore et encore à quelques petits détails près, comme nous voyons et revoyons le salon de Marthe, avec ou sans le cadavre de son mari. Le personnage de Robert finit par se perdre dans cette nuit, et le spectateur s’y perd aussi, intelligemment égaré par la caméra du réalisateur, une photographie qui fait la part belle à l'obscurité et le lancinant et superbe thème musical de Georges Delerue. Jamais la mise en scène de Bluwal ne se fait démonstrative ou tape-à-l’œil, mais celui-ci a eu la grande intelligence de parfaitement comprendre les enjeux de l’histoire qu’il nous montre et la perception qu’en a le spectateur. Il a méticuleusement construit son film en fonction de ces éléments, pour décupler la force de son scénario. Bluwal sait que le personnage qui compte pour celui qui regarde un tel film, c’est l’homme perdu, un individu qui nous ressemble, plongé par le destin dans une situation qui le dépasse. La caméra ne quitte donc jamais Robert. Nous vivons les événements avec lui, ramassés dans une courte nuit au point que le film crée l’illusion d’une continuité temporelle, malgré sa courte durée. Nous nous identifions à Robert, nous partageons son incompréhension et ses craintes, à chaque seconde. Et le suspense en est décuplé.


Le Monte-charge est donc un film d’une remarquable efficacité, qui va droit au but. Un scénario d’une grande pureté, un couple d’acteurs remarquable et une mise en scène marquante par son intelligence et son à-propos en font un film qui donne l’impression de l’évidence. Il ne manque rien, il n’y a rien de trop. Une sorte de perfection par la simplicité, qui nous fascine à chaque image. L’exercice est impressionnant et s’impose comme l’une des plus belles perles noires du cinéma français. Nous regretterons seulement que Marcel Bluwal ne nous en ait jamais proposé d’autres.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 18 octobre 2015