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Critique de film
Le film

Une affaire de femmes

L'histoire

Comment les pratiques d’avorteuse de Marie (Isabelle Huppert), cumulées à sa location de chambres de passes, mènent cette femme à être jugée par un tribunal d’exception vichyiste qui demande sa tête.

Analyse et critique

Une affaire de femmes traite de deux tabous plus vivaces qu’il n’y paraît et dont la mise en parallèle a une force polémique (témoin l’attentat que des intégristes commettront contre une projection du film, provoquant un décès) : l’avortement et la peine de mort. Claude Chabrol adapte un roman de Francis Szpiner, lui-même inspiré d’une affaire judiciaire qui n’avait pas connue de grand retentissement à son époque. Marie-Louise Giraud, qui pratiquait des avortements (évidemment illégaux) durant l’Occupation (en plus de louer des chambres à des prostituées), a été jugée par un Tribunal d’exception du Régime de Vichy et guillotinée. Des juges à la retraite - traîtres à leur patrie mais néanmoins disposés à pérorer sur l’abjection des autres - avaient eu alors l’occasion de reprendre leurs fonctions et de s’attaquer à ce genre de délits. Dans une France défaite, dont les hommes mouraient au front loin de leur famille tandis que les rapports de Françaises avec des Allemands entraînaient leur lot de grossesses indésirées, les bonnes mœurs devenaient question de morale d’État et ce qui aurait été autrement de l’ordre du privé devenait matière à des scandales publics, accompagnés de procédures pénales dont la légitimité était discutable au plus haut point.



Marie (Isabelle Huppert) survit tant bien que mal, avec deux enfants, en l’absence d’un mari, Paul (François Cluzet) enrôlé dans l’armée. Pour joindre les deux bouts, elle commence, lorsqu’elle en découvre l’occasion, à se faire faiseuse d’anges (elle préfère le terme de "tricoteuse"). Par la suite, elle louera une chambre à Lulu (Nadine Trintignant), une amie prostituée, tout en continuant ce petit commerce. Paul revient du front et loin d’alléger son quotidien, cela ne le rend que plus précaire et morose. Marie et Paul ne s’aiment pas, elle ne lui a jamais écrit, ce qu’il lui reproche d’une manière très culpabilisante en citant la lettre d’une autre à un camarade mort au combat. Leurs rapports sont constamment imprégnés de violence et ils forment ce qui n’est rien de moins qu’un des couples les plus sinistres de l’histoire du cinéma (qui pourtant n’en manque pas). Il n’a pas d’emploi, est traumatisé par ce qu’il a vécu (il chie au lit au grand dam de Marie), s’occupe à des découpages comme seule activité qu’il ait trouvée et dont il soit capable. Bref, c’est un poids mort, dont l’amertume est redoublée par le fait d’en être parfaitement conscient. Alors que les activités de Marie prennent une tournure de plus en plus dégénérée, elle finit par le tromper ouvertement, en prenant comme amant un collaborationniste bien vu dans la région (Niels Tavernier), par ailleurs client de son amie, qui ne se gêne pas de traîner chez eux en journée. Une « patiente » de Marie meurt d’une septicémie (ce qui pourrait, ou pourrait ne pas, être de sa responsabilité : celle-ci tentait avant de venir la voir des remèdes désespérés) et quand, par dépit, Paul finit par dénoncer son épouse aux autorités, cela joue dans la condamnation sévère qui lui échoit. Les cheveux coupés, elle devient une Jeanne d’Arc paradoxale (plus Bresson que Dreyer), maudissant la Vierge, dont le fruit des entrailles est pourri à ses yeux.



Marie exprime de bout en bout ce qu’il y a de plus délétère dans la période de l’Occupation, le caractère dévoyé et dégradant de ce moment historique… et comment il était facile de s’en accommoder, voire d'y trouver son compte, au quotidien (en cela, le film n’est pas éloigné de Lacombe Lucien). Pourtant, Chabrol fait en sorte qu’on la comprenne et qu’on ne trouve aucun intérêt à la juger. D’une part c’est (grâce à Huppert) une personnalité beaucoup trop ambivalente pour que cela soit simple à faire : à la fois amante d’un collabo et sympathisante des résistants, un secours aux femmes en détresse et celle qui les exploite sans ménagements même au prix de leur santé, une personne odieuse avec un mari qui n’est pas moins abject à son égard, elle cumule les contraires, les circonstances aggravantes et atténuantes. Elle n’est pas faite d’un bloc, et si elle ne fait probablement même pas du mieux qu’elle peut, elle doit survivre dans une époque impitoyable, sous un régime dont le Travail, Famille, Patrie pèse particulièrement sur les femmes. Elle est simplement humaine, avec toute la boue que cela peut impliquer aussi. L’inhumanité, la vraie, est du côté d’un système répressif, fondamentalement illégitime, qui entend faire de sa punition un exemple (ce qu’il ne sera même pas au vu de l’indifférence qui accompagnera cette mise à mort). L’avocat chargé de sa défense (Vincent Gauthier) vit, avec l’impuissance qui accompagne la protection impossible des intérêts (de la vie) de sa cliente, une véritable crise de conscience. De honte, et de lâcheté, il ne viendra même pas à son exécution, en laissant la charge à un préposé balbutiant moins expérimenté. Le « crime » individuel est comparé aux crimes étatiques, sous le coup d’une loi parfaitement farcesque et hypocrite.

 
 

Chabrol tourne le film (pris plus au sérieux à sa sortie, avec son Lion d’or à Venise, que d’autres de ses films appartenant à des genres plus « mineurs » que la chronique historique) avec une forme qui reprend l’invisibilité, la platitude même, du cinéma français d’avant-guerre. Incapable de s’en empêcher, il ponctue toutefois cette conduite limpide de plans hitchcockiens, on ne peut plus stylisés, qui expriment le soupçon, la culpabilité, le rapport torturé à la loi et à la fatalité, hérités de ce moraliste formaliste. Il semble aussi rendre hommage aux films sympathiques à la Résistance tournés sous l’Occupation (Le Corbeau sûrement pour la délation, Le ciel est à vous peut-être avec sa scène de cours de chant accompagné au piano, à la maladresse assurée émouvante). En fait, il remonte vers sa propre enfance. S’il garde la dédicace à sa mère pour Madame Bovary (ici, le film est dédié à ses interprètes et se conclut par un appel à la pitié pour les enfants des condamnés), il prend déjà soin de lier le sort d’un petit garçon au sien. C’est le cinéaste qui, à une occasion, prendra en voix-off celle du fils (Guillaume et Nicolas Foutrier) devenu adulte. Ce fils à qui sa mère préfère explicitement sa petite sœur (d’une façon très étrange, elle explique qu’un garçon, l’amour qu’on lui doit va de soi, dès lors…), qui est mal compris quand il s’efforce d’expliquer quoi que ce soit (son vœu de devenir un taureau avec toutes ses implications, à commencer par les cornes), qui est trimbalé et posé dans un coin tel un objet encombrant, est le regard qui accompagne le récit (très durement : quand il épie le déroulé d’une interruption de grossesse par la fente d’une serrure). Puni dès l’ouverture, on comprend qu’il est la victime ignorée, méconnue de ce drame. Il est le témoin privilégié, parce qu'à la fois aux premières loges et invisible, des dévoiements adultes. S’il ne représente juste pas la génération de Chabrol (qui aurait été jeune adolescent à ce moment-là), il est l’innocence dont la dignité est niée et qui concevra ou de la révolte, ou de la résignation dépressive, de ce mauvais traitement. Plus que les enfants à naître, eux sont les vrais sacrifiés.


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Par Jean Gavril Sluka - le 25 janvier 2022