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Critique de film
Le film

Un matin comme les autres

(Beloved Infidel)

Partenariat

L'histoire

Criblé de dettes et destinant tout l’argent qu’il gagne à payer les soins psychiatriques de sa femme internée, l’écrivain Francis Scott Fitzgerald se résigne à mettre sa plume au service des studios hollywoodiens. Sous l’emprise croissante de l’alcool et hanté par le souvenir du bonheur qu’il a connu quelques années plus tôt, il rencontre Sheilah Graham, une journaliste anglaise dont il s’éprend. Sa descente aux enfers ne se poursuit pas moins. En le poussant à écrire un nouveau roman après qu’il a annoncé l’intention à de suicider, Sheilah tente de lui redonner goût à la vie...

Analyse et critique



Les grands succès de Henry King à la Fox durant les années 40 furent souvent associés aux films d’aventures et historiques prestigieux comme Le Cygne Noir (1942), Capitaine de Castille (1947) ou encore Echec à Borgia (1949), même si les détours par le mélodrame et la romance sont tout aussi réussis avec Le Chant de Bernadette (1943) ou Margie (1946). Lors de la décennie suivante, King s’oriente cependant plus nettement vers l’adaptation prestigieuse tout en s’inscrivant dans le mélodrame flamboyant des années 50. Il devient une sorte de spécialiste de la transposition des écrits de la « Génération Perdue », ces auteurs américains exilés en Europe durant les années 1920/30. Le réalisateur adapte ainsi Ernest Hemingway par deux fois avec Les Neiges du Kilimandjaro (1952) et Le Soleil se lève aussi (1957), puis finira sa carrière en mettant en images Tendre est la nuit (1962) d’après F. Scott Fitzgerald. C’est par un projet hybride que King croise une première fois la route de Fitzgerald avec Un matin comme les autres, qui narre les dernières années de l’auteur d’après les mémoires de Sheila Graham son dernier amour, parues en 1958 sous le titre de Beloved Infidel.


Cette orientation de carrière avait associé Henry King à un autre alter-ego, Tyrone Power (qui jouait néanmoins dans Le Soleil se lève aussi) laisse place à Gregory Peck ici dans le rôle de Fitzgerald. Mais dans Un matin comme les autres, on suit le point de vue de Sheilah Graham (Deborah Kerr), en adoptant ainsi sa découverte progressive du caractère insaisissable du grand homme. Le scénario se plaît à opposer leurs trajectoires respectives. Fitzgerald, à ce stade de sa vie et de sa carrière, est un écrivain prestigieux mais sur le déclin que les contraintes familiales et économiques (sa femme Zelda internée, sa fille dont il doit payer l’éducation) obligent à faire le scénariste à Hollywood, un travail lucratif mais peu épanouissant pour lui. A l’inverse, Sheilah Graham est une exilée anglaise qui se fond à merveille dans cette superficialité, aussi détestée que crainte dans le monde du journalisme mondain. Sous ces différences, tous deux dissimulent de douloureuses fêlures. La situation financière de Fitzgerald est révélée par un tiers alors que lui-même affiche une certaine bonhomie dans sa prison dorée ; et sous ses airs aristocratiques, Sheilah cache un passé plus modeste qu’elle a surmonté à force de volonté et d’ambition.



La romance fonctionne ainsi en les autorisant à mutuellement se montrer sous un jour plus vulnérable et à s’entraider, notamment lorsque Fitzgerald s’attache à faire l’éducation culturelle de Sheilah. King entoure ces moments heureux d’une esthétique chatoyante à travers le décorum hollywoodien à la fois luxueux et romantique, mais l’ensemble ne se déleste malheureusement pas d’une dimension compassée, figée et dépassée. L’aspect biopic semble comme clouer toute bascule, tout envol du récit, qui déroule donc mécaniquement les hauts et les bas de la romance. Si Deborah Kerr livre une magnifique prestation, passionnée et sensuelle, c’est loin d’être le cas pour Gregory Peck. La star excelle à incarner les rocs qui basculent, à jouer de sa normalité pour figurer une image rassurante ou au contraire la faire vriller et partir à la dérive. Mais dès qu’il s’agit de proposer une interprétation plus complexe et nuancée d’un personnage sous l’emprise de ses démons, cela ne fonctionne plus. On avait pu le constater dans Les Neiges du Kilimandjaro où il interprétait laborieusement une forme de double d’Ernest Hemingway (une nouvelle fois, il y était supplanté par la star féminine, Ava Gardner en l’occurrence). La soudaine bascule de Fitzgerald dans la dépression et l’alcoolisme est donc très poussive dans le jeu forcé de Peck, que la mise en scène académique de King - pourtant autrement plus inspiré dans La Colline de l’adieu (1955), une autre histoire vraie - ne transcende pas. La construction du film semble fortement influencée (le milieu dépeint, la dérive des rapports entre la jalousie et les trajectoires inversée des carrières) par Une étoile est née version George Cukor (1954) mais la comparaison dessert constamment le film de King. Un matin comme les autres est trop sage aussi bien formellement que dans les thématiques abordées quand on observe, de Douglas Sirk à Delmer Daves, les territoires bien plus inquiétants vers lesquels se dirigeait le mélodrame hollywoodien. Henry King fera un peu mieux avec son adaptation de Tendre est la nuit, vestige d’un autre Hollywood aussi mais plus tenu et plus touchant.


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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 20 septembre 2019