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Critique de film
Le film

Le Chant de Bernadette

(The Song of Bernadette)

Partenariat

L'histoire

En 1858 à Lourdes, Bernadette, jeune enfant à la santé fragile et aînée d'une famille très pauvre, est le témoin de l'apparition d'une "belle Dame" dans la grotte de Massabielle. "La Dame" lui demande de revenir la voir plusieurs fois. Sa sœur trahit son secret et bientôt la rumeur circule que Bernadette aurait vu la Sainte-Vierge. Dans un climat anticlérical et rationaliste, le maire et le procureur impérial veulent faire avouer son mensonge à Bernadette, qui en faisant un simple trou dans la grotte fait jaillir une source. Une série de miracles trouble alors les villageois, davantage que le curé, encore sceptique.

Analyse et critique


En 1964, John Ford est invité à donner sa liste des dix meilleurs films pour le magazine Cinéma. On imagine mal Ford se prêter à cet exercice. Il dresse, cependant, une liste étonnante : The Birth of a Nation (D.W. Griffith, 1915), The Honor System (Raoul Walsh, 1917), Three Godfathers (John Ford, 1948), Ninotchka (Ernst Lubitsch, 1939), The High and the Mighty (William A. Wellman, 1954), Tol’able David (Henry King, 1921), The Song of Bernadette (Henry King, 1943), Lady for a Day (Frank Capra, 1933), Going My Way (Leo McCarey, 1944), The Alamo (John Wayne, 1960).

On aurait tort de prendre cette liste trop au sérieux. À une autre occasion, Ford considérait La Bataille du siècle (1927) de Clyde Bruckman, avec Laurel et Hardy, comme son film préféré : une bataille géante de tartes à la crème !. Ici il cite le "faiblard" Écrit dans le ciel, le Wellman le plus fordien mais non pas le plus réussi. Et si Alamo est certes un "bon film", les éloges trop extravagants faits par ailleurs par Ford, pour embarrasser son acteur fétiche, empêchent d'accorder trop de crédit à ce dernier de la liste. Le choix est, sinon, assez insolite. Il cite plusieurs œuvres séminales, des raretés, et place même l'un de ses propres films - et pas l'un des plus célébrés. Il positionne bien sûr en tête son film de chevet, mais surtout cite deux fois Henry King. Il inscrit dans son top 10 Le Chant de Bernadette sans se soucier de renforcer, pour certains, son image de dévot sénile. Il ne pouvait rendre plus bel hommage à l'un de ses pairs, Henry King, l'incarnation du style Fox, davantage encore que lui-même. King est le grand représentant des deux styles maison : l'un aride et réaliste (Un homme de fer, La Cible humaine), l'autre bigarrée et romantique (Capitaine de Castille, Le Cygne noir). Cette dualité peut aussi se rencontrer à l'intérieur d'un même film (La Colline de l'adieu). Le Chant de Bernadette, malgré un titre qui évoque une vie de saint aux images d’Épinal, est une œuvre importante pour son réalisateur et surtout le manifeste de sa récente conversion au catholicisme. Darryl F. Zanuck a toujours su trouver des sujets adéquats pour ses cinéastes - à moins que ce ne soit l'inverse. Ne perdons jamais de vue ce fait grave qu'est une conversion. Car son préalable nécessite une évolution intime. Henry King est justement le cinéaste du cheminement et de la transformation intérieure.


Lourdes sur Pacifique

Voilà quelques années que la 20th Century Fox produit des adaptations d’œuvres littéraires prestigieuses lorsqu'elle achète les droits du Chant de Bernadette, un best-seller de Franz Werfel publié en 1941 et resté treize semaines en tête des ventes aux États-Unis. Bien qu'issu de la bourgeoisie juive autrichienne, Werfel écrivit ce récit hagiographique après s'être réfugié, avec sa femme, à Lourdes en 1938 (l'Anschluss est proclamé le 15 mars de cette année-là, le lendemain de l'entrée d'Hitler à Vienne). Il fit alors le vœu d'écrire une vie de Bernadette Soubirous s'ils étaient sauvés, lui et sa femme.

George Seaton fut chargé de l'adaptation, reprenant un récit déjà romancé par Werfel. L'enfance misérable de Bernadette est presque tempérée, tant elle subit d'épreuves difficiles : les décès de petits frères et sœurs, la blessure grave de son père au travail (il perd un œil), elle est atteinte du choléra et sa famille vit dans une ancienne cellule de prisonnier... Les personnages sont davantage stéréotypés pour souligner les antagonismes. Ainsi par exemple, Vital Dutour, incarné par Vincent Price, est un sceptique que l'on devine athée dans le film alors qu'il fut un fervent catholique. L'amour chaste que porte Antoine Nicolau à Bernadette est également idéalisé. La Sainte aurait eu dix-huit visions de la Sainte-Vierge, et non 15.

C'est Arthur C. Miller, oscarisé pour Quelle était verte ma vallée, qui signa la photographie. L'image est admirable, son style rappelle celui des gravures à l'Eau-forte. Le choix du noir et blanc donne au film un cachet dépouillé, naturaliste, là où le Technicolor aurait souligné un côté exotique, romantique et hagiographique. L'incontournable Alfred Newman, le directeur musical de la Fox, bien inspiré, écrivit une riche partition céleste aux accents romantiques. Tous deux furent récompensés par un Oscar. Le tournage se déroula principalement au 20th Century Fox Ranch, à Malibu Creek State Park, et à Cherry Valley. Cette reconstruction de Lourdes et de sa région en Californie sonne étrangement juste pour le spectateur, qui n'est jamais gêné par des articles de journaux rédigés en anglais ou par les acteurs donnant du « Monsieur » et du « Madame » pour faire français. La direction artistique fut également récompensée par un Oscar (James Basevi, William S. Darling et Thomas Little).


Deux diablesses dans le bénitier

Le casting est l'un des points forts du film. Lee J. Cobb campe un Docteur Dozous plus vrai que nature, sorti tout droit d'un roman de Flaubert. Vincent Price, en prince ténébreux, trouve encore un rôle à sa démesure : chez lui, le maléfice n'empêche pas la bonne éducation. La scène où il est monté sur un grand escabeau télescopique au milieu d'une immense bibliothèque annonce brillamment ses futures compositions dans le cinéma fantastique. Charles Bickford campe un curé Peyramale rugueux et authentique. On reconnaît, parmi les second rôles, Marcel Dalio, réfugié à Hollywood depuis le début de la guerre, dans le rôle du gendarme Callet.

Pour incarner Bernadette, Zanuck prit le risque de choisir une novice, la protégée de David O. Selznick : Jennifer Jones. Elle n'en est pas, contrairement à ce qu'indique le générique, à son coup d'essai. La belle a déjà joué dans deux films sous son nom civil de Phyllis Isley (on peut notamment la voir dans un western de série, aux côtés de John Wayne : New Frontier, 1939). Charles Bickford, dont le personnage exerce ici une forte ascendance sur celui de Jones, jouera son soupirant ingrat dans Duel au soleil. Car Jennifer Jones, qui campe ici une sainte avec beaucoup de naturel (elle sera oscarisée pour ce rôle), incarnera ensuite dans le registre de son mentor, le producteur David O. Selznick, de véritables Pandores. On se souvient notamment de la passion qu'elle dégage devant la caméra de King Vidor dans le western bigarré et "érotique", Duel au Soleil (1946), et dans l'étrange film naturaliste et romantique, La Furie du désir (1952). Sa sensualité est, ici, savamment utilisé par Henry King (cf. plus loin). Était-elle trop belle pour incarner Bernadette Soubirous ? Après tout, le vrai visage de la sainte n'avait rien de disgracieux. Celui de l'actrice est transfiguré par King, ses nombreux gros plans constituant autant d'épiphanies.

Zanuck, d'abord contre l'avis de son réalisateur qui ne souhaitait pas filmer les apparitions, choisit pour incarner la Vierge Marie la sublime Linda Darnell, alors au début d'une grossesse. Werfel, qui a peut-être eu entre les mains des photos topless de l'actrice (le veinard !), a menacé de retirer son nom du générique. Zanuck lui promit d'engager une inconnue. En vérité, il fit en sorte qu'elle ne soit guère reconnaissable, drapée et nimbée de lumière. Le côté glamour des deux actrices et l'aspect factice de la reconstitution sont heureusement transcendés. King, parce qu'il était sincère avec son sujet, évita tous les écueils : une vie de sainte kitsch, glamour ou sulpicienne.


Filmer le miracle

Henry King, qui n'a jamais souhaité faire œuvre de prosélytisme, "être un donneur de leçon", a cherché à privilégier l'expérience de son héroïne sur l'expression vertical du dogme. Pierre Berthomieu rapporte dans son livre Le Temps des Géants (Rouge Profond, 2009) un propos signifiant d'Henri King : « [Werfel] voulait commencer le film par la source qui s'écoule (…) et la suivre jusqu'à l'entrée de la grotte. J'ai répondu : "Pourquoi voudrions-nous montrer la grotte ? C'est l'histoire qui doit la révéler (…) la grotte ne signifie rien, ce sont les événements qui s'y déroulent qui comptent." » La démarche de Bernadette est d'ailleurs atypique, et ses nombreux déplacements dans le cadre expriment le passage d'un état à un autre, un cheminement au sens propre.

Le philosophe Fabrice Hadjajd, dans Résurrection mode d'emploi (Magnificat, 2016), parle au sujet du merveilleux chrétien de miracles ordinaires : « Après tout, il y a mieux que de faire des choses extraordinaires ; c'est d'illuminer l'ordinaire de l'intérieur. » Zanuck insista pour que le spectateur soit témoin à son tour des apparitions, il choisit même pour cela une "madone" canon. King glisse doucement, lors de la première scène d'apparition, du naturalisme vers le fantastique : une brise se lève, des feuilles s'envolent, le ciel s'assombrit, la voyante est subjuguée, "La Dame" apparaît nimbée de lumière. Tout passe, cependant, à travers le regard humble et étonné de Bernadette / Jennifer Jones. Mais le véritable miracle dont le spectateur va être témoin arrive ensuite. Au début du film, on nous avait décrit l'existence misérable de la famille Soubirous : le père mendie du travail puis transporte les vêtements contaminés de l’hôpital à la décharge de Massabielle (là où sa fille sera témoin des apparitions), les plafonds sont prégnants, la photo aride. Lorsque que Bernadette rentre de la grotte, sa famille se montre sceptique et la rabroue, lorsque soudain on frappe à la porte : un couple apporte des victuailles pour remercier la mère de Bernadette d'avoir prêté secours à leur bébé. La mère caresse le pain, d'un geste discret et délicat. Ensuite on annonce au père qu'un employé a laissé un poste vacant et qu'il est embauché. Cette séquence de toute beauté est le vrai miracle filmé.


Un triptyque

Les plans de nature, finalement, assez rares, ruissellent du souffle de l'esprit. Elle est pourtant particulièrement dénudée, l'espérance n'est annoncée que par des arbres en fleurs. La magnifique séquence où Bernadette, sa sœur et une amie partent ramasser du bois offre un moment d'harmonie avec le monde. Antoine, son jeune soupirant, l'aide à traverser un pont. Il est un passeur comme dans les contes. Cette première partie du film est consacrée à l'éveil de Bernadette, son humilité, son innocence, son sens "naïf", inné de la chose religieuse - il est important qu'on l'ait découverte particulièrement ignorante lors de son catéchisme. La deuxième partie fait ensuite davantage place à l'impact des apparitions dans le corps social - le débat sur la réalité du phénomène, les premiers pèlerinages, la condamnation de Bernadette etc. Tandis qu'une troisième partie, qui débute avec le départ de Bernadette au couvent, est plus austère, plus dépouillée, illustrant un rapport plus mystérieux, plus mystique avec le religieux. Le martyre de la sainte est l'annonce de l'absolu à venir et de la Communion des Saints. Le Saint souffre, par essence, car son innocence en fait un être pour la gloire. Un plus grand nombre de gros plans insiste, dans cette partie, sur le mystère de l'incarnation et de la grâce.


Duels sous le soleil

Là, dans cette dernière partie, Bernadette remporte deux vis-à-vis en forme de questionnement : face à une sœur aigrie, Sœur Marie-Thérèse Vauzous, qui refuse de croire que la Sainte-Vierge ait pu lui apparaître ; et à distance face à Vital Dutour, le représentant du scepticisme, du rationalisme. Le premier duel rappelle les débats sur la grâce et la prédestination ; il met en scène la conversion de King lui-même, passé du christianisme réformé au catholicisme. La sœur répète des rituels religieux de façon mortifère, comme une performance à réaliser, une sainteté à conquérir par l'effort et le refus de la jouissance, la crainte d'être prédestinée au mal (la religion est un choix conscient). Son visage est sec et osseux. Bernadette est sensuelle, son visage est plein et charnel ; elle n'a rien demandé, Dieu l'a choisie, sa sainteté lui tombe dessus, elle n'est pas le fruit de l'effort. La sœur finira par le reconnaître. Vital Dutour, de son côté, déambulera condamné par une maladie au milieu des pèlerins de Lourdes. La mise en exergue du film revient à notre esprit : pour les croyants nulle explication n'est nécessaire, pour les autres nulle explication n'est possible. Dutour serre les barreaux d'une clôture comme un prisonnier de la terre, auquel le condamne une mort sans espérance. Il s'effondre et en appelle au secours de la foi. Un court fondu enchaîné sur le visage de Bernadette, souffrant, l’inscrit dans l'espérance d'un salut universel. Elle souffre à ce moment pour lui et pour tous les damnés de la terre.


Un point de théologie

Mon arrière-grand-mère s'appelait Immaculata, et Bernadette Soubirous n'y est pas pour rien. En 1854, le pape Pie IX proclame le dogme de l’Immaculée Conception. Rappelons qu'il s'agit de la conception "sans tache" de la Vierge Marie, sa naissance sans l'emprunte du péché originel, car son corps est le temple qui doit recevoir Dieu. La logique de ce dogme aboutira à la proclamation de l'Assomption de la Vierge Marie, c'est-à-dire à son entrée directe dans la gloire de Dieu, sans passer par la mort. Bernadette Soubirous est dépeinte dans le film comme une ignorante. Nous sommes en 1858, soit quatre ans après la proclamation du dogme. La voyante rapporte au curé un propos de celle qu'elle appelle "La Dame" : « Je suis l'Immaculée Conception. » Voilà que l'ignorante viendrait confirmer le dogme. Mais le curé reste sceptique - l'Eglise est plus réservée sur les phénomènes miraculeux depuis l'ère moderne. Le curé s'étonne, pense que Bernadette répète maladroitement un dogme qui lui aurait été enseigné au catéchisme. Mais Bernadette insiste sur le message de "La Dame". Le curé dit alors que la Sainte-Vierge ne pourrait être une conception, sa propre Conception qui plus est !, que cette formule est un non-sens.

Bernadette Soubirous était-elle une menteuse maladroite ou une jeune femme manipulée ? L'immaculée Conception peut-elle s'incarner en une personne ? Le film ne souligne aucune malice. Son témoignage, son martyre sont le signe de sa Sainteté : pour les croyants nulle [autre] explication n'est nécessaire, pour les autres nulle explication n'est possible. (1) En conclusion, Le Chant de Bernadette est bien un témoignage chrétien... pardon, catholique ! Sans doute avec Le Mouchard de John Ford, et La Route semée d'étoiles, le grand film "labellisé" catholique réalisé à Hollywood.

(1) Aujourd'hui l’Église ne reconnaît que 69 guérisons miraculeuses à Lourdes, les mauvais esprits font remarquer que le pèlerinage de Lourdes a causé plus de morts sur les routes.

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La fiche IMDb du film
Par Frank Viale - le 18 décembre 2017