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Critique de film
Le film

Tous en scène !

(The Band Wagon)

Partenariat


 

L'histoire

Tony Hunter (Fred Astaire) est un acteur qui eut son heure de gloire mais qui est actuellement au creux de la vague ; même dans le train qui le conduit à New York, on ne le reconnait pas. Une fois sur place, il retrouve deux de ses amis, Lester et Lily Marton (Oscar Levant et Nanette Fabray), un couple d’auteurs-compositeurs. Ils lui proposent pour son comeback de participer à une comédie musicale qui sera jouée sur Broadway et qu’ils sont chargés d’écrire. Le spectacle devrait être mis en scène par le bouillonnant et peu modeste Jeffrey Cordova (Jack Buchanan) qui souhaite donner comme partenaire à Tony une danseuse classique, Gabrielle Gerard (Cyd Charisse). Mais Tony met en doute la capacité de Cordova à diriger un pur divertissement. Les faits lui donnent raison le jour où il est convoqué pour la présentation du futur spectacle : le metteur en scène a en effet transformé la légère idée de départ en une adaptation moderne de Faust qui ne semble pas respirer la joie de vivre. De plus, la mésentente est immédiate entre Tony et Gabrielle. Quoi qu’il en soit, tout le monde participe au spectacle qui se révèle un véritable four. L’équipe décide néanmoins de le remettre sur pied en le retransformant en un simple "musical" comme cela avait été prévu au départ. C’est le début d’une grande tournée à travers les Etats-Unis ; quant aux deux étoiles du spectacle, ils se sont réconciliés voire plus si affinités...

Analyse et critique

Après sa description personnelle et minutieuse du monde du 7ème art dans le superbe et lyrique Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) l’année précédente, Vincente Minnelli nous offre cette fois avec Tous en scène (son quatorzième long métrage) un touchant hommage au petit microcosme du théâtre et du spectacle à travers les enthousiasmes et les déceptions, les amours et les jalousies, les bonheurs et les malheurs, la camaraderie et les trahisons d’une troupe itinérante qui va de succès en échecs. Ou plutôt en l’occurrence d’échecs en succès puisqu’en tout bien tout honneur, comme pour tout "musical" qui se respecte, tout finira pour le mieux dans le meilleur des mondes malgré un démarrage expressément dépressif : le vieil acteur Tony Hunter a perdu toute son aura, ses heures de gloire se situent très loin derrière lui, avec pour conséquence des séquences aussi poignantes que celle au cours de laquelle Fred Astaire entonne seul sur un quai de gare la magnifique et mélancolique chanson By Myself. Car autrement, That’s Entertainment ! reste plus que jamais le célèbre leitmotiv du film, ainsi que de la troupe mise en scène avec tendresse et lucidité par un Minnelli qui s’est beaucoup servi de son expérience personnelle à Broadway (ainsi que de celles de ses deux scénaristes qui se sont plus ou moins projetés dans le duo Oscar Levant / Nanette Fabray) pour réaliser cette comédie musicale aujourd’hui encensée par les critiques du monde entier, au même titre que Chantons sous la pluie (Singin' in the Rain) de Stanley Donen. Si l'on s'amuse à faire des recoupements et des comptages, il se pourrait même que The Band Wagon soit la comédie musicale préférée de la critique française.

Produit par Arthur Freed pour la MGM dans la foulée de cet immense classique avec Gene Kelly qu'est Chantons sous la pluie, Tous en scène partage avec ce dernier de nombreux points communs. Les deux films ont non seulement été produits par la fameuse Freed-Unity mais bénéficient aussi chacun du même duo de scénaristes (Betty Comden & Adolph Green). Les deux intrigues tournent plus ou moins autour de l’échec d’une production qu’il faudra tout faire pour relancer quitte à la revoir de fond en comble (dans le film de Donen, il s'agissait du bide obtenu par un film muet alors que le cinéma venait de passer au parlant) ; on trouve ici et là de longues séquences de ballet en guise de pré-final (Broadway Melody dans le Donen, The Girl Hunt dans le Minnelli) ainsi que des manifestes / hommages au spectacle en chansons qui resteront inégalés, That’s Entertainment pour The Band Wagon et Make 'Em Laugh pour Chantons sous la pluie... Avec humour, forte vitalité, humanité et poésie, Vincente Minnelli signe effectivement une véritable déclaration d’amour pour ce monde qu’il connait par cœur et nous fait cadeau d’un nombre étonnant de numéros musicaux tous plus réussis les uns que les autres. « The World is a Stage, the Stage is a World... of Entertainment. » Les trois documentaires anthologiques à la gloire de la MGM, initiés par Jack Haley Jr. et s’étalant de 1974 à 1994, reprendront d’ailleurs le titre That’s Entertainment qui résume à merveille l’univers de la comédie musicale hollywoodienne tout en remettant en avant cette fameuse séquence musicale qui voit Fred Astaire, Oscar Levant, Nanette Fabray et Jack Buchanan décliner toutes les peines et les joies issues de la vie dans le monde du spectacle. On peut difficilement faire plus entraînant et plus enthousiasmant que ce standard du genre même si Arthur Schwartz n’est pas, loin s’en faut, un compositeur aussi inspiré que par exemple Cole Porter ou Richard Rodgers.

Les chansons et musiques du film ont beau toutes être éminemment sympathiques, il leur manque ce petit quelque chose qui fait la marque des chefs-d’œuvre. Elles sont toutes tirées de différentes revues qui firent les beaux jours d’Arthur Schwartz (compositeur) et Howard Dietz (librettiste) à Broadway entre 1929 et 1937, à l’exception du fameux ballet The Girl Hunt et du désormais célébrissime titre That’s Entertainment, tout deux écrits spécialement pour le film. Parmi les meilleurs morceaux, on trouve, outre ceux déjà cités ci-avant, A Shine on Your Shoes, la danse endiablée de Fred Astaire dans les boutiques lors de son arrivée à New York, le charmant I Love Louisa (premier titre retenu pour le film) ainsi que l'amusant Triplets voyant Fred Astaire, Nanette Fabray et Jack Buchanan déguisés en bébés, The Girl Hunt - le long ballet final qui clôt le film, formidable hommage à Mickey Spillane et au film noir, chorégraphié, dansé et mis en scène à la perfection - et surtout le gracieux et enchanteur Dancing in the Dark où l’on voit Fred Astaire et Cyd Charisse se déclarer leur amour par danse interposée dans un parc à la tombée de la nuit (pour l'anecdote, le plan dans la calèche est repris à l'identique du segment Mademoiselle que Minnelli venait de réaliser pour le film The Story of Three Loves). A toutes ces merveilleuses mélodies, il faut ajouter le travail remarquable des équipes techniques et artistiques de la section MGM dirigées par Arthur Freed (costumes et décors sont superbes), un scénario parfaitement agencé malgré une intrigue somme toute banale, des dialogues pétillants, des situations très amusantes (toute la longue et virtuose séquence de promotion et de présentation du spectacle aux futurs acheteurs par Jack Buchanan dans une pièce ouvrant sur d'autres, où se trouvent les futurs participants au projet qui découvrent au passage avec horreur comment a été transformée l’idée de départ) et une mise en scène peu avare de trouvailles et de poésie. Le résultat se révèle être l’une des comédies musicales les plus logiquement réputées qui soit.

Mais néanmoins, The Band Wagon, probable reflet de l’ambiance du tournage qui ne fut pas des plus harmonieuse, est parfois engoncé dans un entrain paraissant un peu trop forcé et procure de ce fait un plaisir moindre comparativement à quasiment toutes les autres comédies musicales de Vincente Minnelli, qui demeure quoi qu’il en soit le plus parfait représentant du genre, juste devant Busby Berkeley, Stanley Donen, Charles Walters et George Sidney. Pour être totalement convaincus, il nous manque donc peut-être la fraicheur d'Un petit coin aux cieux (Cabin in the Sky), la nostalgie poignante de Meet Me in St. Louis (Le Chant du Missouri), l’étourdissante virtuosité d'Un Américain à Paris (An American in Paris), le tendre onirisme de Yolanda et le voleur (Yolanda and the Thief), la fantaisie débridée de The Pirate, la pure magie de Brigadoon ou la luxuriance jubilatoire de Gigi. Et puis, pour en finir avec les quelques éléments négatifs, Cyd Charisse nous montre ici ses limites en tant qu'actrice dramatique lors de sa séquence de pleurs assez peu concluante. Quand elle se met à danser, en revanche, le temps s'arrête... Elle est fascinante de grâce évaporée dans ce sommet de délicatesse qu’est Dancer in the Dark, et ses apparitions dans le splendide, voluptueux et onirique The Girl Hunt ne sont pas prêtes de nous quitter. Elle incarne ici à la perfection LA vamp, aussi sensuelle en blonde qu'en brune : il n'est pas étonnant qu’elle ait fait rêver quelques mâles cinéphiles ! Parmi les autres comédiens, Fred Astaire joue à 53 ans quasiment son propre rôle, celui d’un acteur cherchant à renouer avec le succès (même si Astaire n’avait jamais été tombé à ce point au creux de la vague) ; certaines de ses aversions comme celle d’avoir une partenaire plus grande est utilisée avec une ironie piquante lors de la séquence de sa rencontre avec Cyd Charisse. Les deux comédiens se retrouveront à nouveau en 1957 dans une comédie musicale signée Rouben Mamoulian, La Belle de Moscou (Silk Stockings), remake du Ninotchka d'Ernst Lubitsch. Mais outre ce couple d'acteurs-danseurs émérites, décernons une mention spéciale au sein de ce casting à Jack Buchanan, excellent dans ce rôle de composition qu'est celui du metteur en scène démiurge, parait-il largement inspiré de José Ferrer ; il y est ébouriffant de vitalité et de drôlerie tout en réussissant à nous rendre son personnage extrêmement touchant, ce qui n'était pas gagné d'avance.

Tous en scène est enfin une mise en abyme qui confronte le monde du théâtre et la réalité, d'autant plus que Tony Hunter pourrait tout aussi bien s'appeler... Fred Astaire. Le titre The Band Wagon était d’ailleurs celui d’une revue créée à Broadway par Fred et sa sœur Adèle en 1931. Cependant, la même année, George Sidney se montre encore bien plus fantaisiste et vertigineux sur un thème similaire avec le chef-d’œuvre qu'est Embrasse-moi, chéri (Kiss Me Kate) avec Kathryn Grayson et Howard Keel, qui bénéficie en plus d’une partition absolument fabuleuse signée Cole Porter. Quoi qu’il en soit, Tous en scène, apologie du spectacle en tant que divertissement (qui égratigne au passage sans réelle méchanceté l’avant-garde "intellectuelle" du Broadway de l’époque) se situe à l’apothéose du deuxième âge d’or de la comédie musicale, celui dominé par la Metro Goldwin Mayer (le premier correspondant aux années 30, avec les films de la Warner et de la RKO) et en constitue l’un des films phares, l’un de ses fleurons les plus parfaits si ce n’est le plus enthousiasmant ou le plus spontané.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 30 mars 2015