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Critique de film
Le film

Terreur aveugle

(See No Evil)

Partenariat

L'histoire

Après un grave accident de cheval qui lui a coûté la vue, la jeune et frêle Sarah passe sa convalescence dans l'impressionnant cottage de son oncle et de sa tante au sein de la campagne anglaise, en compagnie également de sa cousine dont elle partage la chambre. Courageuse et volontaire malgré sa forme d'isolement, la jeune aveugle se débrouille pour apprivoiser l'espace de la grande demeure et espère vite retrouver confiance en elle. D'abord réticente à faire face à Steve, l'homme dont elle était éprise avant son malheur et qui dirige une grande écurie de la région, elle se laisse finalement convaincre et passe du temps avec lui. De retour dans le cottage en début de soirée, elle ne prête pas attention à l'absence de ses hôtes puisque tous les trois étaient censés s'absenter. La nuit passe. Le lendemain matin, alors que la maison lui semble toujours vide, Sarah commence à se poser des questions mais continue de vaquer à ses occupations. Elle ressort même avec Steve pour passer un charmant et tendre moment à dos de cheval dans la campagne sous une pluie rafraîchissante. A son retour, elle se prépare à prendre un bain. Ce qu'elle ignore encore, c'est que ses proches ont été sauvagement assassinés et qu'elle déambule au milieu de leurs cadavres. Sarah ne tardera pas à réaliser l'affreuse vérité, et le sentiment d'horreur sera d'autant plus intense que le meurtrier est toujours présent dans la propriété...

Analyse et critique

Parmi les cinéastes de valeur que nous chérissons sur ce site, mais dont l'identité et la personnalité semblent presque complètement disparaître derrière la notoriété de leurs plus grandes réussites, Richard Fleischer occupe une place de choix. Solide artisan élevé au sein des studios hollywoodiens à l'époque de leur âge d'or, souvent injustement réduit à son statut d'habile technicien (ce qu'il était aussi, évidemment), Fleischer a su brillamment servir tous les genres en léguant à chaque fois à ces derniers des œuvres mémorables. En considérant l'ensemble de sa filmographie avec un recul analytique, une figure s'impose bel et bien à notre esprit de cinéphile toujours en quête (parfois exagérée) de cohérence thématique, c'est celle du Mal protéiforme insidieusement tapie dans notre société et à laquelle s'oppose de braves gens filmés dans leur plus simple expression gestuelle et fonctionnelle (souvent associée à leur profession). Très tôt intéressé par cette approche thématique mise en relief par des outils cinématographiques d'une redoutable précision, Richard Fleischer a ainsi fait ses premières armes dans le film noir et le thriller dès la fin des années 1940 et le début des années 50 - avec des films de plus en plus ingénieux, efficaces (et resserrés dans le temps) tels que Assassin sans visage, Armored Car Robbery, L'Énigme du Chicago Express ou Les Inconnus dans la ville - et il y est revenu à plusieurs reprises durant sa carrière. C'est le cas de Terreur aveugle, sorti en 1971.


Ancien étudiant en médecine vivement intéressé par la psychiatrie avant de changer totalement de voie professionnelle, Fleischer a mis au service de son art cette obsession pour le mal enfoui dans les interstices de notre environnement et dans la psyché de personnages psychotiques qui s'y révèlent ou y puisent leur malignité. Après avoir étudié avec une grande méticulosité l'action d'un serial killer (ainsi que leur traque) dans deux sommets de sa carrière, L'Etrangleur de Boston (1968) puis L'Etrangleur de Rillington Place (1971), le cinéaste retrouve l'Angleterre avec Terreur aveugle. Ici, le tueur ne sera identifié qu'à la toute fin du film, auparavant il est principalement caractérisé par des plans de son corps et surtout de ses pieds chaussés de santiags, un motif visuel qui confine au fétichisme proche du giallo quand Fleischer s'en sert comme un gimmick narratif et les filme en travelling lors de ses déplacements latéraux ou dans la profondeur. Le scénario, linéaire et plutôt rudimentaire en fin de compte, est signé par Brian Clemens, l'auteur de la fameuse série Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Dans cette œuvre télévisuelle culte, l'étrange et l'absurde naissaient de situations classiques ; derrière les codes narratifs et les personnages britanniques stéréotypés se faisait jour un monde en complet décalage qui suscitait l'effroi et donnait l'impression que la réalité rassurante de notre société n'était qu'une illusion alors que des forces souterraines dangereuses s'échinaient à la submerger - heureusement, John Steed et ses diverses compagnes mettaient en échec ces projets funestes. A cet égard, la relative simplicité du script de Terreur aveugle peut donc se comprendre comme la mise en exergue d'une menace non clairement identifiable mais inscrite dans le quotidien le plus banal, et qui peut surgir à tout moment pour éclater dans une manifestation de violence sauvage.


Pour appuyer ce propos, Clemens et Fleischer insistent sur le caractère pulsionnel de cette inhumanité sous-jacente de la société dans son ensemble en montrant le tueur passer devant des téléviseurs diffusant un film criminel puis un marchand d'armes, ou encore consulter un magazine érotique dans un bar où danse lascivement une jeunesse désinvolte. Le procédé peut paraître très facile ou caricatural, surtout de nos jours, mais il reste efficace dans ce contexte du début des années 1970. La violence n'est ainsi pas seulement attribuable à un tueur bien défini (d'autant qu'il reste anonyme pendant 95 % du temps) mais aussi à une société toute entière. Cette approche se retrouve également dans le conflit de classes qui est évoqué ici entre la bourgeoisie anglaise et les gens du voyage, chez qui le récit se charge de fournir aux spectateurs le premier suspect évident. Heureusement, l'intelligence des auteurs en fera une fausse piste et le film ne renoncera jamais à son propos initial : ainsi,  si la révélation de l'identité du tueur a pu décevoir beaucoup de spectateurs par son manque d'incarnation, elle se révèle pourtant logique puisqu'elle valide l'idée que la violence n'a pas une origine exotique - et donc d'une certaine façon rassurante - mais se niche bel et bien au sein de notre proche communauté sujette à des dérèglement psychiques difficiles à appréhender. Le dernier plan du film, très inquiétant, sur les villageois rassemblés derrière la grille de la propriété, avec leur regard avide de spectacle morbide, confirme cette approche peu optimiste pour l'humanité. Cette conclusion "voyeuriste" ferme intelligemment la boucle lorsqu'on se souvient que l'ouverture du film montrait l'assassin sortir d'un cinéma projetant un thriller en compagnie de spectateurs ; par un effet de projection le mal se voit donc propulsé de la fiction vers la réalité pour des personnes (ces spectateurs sortant de la salle comme les spectateurs du film de Fleischer) en attente de sensations fortes et dangereuses. Terreur aveugle partage donc en partie la vision sociétale de l'ultra violence exprimée par Les Chiens de paille, l'une des œuvres maîtresses de Sam Peckinpah sortie la même année, mais il s'en démarque nettement par une ambition plus mesurée dans ce domaine et surtout par une épure stylistique et une expérience organique.



En effet, l'intérêt principal de See No Evil réside dans la façon dont Fleischer embrasse le genre du thriller sous la forme d'un exercice de style viscéral qui joue sur la notion de regard pour distiller l'angoisse et l'épouvante. Et ce malgré quelques scories comme l'usage abusif du zoom - justifié dans les moments de tension, souvent superflu dans les moments de quiétude. La cécité de l'héroïne-victime permet l'organisation d'une mise en scène axée sur un équilibre entre ce que ne voit pas la victime et ce que voit et surtout s'attend à voir le spectateur. L'une des séquences clés du film est celle qui voit Sarah s'affairer paisiblement dans la demeure entre les cadavres de ses proches qu'elle est dans l'impossibilité de voir. Fleischer, par un jeu sur la profondeur de champ, les courts travellings et panoramiques en gros plans ou plans rapprochés, les légers décadrages, organise une scénographie morbide et terrifiante qui contraste d'ailleurs avec l'atmosphère faussement tranquille (surtout quand la musique disparaît) qui règne dans la maison. Lorsque la jeune femme réalise l'horreur de la situation, le cinéaste a recours à de nombreux effets (caméra penchée et/ou tournoyante, contre-plongées et courtes focales, caméra à l'épaule, travellings latéraux rapides, cadre dans le cadre) afin d'intensifier l'état de terreur et de perdition de son personnage principal. Avant l'acte criminel, Fleischer, à la fois élève d'Alfred Hitchcock et fidèle à ses premiers travaux efficaces dans le genre, avait pris le soin de préciser la géographie particulière des lieux et de distiller quelques détails signifiants (tels que la gourmette du tueur, les bris de verre dans la cuisine) pour ensuite mieux manipuler le spectateur et faire surgir la frayeur avec une temporalité parfois décalée (la coupure du pied nu sur les bris de verre). C'est aussi ce qui lui permet de ne pas filmer frontalement la découverte des corps par Sarah (comme celui de son oncle dans la baignoire, puisque nous restons à l'extérieur de la salle de bains) et d'insister plutôt sur la réaction hallucinée de son visage.


Ainsi, et de façon plus générale, parfois le spectateur est en avance sur le tueur parfois en retard. Cette sensation est particulièrement prégnante dans les scènes où Sarah tente d'échapper au tueur qu'elle sait dans la place. Et si sa cécité est un handicap majeur, elle permet également de bousculer les conventions en déstabilisant le tueur puisque les réactions apeurées de sa victime potentielle n'obéissent à aucune logique. Mais Fleischer ne se contente pas du huis clos puisque la mésaventure de sa protagoniste se poursuit au-dehors de la maison des supplices, et toujours en plein jour. C'est d'ailleurs l'originalité de Terreur aveugle que de constituer un "pré-slasher" solaire et de ne pas jouer la facilité de l'horreur nocturne. Dans ce contexte, il faut mesurer à quel point le cinéaste fait endurer les pires souffrances à son personnage de jeune aveugle. Dans une sorte de descente en enfer organique en pleine campagne, Sarah finit couverte de sang, de sueur, de feuilles mortes et de boue ; elle manque même de finir brutalement noyée après avoir été quelques heures auparavant giflée puis momentanément faite prisonnière par une famille de gitans paniqués ! Pour donner une crédibilité nécessaire à cette expérience extrême, Fleischer compte sur deux atouts : l'intelligence de la mise en situation et son actrice principale. Pendant une demie heure, soit le tiers du film, le réalisateur prend son temps pour filmer la détermination d'une jeune handicapée, fragile d'apparence mais courageuse, qui essaie de retrouver confiance en elle au sein d'un environnement chaleureux et très réaliste ; et il installe ainsi une connivence profonde entre son héroïne et le spectateur qui se prend d'affection pour elle.


Ensuite, il faut en effet louer la performance incroyable et habitée de Mia Farrow qui s'investit pleinement pour relever les défis physiques proposés par Richard Fleischer. L'actrice, qui vivait alors à Londres, seule Américaine au milieu d'un casting britannique, était à cette époque loin des rôles délicats qui caractériseraient plus tard sa coopération avec Woody Allen. Farrow marqua son époque en interprétant - avec un certain sens du masochisme - plusieurs personnages psychologiquement torturés ou dérangés ou bien victimes de sombres menaces dans quelques œuvres marquantes comme Rosemary's Baby (1968), Cérémonie secrète (1968), Docteur Popaul (1972), Le Cercle infernal (1977) ou Un mariage (1978). Son interprétation dans Terreur aveugle constitue justement l'un des sommets artistiques de sa carrière en dents de scie. En revanche, malgré le véritable plaisir pris devant ce film aux effets savamment dosés et malgré l'influence évidente que ce dernier eut sur d'autres cinéastes (Hitchcock pour son retour en Angleterre aurait-il versé dans la violence sanglante avec Frenzy sans son existence ?), on se retiendra d'affirmer qu'il représente un sommet dans la carrière de Richard Fleischer. Ce qui l'en empêche ? Quelques maladresses dans la caractérisation schématique de certains personnages, une propension à trop céder à la mode seventies du zoom, quelques figures de style attendues, une musique d'Elmer Bernstein de grande qualité (entre classicisme, avec ses envolées de cordes et de piano, et modernité jazz-funk) mais parfois déplacée - sauf lors du générique de nuit où elle propulse avec force le tueur vers ses proies à venir -, ou encore quelques petites facilités dans ses choix visuels. Rien de grave cependant, il n'en reste pas moins que l'expérience cinématographique vaut le détour. Et l'on ne cessera d'affirmer que Richard Fleischer occupe une place de choix parmi les "petits maîtres" du cinéma américain et que sa carrière regorge de pépites comme ce sidérant See No Evil...

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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 18 novembre 2016