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Critique de film
Le film

Scènes de la vie conjugale

(Scener ur ett äktenskap)

Partenariat

L'histoire

Johan et Marianne forment un couple heureux qui étale son bonheur conjugal dans les pages d’un magazine à la mode. Une soirée en compagnie d’un couple d’amis, Peter et Katarina, tourne au pugilat entre leurs deux invités. Marqués, Johan et Marianne commencent à se poser des questions sur un bonheur qui est peut-être factice. Les tensions montent jusqu’à ce que Johan annonce à Marianne qu’il la quitte pour Paula son amante.

Analyse et critique

Scènes de la vie conjugale s’ouvre sur une interview de Johan et Marianne pour un magazine people. Souriants, ils expliquent à la journaliste qu’ils sont mariés depuis dix ans, sont fiers de leurs enfants et du couple qu’ils forment, sont épanouis dans leur vie professionnelle (il est chercheur, elle est avocate)… Ils livrent leur intimité avec un mélange de fausse modestie et de condescendance réciproque qui déjà éveille les soupçons du spectateur. Cette scène inaugurale pose d’entrée de jeu la forme et le fond du film. Filmé comme un reportage télé, l’interview place le spectateur devant une œuvre qui revendique son origine télévisuelle. Spectateur qui est d’abord un téléspectateur, Scènes de la vie conjugale étant à l’origine un feuilleton en six épisodes pour la télévision suédoise. Thématiquement, Bergman présente son couple, résume son passé, et nous fait subtilement ressentir que sous l’apparente félicité de Johan et Marianne affleure un trouble qui, on le sait, va aller crescendo.

Cette tension palpable dès les premières minutes (un regard fuyant, un sourire gêné suffisant à provoquer un sentiment de malaise) va trouver un écho lorsque, dans la deuxième partie de ce premier épisode, Johan et Marianne reçoivent Peter et Katarina. Après un repas bien arrosé, leurs deux amis se déchirent sous leurs yeux avec une violence sidérante. Or l’on sait, il n’est pas besoin de l’appuyer, que sous l’apparence d’un couple antinomique au leur, c’est le reflet de leur propre situation qui se joue devant eux, une exacerbation des tensions qui sous-tendent leur propre couple mais qu’ils s’évertuent à taire. Mais là où Peter et Katarina ont dépassé le factice, la bienséance, Johan et Marianne sont encore prisonniers du regard des autres, mais aussi de leurs propres regards. Il est douloureux de se rendre compte que l’on n’est pas ce que l’on affiche, ce que l’on s’imagine être, et Scènes de la vie conjugale va être le roman de l’évolution de ce couple, des masques qui tombent à la reconstruction. La scène de ménage entre Peter et Katarina est le déclencheur, une forme de prémonition de ce qui va advenir à Johan et Marianne.

Bergman entrevoit dans le cadre du feuilleton fleuve télévisé (1) l’occasion d’explorer le couple sous toutes ses facettes. Scènes de la vie conjugale est une forme de bilan de décennies passées à tenter de percer l’homme, de décrire son rapport à l’autre. L’autopsie des évènements quotidiens qui nous poussent à la fabrication inconsciente d’une image qui n’est pas la notre mais que l’on se doit de porter comme un masque. Passionné par la télévision, pour laquelle il tourne dès le milieu des années 50 (en débutant par une série de publicités en 1951) et pour laquelle il réalisera ses dernières œuvres, c’est dans le processus de fabrication de ce média que Bergman tire la force de ces Scènes de la vie conjugale. Une force qui allie sentiment du direct et simplicité. C’est une certaine forme de rejet de la forme cinématographique, de sa complexité et des recherches et expérimentations qu’elle demande. Bergman a énormément tourné pour la télévision, s’épanouissant dans les pièces filmées en direct des débuts de la télévision. Le direct, le multi-caméra, autant de nouvelles hypothèses filmiques qu’il embrasse sans le côté dédaigneux de nombre de ses confrères cinéastes. Ses travaux pour la télévision se situent à la croisée des chemins : à la fois cinéma, théâtre, littérature (via le journal intime), autant de formes convoquées qui toutes tournent autour de la parole, brillamment mise en exergue.

La série télé est aussi pour Bergman l’occasion de s’amuser de la place du spectateur, du voyeurisme inhérent à sa position. Lorsque Liv Ullman et Erland Josephson sont témoins de la scène de ménage entre leurs deux amis, leurs regards embarrassés, leurs commentaires, renvoient immanquablement au spectateur assis devant son écran qui s’est installé pour, pendant cinq heures, se nourrir des affres et des malheurs d’un couple. Un voyeurisme qui appelle l’exhibition. Scènes de la vie conjugale est un film tellement direct, tellement brut, qu’il est difficile de passer sous silence les éléments de sa vie intime que Bergman y a glissé, lui qui vient de se séparer d’avec Liv Ullman. De films en livres, Bergman lie inextricablement sa vie à son œuvre artistique. L’artiste est homme et son art provient de ses expériences. La force de Bergman est aussi là, surtout là, dans cette capacité à aller creuser au fond de lui, le plus profondément possible, pour extirper la sève de ses œuvres. Ouvrir son corps et son âme, déplier sa peau comme une carte qui le guide dans sa création. On ne peut même plus parler d’exhibition tant Bergman fouille avec une rare acuité ses souvenirs d’enfance, ses rapports aux autres, aux femmes surtout, pour les offrir sans aucune retenue comme matière nourricière de son œuvre. Il y a un tel recul, une telle volonté d’annihiler toute pudeur, tout mensonge, que ce n’est pas une autobiographie ou une auto-analyse à laquelle il se livre, mais à une véritable plongée dans le cœur et les sentiments de l’homme. Bergman utilise sa vie comme un médecin utilise un cadavre pour apprendre et découvrir.

Si la dispute entre Peter et Katarina fait l’effet d’un électrochoc, une autre séquence vient lancer la fiction. Une scène dans laquelle Marianne reçoit une cliente qui souhaite divorcer. Celle-ci décrit sa vie comme ayant rétrécie, elle est prisonnière d’une vie étriquée qui lui a atrophié ses sens. Marianne comprend alors que son désir s’est également effacé avec le temps : "Nous nous étions réfugiés dans une vie protégée et nous sommes morts par manque d’oxygène" dira t-elle bientôt. Le couple est montré dans un premier temps par Bergman comme un renoncement à la vie. Mais ce n’est pas seulement le couple qui est en cause, c’est aussi le fonctionnement même du lien social, les moules dans lesquels chaque individu se glisse au prix du sacrifice de ce qu’ils sont réellement. Ce sont masques sur masques qui se superposent et qui finissent par effacer la vérité des individus. Alors que pour évoquer ce sujet Bergman a jusqu’ici surtout utilisé des personnages d’acteurs, il prend ici pour objet un couple « banal ». Johan et Marianne se sont promis de tout se dire, et si dans un premier temps cette promesse n’est que pieu mensonge, les évènements du film vont les pousser à tenir cet engagement.. S’ils se trouvent en pleine lumière au début du film (l’interview pour le magazine) alors même qu’ils se mentent, la nuit peu à peu gagne le couple et le film au fur et à mesure que leurs secrets les étouffent et les rongent, jusqu’à ce que la parole se libère et qu’enfin quelque chose reprenne vie. Car Scènes de la vie conjugale n’est pas que l’autopsie d’un couple, c’est aussi le récit d’une renaissance.

On touche alors au cœur du cinéma de Bergman. Ces êtres qui s’attirent, s’aiment, se déchirent, ces âmes qui ne vivent qu’à travers l’autre, pour l’autre, contre l’autre, sont les sujets de toutes ses oeuvres. Bergman filme les mouvements de l’amour, les va et vient du désir. Il nous parle du temps destructeur, des compromis et des lâchetés qui corrompent l’amour. Des thèmes que le cinéaste explore depuis ses débuts. C’est La Soif (1949) où Bergman décrit l’enfer d’un couple de touristes. C’est L’Attente des femmes et son segment en huis clos qui se concentre sur les échanges entre un couple, prisonnier d’un ascenseur en panne. C’est Vers la joie, Une Leçon d’amour, L’Heure du loup… Peut-être Scènes de la vie conjugale est-elle son œuvre la plus riche sur cet thème, celle qui en explore les moindres méandres, celle où Bergman se confronte au réel de manière viscérale, triviale même. Il nous parle crûment de désir, de sexe. Ce balancement incessant entre amour et haine, entre attirance et rejet, trouve des échos dans chaque action des personnages. Ceux-ci sont égoïstes mais, dans un même temps, ne peuvent vivre sans le regard de l’autre. Tour à tour épris de solitude, l’instant d’après ne la supportant plus. Toujours à vouloir que le monde se plie à leurs désirs, se détruisant car n’y parvenant jamais. Rares sont les cinéastes qui se sont frotté aussi directement au réel, qui en ont exploré avec autant d’acuité toutes les facettes, de la banalité du quotidien aux rêves et aux fantasmes.

Le cinéma de Bergman est un cinéma de pure empathie où les êtres se livrent, ne cachent plus leur honte mais la livrent, nue. Bergman accepte tous les défauts de ses personnages, ne se pose jamais en juge. Si Scènes de la vie conjugale est un film âpre et dur, s’il autopsie sans pudeur le couple, c’est aussi un film qui touche directement au cœur, un torrent d’émotion. Car le cinéaste nous permet de croire au plus profond de nous-mêmes aux personnages qu’il filme. Non seulement parce que leur histoire est aussi la nôtre, mais aussi car la caméra est toujours placée à la distance la plus juste du sujet filmé, car chaque plan porte en lui l’amour que le cinéaste éprouve pour eux. Il n’est qu’à voir la manière dont la caméra caresse les visages, la manière dont un panoramique se plie aux mouvements des corps, la durée même du plan qui épouse l’action des personnages. Alors que dans un film comme Persona la structure et la mise en scène conditionnaient le jeu des acteurs, Scènes de la vie conjugale se développe autour d’eux, pour eux.

La quasi absence d’extérieurs dans le film nous oblige à nous concentrer uniquement sur l’histoire de ce couple. Bergman n’offre nulle issue, nulle histoire secondaire, il nous plonge dans l’histoire de Johan et Marianne aussi directement et profondément qu’il puisse être imaginable. Cette volonté de se mesurer directement à son sujet trouve son prolongement naturel dans une mise en scène qui derrière son apparente simplicité demeure d’une précision absolue. Bergman filme directement à partir de son texte, de manière apparemment simple et directe. Alors qu’il est au sommet de son art, que rien ne semble pouvoir résister à son imaginaire et à sa force de création et d’évocation, il réalise un film dénué de toute tentative expérimentale. Scènes de la vie conjugale est un film frontal, terme par ailleurs tellement galvaudé mais qui trouve là sa juste utilisation. Des plans réduits à leur unique fonction descriptive, sans recherche esthétique, des couleurs délavées issues de l’esthétique télévisuelle, des zooms approximatifs, des panoramiques bancals.
Bergman a la seule volonté de filmer son texte et ses acteurs, il ne laisse sa mise en scène n’être dictée par rien d’autre. Ni par la recherche du beau, ni par l’envie d’apposer une patte, une signature. Il y a ses acteurs, ils jouent la scène, et rien ne doit les interrompre. La durée du plan dépend d’eux, la forme ne les dirige pas. Ils sont filmés directement, sans affect. Après avoir tant exploré, cherché, expérimenté, quelle force, quelle audace que de se laisser aller aux seuls mots, aux seuls personnages ! Chaque séquence est ainsi d’une limpidité totale, épousant les mots et les situations, se pliant au rythme insufflé par les personnages. Une scène peut s’achever brutalement ou devenir un long plan séquence, comme la première réconciliation de Johan et Marianne filmée en continu pendant près de six minutes.

Bergman, à un moment, brise cependant le processus filmique qu’il a mis en place. Lorsque Marianne lit son journal intime à Johan, le réalisateur provoque une profonde rupture de style. Des photos se succèdent, on change de point du vue, la place du spectateur est profondément modifiée. C’est peut-être la scène d’introspection la plus profonde du film, un retour sur soi qui appelle un autre langage cinématographique. Cette scène centrale questionne la façon dont on peut se mentir et par là mentir aux autres. Comment on est amené à se renier à cause de ses proches, de sa famille. Marianne raconte qu’elle voulait devenir actrice et d’un seul coup c’est Liv Ullman qui nous parle. Les photos sont celles de l’actrice jeune, le personnage et son interprète se confondent. On retrouve cette porosité entre la fiction et la réalité qui innerve le cinéma de Bergman.

Film d’une acuité, d’une sincérité totale, Scènes de la vie conjugale est peut-être l’œuvre la plus exhaustive et la plus juste jamais filmée sur les rapports entre hommes et femmes. C’est un film douloureux qui nous renvoie directement à notre propre vie. Qu’on ne s’y trompe pas, malgré l’apparente austérité du propos, Scènes de la vie conjugale est un film de bout en bout passionnant. Le public ne s’y est pas trompé, faisant un triomphe à la série lors de sa diffusion télévisée. Bergman devra monter, à la demande des distributeurs, une version cinéma très raccourcie mais qui parvient néanmoins à conserver la force de l’œuvre d’origine.En 2000, Liv Ullman tourne Infidèle d’après un scénario de Bergman. Inspiré de moments de la vie intime d’Ullman et Bergman, déjà utilisés dans Scènes de la vie conjugale, ce film poursuit l’exploration du couple, Erland Josephson assurant la continuité entre les deux films. En 2002, Bergman revient derrière la caméra, pour la télévision, réaliser une forme de conclusion à son oeuvre. C’est Saraband, tourné alors que Liv Hullman a 63 ans et Erland Josephson 79 ans. Bergman, lui-même a alors 84 ans.


(1) Le film proposé par Opening est la version ciné internationale, MK2 proposant l’intégrale de la série.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 5 MARS 2014

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 6 novembre 2006