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Critique de film
Le film

Quatre de l'infanterie

(Westfront 1918 : Vier von der Infanterie)

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L'histoire

Sur le « front de l'ouest » en 1918, trois amis d'une unité allemande au repos font la cour à la petite Française Madeleine. Hans fait sa conquête mais il faut monter en ligne. Son ami Karl part en permission, et trouve à l'arrière une population affamée et une épouse qui le trompe. Quand il revient au front, les Français ont attaqué, Hans a été tué, Madeleine évacuée...

Analyse et critique

Si les évènements découpant l'histoire de l'humanité ont toujours été un terreau fertile pour l'art et le cinéma en particulier, la Grande Guerre a été le premier conflit mondial contemporain mis en images par le septième art. Ce dernier naissant officiellement, en 1895, la Première Guerre mondiale intervient dans sa jeunesse et se termine avant son passage à l'âge adulte et l'apparition du cinéma parlant dans le courant des années 20. Dès la fin du conflit en 1918, plusieurs films évoqueront partiellement les années qui viennent de s'écouler. Léonce Perret, figure de Gaumont, avec N'oublions jamais ou encore Charlie Chaplin avec Charlot soldat. L'un des premiers films connus à évoquer directement le conflit sera La Grande parade du réalisateur américain King Vidor en 1925, qui deviendra le parangon du film pacifiste mais aussi l'un des plus grands succès du cinéma muet avec près de 15 millions de recettes. L'Allemagne, bien évidemment, n'est pas en reste. Pas moins de 17 films autour de ce thème seront produits entre 1926 et 1932. Pour la plupart, ils épousent tous la guerre du côté allemand et restent difficilement visibles hors du pays. Pourtant, à la fin de l'année 1930, le public français va pour la première fois avoir accès à l'une de ces œuvres. Ce sera celle de Georg Wilhelm Pabst, Quatre de l'infanterie.

Premier film parlant du réalisateur allemand, Westfront 1918, dans son titre original, raconte l'histoire de quatre soldats allemands dans les tranchées françaises. Le film sort en salles à la même période qu’A l’Ouest rien de nouveau de Lewis Milestone, auquel il sera donc comparé facilement par les critiques de l'époque et notamment Jean-Georges Auriol, fondateur de La Revue du cinéma : "Les gens qui ont fait la guerre disent que les tranchées perdues, les petits coups de main confus et mesquins de Quatre de l'infanterie sont beaucoup plus près de la réalité. Peu importe, ces films ne sont pas faits pour les anciens soldats mais pour ceux de l'arrière et pour les ignorants. L'important est de frapper l'imagination engourdie des femmes, des mères et des jeunes gens. Milestone, en faisant un film spectaculaire a je crois, mieux « travaillé pour la Paix » que Pabst qui ramène trop la souffrance du soldat à l'histoire regrettable d'un mari trompé par sa femme pendant son absence forcée." (1)

Il va sans dire que ces deux films, même s’ils partagent le même sujet et une approche pacifiste du conflit, diffèrent dans leur mise en scène. Si les deux œuvres présentent la Première Guerre mondiale sous un angle novateur, c’est-à-dire sans politique ou bureaucratie, A l’Ouest rien de nouveau est avant tout un film hollywoodien. Milestone, en adaptant l’immense succès éponyme d’Erich Maria Remarque, va avant tout exalter l’héroïsme propre aux soldats. Si le film est raconté du point de vue allemand, il pourrait être « apatride » dans l’idée qu’il met avant tout en exergue la volonté et le courage du soldat et pas celle d'une nationalité en particulier. Les grandes scènes de batailles seront séminales pour le cinéma américain à venir, reprises dans des schémas équivalents par Spielberg pour Il faut sauver le soldat Ryan ou encore Clint Eastwood avec Mémoires de nos pères. Pabst, lui, est très loin de toute cette machinerie. La seule incursion hollywoodienne dans son cinéma sera Louise Brooks. De leur collaboration naîtra l'une des icônes majeures du cinéma... européen de la fin des années 20 et du début des années 30.

Si Quatre de l'infanterie raconte donc l’histoire de quatre soldats allemands, ils n’ont pas assez de matière pour être des personnages à part entière. Pabst en fait des concepts, pas des héros. Leurs noms, déjà, les catégorisent mais ne les caractérisent pas : Le Bavarois, L’Etudiant, Le Lieutenant. Excepté Karl, qui est véritablement nommé et dont on connaîtra une partie de sa « vie d’avant », les autres n’ont pas de voix propre. Lorsque Karl rentre en permission et qu’il découvre sa femme avec un autre homme, les mots ne sortent peu ou pas. Sa voix n’a plus d’impact, la parole n’est plus un outil de langage. C’est la guerre qui a amené sa femme à être avec un autre homme. La guerre qui a obligé son mari à partir et délaisser sa femme pendant de longs mois, sans nouvelles ou presque. Pabst ne manque pas, dans un film essentiellement masculin, de montrer les affres, non pas du combat, mais de l’économie de la guerre pour les femmes restées sur place. Rationnement de nourriture, travail pour le front, angoisse et solitude. L'étudiant, lui, tombe amoureux d'une jeune Française mais ses différentes missions ne lui permettent pas de vivre cette relation. Il est, avant tout chose, en couple avec la guerre dans une relation exclusive et mortifère.

Si Quatre de l'infanterie peut être considéré comme un film de soldats, il ne peut être considéré comme un film de personnages. Pabst profite de ces hommes pour dépeindre la guerre avant tout comme un fait social plutôt qu'un fait historique. Il montre le quotidien de la guerre, les hommes dans les tranchées, la préparation au combat, l'attente, les bombardements, la faim, les cris, la détresse, la mort. Son point de vue est d'abord documentaire. Il est un contemporain de cette guerre qui s'est terminée douze ans auparavant et cherche à montrer son absurdité, sa vacuité. Lorsqu'il nous présente des scènes de combats, le champ de bataille ressemble à des étendues désertiques sans limite. Des plaines sont à l'agonie, n'ont rien à offrir si ce n'est la mort. Les soldats sont dans un véritable no man's land. Ce territoire est celui des bombes, qui redessinent la topographie du lieu explosion après explosion. Les soldats deviennent des silhouettes (dans les tournages de long-métrages, les acteurs considérés comme silhouettes n'ont que peu de dialogues) et bientôt des ombres. Pabst filme la mort comme un ensevelissement éternel. Les soldats sont pris dans les sables mouvants de cette terre infernale, de cet enfer sur terre.

C'est par le son, notamment, que Pabst va finir de donner vie au personnage principal de son film. Quatre de l'infanterie est un film sonore avant d'être parlant. Alors que le cinéma parlant en est encore à ses balbutiements (le début du parlant est, le plus souvent, daté par le film d'Alan Crosland, Le Chanteur de jazz, en 1927), il est un art sonore depuis ses débuts dans les foires. Dès les premières projections, les films étaient accompagnés par des orchestres qui jouaient des partitions en direct. Pabst, dont on retient encore aujourd'hui plus généralement la période des films muets, a bien évidemment ce fait à l'esprit lorsqu'il porte ce projet. Comme tout environnement, la guerre a sa propre musicalité, sa propre bande sonore. Explosions, cris de douleurs et de folie, éclats sonores émanant de diverses armes en furie, ou encore courses dans les tranchées sont autant de bruits ou bruitages utilisés qui participent à la création et la mise en avant d'une nappe sonore permettant de matérialiser la guerre comme un personnage à part entière du récit. Une véritable spatialisation du son est à l'œuvre dans le long-métrage (qui sera aussi retenue par le cinéma hollywoodien). La guerre a ses lignes de dialogues, les bruits sourds d'explosions de bombes comme le frémissement des coups de fusil sont autant de réponses dialoguées aux autres personnages que d'attaques mortelles. Elle est un personnage protéiforme dont le vécu, l'expérience rebondissent comme des ondes dans chacun des participants au conflit.

Tous les acteurs de cette guerre sont sur le même pied d'égalité pour le réalisateur allemand. Il ne tombe donc pas dans l'héroïsme à la manière d'A l'Ouest rien de nouveau mais ne verse pas non plus dans une critique d'un état plutôt qu'un autre. Si cette guerre a lieu et surtout si elle a été si sale et meurtrière, c'est avant tout à cause des deux camps qui partageront, dans la mort, leurs responsabilités. C'est, d'ailleurs, l'une des raisons pour laquelle le film sera interdit en Allemagne en 1933 car projetant une imagerie trop déprimante de la guerre, trop rétrograde pour un pays qui cherchera, à cette même période, à consolider ses forces guerrières et la fierté de défendre les siens et son pays devant tout envahisseur...

(1) Marc Lavastrou. La Réception en France de Westfront 1918 : Une humanisation après-coup du soldat allemand. Du texte à l’image / Appropriations du passé et engagements au présent, CEGIL-Nancy, pp.219-228, 2010, Collection Le texte et l’idée. ffhal-00936211f

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Par Damien LeNy - le 19 février 2020