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Critique de film
Le film

Ne dites jamais adieu

(Never Say Goodbye)

Partenariat

L'histoire

Le docteur Michael Parker vit seul avec sa fille. Séparé de sa femme, il la croit décédée. En se rendant à New-York, il tombe par hasard sur elle, en couple avec un artiste. En voulant s'enfuir, elle est renversée par une voiture. Par miracle, Michael parvient à sauver la vie de son ex-femme. Le feu de l'amour brûle à nouveau. Mais la jeune fille du couple a du mal à se réajuster à cette nouvelle vie...

Analyse et critique

Ne dites jamais adieu est un mélodrame Universal typique de ceux produits avec succès par le studio durant les années 50, et plus particulièrement ceux réalisés par Douglas Sirk. On attribue d’ailleurs officieusement à ce dernier la réalisation au détriment de Jerry Hopper mais la réalité est plus complexe. Dans le livre d’entretiens Conversations avec Douglas Sirk de Jon Halliday, Sirk déclare avoir effectué la préparation du film et être à l’origine du casting de Cornell Borchers, sa compatriote allemande dans le premier rôle féminin. Il partit ensuite réaliser Ecrit sur le vent (1956) avant de revenir retourner quelques scènes. Le film est effectivement sirkien en diable, que ce soit par sa conception, son sujet et son esthétique. Comme pas mal des classiques du réalisateur, il s’agit du remake d’un mélo plus ancien d'Universal, This Love of Ours (1945) de William Dieterle, qui était lui-même adapté de la pièce Comme avant, mieux qu'avant de Luigi Pirandello. Le flash-back viennois et le contexte post-Seconde Guerre mondiale annoncent Le Temps d’aimer et le temps de mourir (1959) tandis que le postulat (une mère retrouvant après de longues années le foyer qu’elle a perdu) est voisin de All I Desire (1953), l'une des belles réussites méconnues de Sirk.


Ne dites jamais adieu offre donc un mélodrame assez touchant mais plutôt convenu, auquel il manque la dimension spirituelle et l’emphase formelle de Douglas Sirk. Ce dernier point peut éventuellement se discuter sur quelques belles fulgurances qu’on attribuera malgré tout à Jerry Hopper puisque les reshoots de Sirk concernent uniquement les scènes de son ami George Sanders, qui avait réclamé sa présence. Les flash-back viennois opposent donc une Europe aussi féérique que tortueuse à la ligne claire de l’’Amérique pavillonnaire WASP où vit Michael Parker avec sa fille - où l'on notera l'apparition furtive d'un jeune Clint Eastwood dans un petit rôle. La rencontre inopinée avec son épouse Lisa (Cornell Borchers), qu’il croyait morte, amorce donc le souvenir de leur rencontre. Un superbe matte-painting nous introduit dans cette Vienne, la photo stylisée de Maury Gertsman laissant tout autant deviner l’aura romantique que tourmentée de la ville. Cela concerne bien sûr le schisme politique qui conduira à la séparation avec la frontière russe (et qui aura son importance dramatique dans le récit) mais surtout le voile qui va s’immiscer dans le couple Michael / Lisa. Sans repères dans un pays étranger, Michael est suspicieux envers tout ce qui rattache Lisa à son passé et à ses racines « saltimbanques », en particulier ses rapports affectueux avec Victor (George Sanders). Jerry Hopper passe un peu trop souvent par le dialogue ou le jeu renfrogné de Rock Hudson pour faire passer l’idée, mais fait parfois preuve aussi de plus d’inspiration. On pense à la scène où Michael retrouve Lisa dans le bar où elle joue, alors qu’elle embrasse un vieil ami, la photo plonge soudain Hudson dans l’ombre comme pour faire passer par la seule image les idées noires de jalousie qui traversent son esprit. Le jeu à fleur de peau et très expressif de Cornell Borchers est également d’une grand force pour faire passer l’émotion, dans le drame comme dans les séquences romantiques. Ce regard bleu, tour à tour chargé d’affection ou d’affliction, marque durablement à chaque gros plan et l’on peut regretter que l’actrice n’ait pas eu une carrière hollywoodienne plus riche - même si elle retrouvera Rock Hudson l’année suivante dans Istanbul (1957) de Joseph Pevney (1957).


Le retour au présent est beaucoup plus attendu, sur le fond et la forme. La reconstitution de la cellule familiale obéit certes aux conventions d’alors (et elle est peut-être conforme à la pièce), mais aurait pu être amenée moins grossièrement. Lisa oscillera donc entre renoncer à revoir sa fille puis y consentir mais en vivant à nouveau sous le même toit que Michael alors qu’elle a toutes les raisons de lui en vouloir. De même, le long déni de la fillette que Lisa est sa vraie mère pourrait être résolu en lui montrant une simple photo. On pourrait y voir une considération trop terre-à-terre dans la logique du mélodrame, mais les flash-back s’attardent longuement sur les albums photos de la famille, ce qui oblige le spectateur à y penser en fin de compte. Il est difficile en plus de croire, au vu de l’idolâtrie qu’entretient Parker auprès de sa fille sur sa mère disparue, qu'il ne lui ait jamais montré de photo d’elle. Tous ces raccourcis sont là pour servir un rebondissement final où la fillette admettra la vérité en voyant un portrait dessiné, c’est touchant mais poussivement mis en place malheureusement. Toute la partie des  retrouvailles est donc assez convenue malgré la jolie patine formelle typique d’Universal et ne fonctionne que sur la conviction du casting. Un joli moment donc, mais très clairement dénué de la poésie, de l’audace et de la vision sociale d’un Douglas Sirk - ou Delmer Daves à la même période.


En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 26 janvier 2021