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Critique de film
Le film

Naissance d'une nation

(The Birth of a Nation)

Partenariat

L'histoire

La chronique de deux familles américaines (les Stoneman dans le Nord, et les Cameron dans le sud), de la veille de la Guerre de Sécession jusqu'à la reconstruction dramatique du Sud.

Analyse et critique

Selon Lillian Gish (1), au printemps 1914, D.W. Griffith réunit ses fidèles collaborateurs et leur dit, en substance, ceci : « J'ai acheté un livre de Thomas Dixon intitulé The Clansman, dont j'ai l'intention de m'inspirer pour dire la vérité sur la Guerre de Sécession. Les livres d'Histoire n'ont nullement révélé les faits tels qu'ils se sont déroulés en réalité. L'Histoire n'exprime jamais que le point de vue des vainqueurs. » Griffith choisit l'adaptation d'un livre uniquement dans le but d'assurer le prestige, et le sérieux, de sa nouvelle production. Il s'inspirera d'une autre œuvre de Dixon, The Leopard's Spots (Les taches de léopard), et de plusieurs ouvrages historiques. Les thèses de Dixon vont dans le sens du témoignage de son camarade de lycée, le futur président démocrate Woodrow Wilson, auteur de A History of the American People, livre cité dans le film. Selon Dixon, le Ku Klux Klan était - car l'organisation est dissoute au moment du tournage - au service d'une cause juste : combattre l'oppression qu'a subi le Sud après la guerre. Griffith, qui cherchait déjà à égaler l'ambitieuse production italienne, Quo Vadis (1913), avec un premier film de 4 bobines, Judith de Béthulie - son dernier pour la Biograph - cherche à frapper les esprits avec une production grandiose, à l'occasion de l'anniversaire qui marquera les cinquante ans de la fin de la Guerre de Sécession. La sortie de Cabiria de Giovanni Pastrone, en juin 1914, un péplum italien de plus de trois heures, impose de rivaliser au nom du cinéma américain.

Le tournage débute en Californie à une date symbolique, le 4 juillet, avec un budget initial de 40 000 dollars, dû en grande partie à la Mutual Film Corporation. Il s’achève en novembre avec un coût final de plus de 110 000 dollars. À mi-parcours, Griffith se trouve dans l'incapacité de payer ses collaborateurs ; la production cherche de l'argent frais auprès de ses propres amis, des exploitants de salle et des propriétaires de grands magasins. Elle trouvera finalement des capitaux supplémentaires auprès du propriétaire du plus grand auditorium de Los Angeles, en lui faisant imaginer une projection grandiose du film accompagnée par son orchestre philharmonique. La production est encore artisanale. Chacun participe à la logistique - techniciens, acteurs, figurants, prêtent main-forte. Il a fallu créer décors, accessoires et costumes (ceux d'époque étant trop étroits pour les nombreux figurants contemporains ; mal nourris, les vrais soldats de la Guerre de Sécession étaient chétifs). Griffith fait construire par son fidèle décorateur Frank « Huck » Wortman des rues en trompe-l’œil : pour renforcer la perspective, les bâtiments sont construits de plus en plus petits. Une maquette est réalisée pour tourner les plans d'Atlanta en feu. Des acteurs jouent plusieurs rôles par souci d'économie. Les acteurs noirs, peu nombreux en Californie, obligent la production à faire interpréter des esclaves, ou des affranchis, par des acteurs blancs grimés (un des aspects de la facture qui gène le plus aujourd'hui). L'absence de script-girl oblige les acteurs à assurer eux-mêmes les raccords, à se rappeler leurs costumes et leurs accessoires, comment ils étaient coiffés. Il n'y a pas plus d'habilleuse. Le décor du théâtre Ford, où se déroule l’assassinat de Lincoln, est réalisé en un seul jour, sur une plate-forme en plein-air - on devine, lors de la projection, la lumière naturelle qui descend sur la scène. Griffith travaille à partir de documents d'époque, de gravures et de photos - notamment celles de Mathew Brady (1822 - 1896). Lui qui veut contester l'Histoire officielle a la naïveté de croire que sa reconstruction minutieuse assurera la crédibilité de son propos. La polémique que suscitera le film ne manquera pas de rappeler ses approximations et ses "mensonges".

De nombreux futurs talents de Hollywood sont présents sur ce plateau. Erich Von Stroheim, W.S. Van Dyke, Christy Cabane, Allan Dwan, Raoul Walsh, Donald Crisp comptent parmi les nombreux premiers et seconds assistants - les deux derniers, également acteurs, interprètent respectivement John Wilkes Booth et le Général U.S Grant. John Ford participe au tournage et figure comme cavalier du Ku Klux Klan : « J'étais celui qui avait des lunettes. Je tenais ma cagoule relevée d'une main parce que ce putain de truc n'arrêtait pas de glisser devant mes lunettes. » On retrouve parmi les têtes d'affiche de nombreuses vedettes de la Biograph : Lilian Gish, Mae Marsh, Henry B. Walthall. Miriam Cooper, George Siegmann, Ralph Lewis, Robert Harron...

Griffith laisse libre court à la spontanéité : la scène où la sentinelle jette un regard énamouré à Lillian Gish est improvisée, après que l'acteur ait réellement jeté ce regard sur l'actrice. Enfin, une partition musicale complète, fait exceptionnel à l'époque, est associée au film. Griffith pour assurer la diffusion du film crée Epoch Producing Corporation et distribue le film de 157 min (à 16 i/s) en deux parties. Il est projeté le 8 février à Los Angeles sous le titre The Clansman, mais sort le 3 mars à New-York sous son titre définitif : The Birth of a Nation. Le film remporte un succès sans précédent aux États-Unis. Il rapportera 60 millions de dollars.


Sur le plan formel, le film marque une date importante. Certes, pour le spectateur contemporain, l'aspect d'ensemble peut paraître pauvre et rudimentaire ; c'est aussi la force du film que de rendre évidents ses effets par leur économie. La composition des plans en mouvement, et en trois dimensions, est pleinement aboutie - nous n'étions qu'en 1914 lors de leur réalisation. Les grands plans d'ensemble sont dynamiques, le réalisateur joue de l’opposition savante des lignes de forces. Le montage est rythmé, les panoramiques et mouvement latéraux, finalement assez rares, sont signifiants. L'invention formelle est constante, comme lors du siège de Petersburg, où chaque armée reste campée à droite ou à gauche de l'image. L'incendie d'Atlanta, une très belle séquence de fantasia, présente deux actions en parallèle sur le même plan. La chevauchée du Ku Klux Klan est une quasi-abstraction géométrique. Le final s'achève en apothéose grâce à un montage alterné kaléidoscopique, qui démontre la maîtrise absolu d'un nouveau médium qui a tout juste vingt ans.

Le jeu des acteurs est à peine daté, la beauté diaphane de Lillian Gish, plus de cent ans après la sortie du film, continue de fasciner le spectateur ; son jeu n'est en rien de la pantomime. Mae Marsh, au visage très expressif, campe une personnalité plus chaleureuse et attachante ; Henry B. Walthall, sosie d'Edgard Allan Poe, crée le prototype du Sudiste flegmatique et mélancolique ; Raph Lewis est antipathique à souhait. Griffith, impressionné par les productions Pathé, avait demandé à une époque à ses acteurs de La Biograph de jouer à la française. Le résultat fut catastrophique, bien trop théâtral, et eut la vertu de faire adopter un jeu sobre, privilégiant l'incarnation sur la comédie.

La première partie du film, qui se termine avec l'assassinat de Lincoln, s'inscrit pleinement dans le genre historique avec un grand souci du détail (les acteurs jouent réellement la pièce que regarde Lincoln, son assassinat est minuté, les accessoires de premiers plans sont de vraies répliques, etc.). La seconde partie, qui débute avec la reconstruction de la Caroline du Sud, s’apparente, quant à elle, plus à une fantasmagorie puritaine, un cauchemar paranoïde, rapprochant le film du genre fantastique - un sentiment renforcé par une tentative de viol qui annonce le genre du thriller. Nous sommes bien chez Griffith.


Analysons maintenant le propos pour le moins édifiant et "polémique" du film. Au-delà du scandale que représente aujourd'hui Naissance d'une Nation, constatons froidement que son propos est un peu boiteux, ou paradoxal. Car le film défend, comme son nom l'indique, à la fois l'Union et le point de vue des Confédérés. Lincoln est présenté comme une figure positive. Pour résoudre ce paradoxe, il fallait expliquer que la reconstruction s'était faite de façon inique, accuser l'autre camp de ne pas respecter ses propres principes. Ainsi Lincoln, incarné comme un personnage solitaire, un sage au-dessus de la mêlée - John Ford s'en souviendra - est perçu par les Sudistes, après la défaite, comme un protecteur face aux affairistes d'Austin Stoneman. Griffith accuse le Nord d'avoir écarté les Blancs du suffrage universel, d'avoir menacé les Noirs qui s'opposaient à leur parti. Il accuse les représentants élus, tous noirs, de ne pas respecter les règles de séance dans leur assemblée et de voter des lois iniques. Il accuse, encore, les Noirs, lorsqu'ils ne sont plus sous tutelle, de se laisser aller à l'anarchie et au chaos. Les "mulâtres", avec à leur tête Silas Lynch - qui regarde avec concupiscence Lillian Gish et aspire à l'épouser -, incarnent des êtres impurs, hybrides, manipulant les Noirs fanatisés pour imposer un nouvel empire (rien que ça !). Une scène dérangeante voit des Sudistes s'allier à des vétérans du Nord au nom des « droits naturels des Aryens. » La cabane prise d'assaut, la demeure assiégée des Cameron symbolisent de façon fantasmatique l'intrusion du mal et de l'étranger. Une des sœurs Cameron doit se jeter du haut d'une falaise pour éviter de se faire étreindre par un Noir. Le Noir devient la figure qui après avoir divisé l'Amérique la réunit, par répulsion, dans un final qui voit deux couples formés par un membre des deux familles : Phil Stoneman avec Margaret Cameron et Ben Cameron avec Elsie Stoneman. Et Griffith, qui n'est pas gêné par la contradiction, termine par un discours prophétique, rêvant à l'émergence d'un âge d'or, de paix et d'amour.


Alors que les affairistes du Nord sont accusés de spolier l'état de la Caroline du Sud, un ancien esclave dit : « Si l'affranchissement ne remplit pas mon panier, je n'en veux pas. » Une façon d'opposer les principes à la réalité. Dans une autre scène, une servante noire s’inquiète du comportement des autres affranchis. Rappelons, s'il était nécessaire, que Griffith, n'a jamais souhaité la renaissance du Ku Klux Klan, qu'il ne s'opposait pas aux droits des minorités noires. Faut-il penser, pour tenter (si possible) de modérer son propos, qu'il était partisan d'un courant de pensée qui accuse le Nord industriel d'avoir exploité la question raciale à ses propres fins - un point de vue qui se défend - et d'avoir donné des droits imminents à une partie de la population qui vivait sous tutelle -  un point de vue qui peut s'entendre, s'il n'est guère défendable, car comment passer graduellement d'un statut d'esclave à celui d'homme libre ? Ces questions resteront sans réponses. Naissance d'une Nation, au-delà de la polémique, va nourrir tout un pan du cinéma américain qui va s'articuler autour de l'Histoire - on pense, bien sûr, au cinéma de John Ford.

La NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) (2), qui avait déjà tenté de faire interdire les œuvres de Thomas Dixon, mena une campagne contre le film en l'accusant de troubler l'ordre publique, de justifier les lynchages et les violences faites aux Noirs. Des émeutes éclatèrent à travers le pays. Griffith répondit dans un pamphlet, The Rise and Fall of Free Speech in America (Grandeur et décadence de la liberté de parole aux États-Unis), et s'en remit au premier Amendement. La Cour Suprême des États Unis, qui avait déjà eu affaire à des précédents, statue, à la sortie du film, que le cinéma est une industrie et qu'à ce titre il ne peut pas bénéficier des mêmes protections de la liberté d'expression que la presse écrite. Une décision importante qui justifie les moyens de censure au cinéma, et permettra d’appliquer le code Hays. L'Ohio et le Kansas interdirent le film, qui dut subir de nombreuses coupes. L'affaire fit grand bruit, le clivage entre libéraux et conservateurs était quelque peu confus. L'organisation, le Ku Klux Klan, renaît la même année et choisit comme symbole le cavalier brandissant une croix en feu... une image du film. Touché par le scandale Griffith veut produire une réponse cinématographique, son nom sera Intolérance... A suivre.

(1) In Lillian Gish : The Movies, Mr Giffith and Me (1969), extrait publié dans D.W. Griffith sous la direction de Patrick Brion - cinéma/pluriel, l'Équerre et le Centre Georges Pompidou (1982).
(2) L'Association Nationale pour la Promotion des Gens de Couleur.

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La fiche IMDb du film
Par Frank Viale - le 18 janvier 2019