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Critique de film
Le film

Missouri Breaks

(The Missouri Breaks)

Partenariat

L'histoire

Dans le Montana, le grand propriétaire David Braxton (John McLiam) a du mal à se débarrasser d’une bande d’audacieux voleurs de chevaux. Il parvient néanmoins sans procès à en lyncher un en public, ce qui n’est pas du goût du chef de bande Tom Logan (Jack Nicholson) qui en représailles fait tuer le régisseur du ranch. Pensant que c’est en étant le plus proche de son ennemi qu’il sera le plus en sécurité, Tom achète une parcelle de terre voisine du domaine Braxton pour y construire sa ferme ; il tombe amoureux de sa fille (Kathleen Lloyd), qui succombe également à son charme. Le père de la jeune fille a entretemps loué les services d’un régulateur pour le moins fantasque du nom de Robert Lee Clayton (Marlon Brando) afin de mettre fin aux agissements des pillards qui poursuivent leurs méfaits ; un homme qui va se révéler vite envahissant et peut-être encore plus dangereux que ceux qu’il doit éliminer...

Analyse et critique


Missouri Breaks est une région de l’Est du Montana constituée, comme son nom l’indique, de ravins très accidentés où il est difficile de circuler. Une aubaine pour les voleurs de chevaux qui peuvent en faire une retraite idéale, un repaire presque inviolable par surprise. Depuis qu’il avait tourné Little Big Man non loin de ces lieux, Arthur Penn, qui aimait tant la région, souhaitait y retourner pour filmer son nouveau western. Alors qu'il avait quelques soucis financiers, se voir proposer deux stars aussi célébrées à l’époque que Jack Nicholson (il venait de récolter un Oscar pour Vol au-dessus d’un nid de coucou) et Marlon Brando (ses deux précédents films n’étaient pas moins que les célébrissimes Le Dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci et Le Parrain de Francis Ford Coppola) lui assurait presque de se refaire une petite santé pécuniaire. Malheureusement ce ne sera pas vraiment le cas pour ce réalisateur venu de la télévision (comme beaucoup des nouveaux venus au cinéma dans les années 60, tel Sidney Lumet pour n’en citer qu’un autre) qui ne renouvela pas les "cartons" obtenus au box-office avec par exemple Bonnie and Clyde ou Little Big Man. C’est peut-être l'une des raisons de son désamour pour son neuvième long métrage.


Les autres sont nombreuses : une préparation bien trop rapide d’à peine six semaines ; le célèbre romancier américain Thomas McGuane, ici scénariste, peu convaincu ni par la tournure que prit le tournage ni par le résultat final ; un tournage phagocyté par Marlon Brando qui, plus que de suivre son texte ou d’écouter les conseils de son réalisateur, a préféré improviser la plupart du temps ou se coller des bouts de papier partout sur le plateau pour ne pas avoir à apprendre les dialogues ; un réalisateur démissionnaire devant un film qui semblait lui échapper faute aux caprices de sa star ; un Jack Nicholson étonnement effacé face à son déroutant partenaire ; un échec au box-office... Tout pouvait donc également laisser présager un échec artistique vu aussi sa réputation critique moins glorieuse que celle de beaucoup de ses précédentes œuvres, y compris au sein du western ; ses deux devanciers - Le Gaucher (The Left-Handed Gun) et Little Big Man - ont récolté bien plus d’éloges et demeurent aujourd’hui des classiques du genre contrairement à leur cadet qui souffre souvent de la comparaison. Il est cependant permis, malgré tous ces handicaps, de ne pas rabaisser Missouri Breaks et de le considérer comme au moins tout aussi réussi.


Le thème est pourtant simple, vu et revu, voire même l’un des plus usités du genre, à savoir les conflits qui se déclenchaient fréquemment entre gros éleveurs et voleurs de bétail ou de chevaux. Mais évidemment que l’iconoclaste Arthur Penn allait faire voler en éclats ce récit a priori banal ; le scénario en profite pour tacler ce nouveau capitalisme galopant qui faisait régner sa loi d’une manière dictatoriale sur une région. En effet, les gros ranchers de l’époque avaient fréquemment la mainmise sur la loi et l’ordre, en faisant souvent des shérifs leurs hommes de main pour leur faire régler les problèmes à leur convenance, remplaçant même souvent la justice. Ici le personnage de Braxton, superbement interprété par John McLiam, est une parfaite incarnation de la dérive tyrannique apportée par l’argent et le pouvoir dans l’Ouest des USA à la fin du 19ème siècle ; un cattle baron qui justifie tout ce qu'il fait de monstrueux au nom de la civilisation et de la culture, omniprésent dans la vie sociale et politique de sa petite bourgade, dirigeant la région à sa guise sans se soucier de ceux qui devraient être chargés de le faire. Sa fille, en revanche, ne partage pas la même conception que son père de la vie dans cet Ouest encore sauvage ; elle conteste au contraire cette vision et se révèle être une femme moderne, quasiment féministe avant l’heure. Pour son premier rôle au cinéma après beaucoup de présence à la télévision, Kathleen Lloyd est inoubliable, les séquences qu’elle partage avec Jack Nicholson demeurant les plus belles et les plus sensibles du film. La romance entre le voleur marginal et la jeune fille émancipée s’avère vraiment non seulement convaincante mais aussi tout à la fois drôle, douce et touchante. On sent à ces moments-là que Penn peut déployer un lyrisme élégiaque qu’il n’aura par ailleurs pas trop l’occasion d’employer au cours de son western qui mélange allègrement les tons.


Cet improbable et curieux "patchwork" se fait jour dès la séquence initiale très naturaliste, le générique se déroulant d’une manière totalement bucolique : trois cavaliers s’avancent au loin dans une prairie qui s’étend à perte de vue en discutant avec calme et sérénité. Ce que l’on ne sait pas encore est que l’un des trois est en route pour être pendu, lynchage champêtre auquel nous allons assister dès les plans suivants sous les yeux presque habitués des quidams qui se trouvaient dans le coin pour une fête ; seule la fille de Braxton - ce dernier étant l’ordonnateur de cette pendaison - semble horrifiée par ce "spectacle" qui paraît toujours aussi banal pour la plupart de ses concitoyens. Puis nous ferons connaissance avec la bande de voleurs de chevaux dirigée par Jack Nicholson, des hommes pour la plupart immatures et simplets mais pas forcément méchants, qui pensent plus à s’amuser qu’autre chose ; une joyeuse bande de "gosses" inconséquents mais liés par une forte amitié. Pourtant la mélancolie est aussi de la partie, notamment lors des scènes réunissant Jack Nicholson et Harry Dean Stanton (le futur et inoubliable protagoniste principal de Paris, Texas de Wim Wenders) qui discutent du bon vieux temps. S’ensuivra une séquence parodique quasi burlesque, celle cocasse de l’attaque du train. Sans véritables enjeux ni forte progression dramatique, le film ne cessera d’osciller entre sérieux et légèreté, violence crue et tendre romance, classicisme et modernité. L’apparition grimaçante sous l’encolure de son cheval à la seulement quarantième minute du protagoniste de "régulateur" joué par Marlon Brando ne fera que renforcer cette dualité qui parcourt tout le film, et qui aura pu en agacer plus d’un même si pour ma part le mélange demeure tout du long assez harmonieux - hormis un dernier tiers un peu trop "déhanché" - grâce à un scénario qui paraît toujours plutôt fluide.


A partir de l'entrée en jeu de Marlon Brando, nous aurons donc d’un côté le chef du gang de voleur de chevaux, sympathique et rêveur, qui ne pense désormais plus qu’à faire pousser des légumes dans son potager, de l’autre un homme sans scrupules, au cynisme poussé à l’extrême, embauché par le rancher pour éliminer ceux qui font diminuer son cheptel. Pour le plus grand plaisir de certains - dont je fais partie - Brando en fait des tonnes dans l’outrance et la théâtralité, usant de toutes les manières d’articuler, de toute une gestuelle et d’un étonnant don pour le déguisement pour faire de son personnage totalement désarmant, pervers et vicieux, l'un des plus déjantés de l’histoire westernienne. Comme le dit Frédéric Mercier dans les bonus du Blu-ray, il peut nous arriver de penser au personnage de Mitchum dans La Nuit du chasseur. Brando parvient à créer un suspense à lui tout seul tellement les réactions de son personnage sont constamment imprévisibles. Face à un tel one man show, Jack Nicholson, pourtant pas spécialement réputé pour sa sobriété, semble avoir trouvé comme parade pour se faire lui aussi remarquer de prendre le contrepied et de ne pas en faire des tonnes. Et en effet, le duo fonctionne parfaitement bien ainsi. Clayton / Brando est donc celui qui doit faire le sale boulot pour le compte des propriétaires tyranniques ; il lui plaît d'affirmer sadiquement haut et fort - probablement pour inquiéter encore plus ses adversaires - que même s’il venait à apprendre qu’il ne serait finalement pas payé, le fait d’avoir accepté le "boulot" lui ferait aller jusqu’au bout, s'amusant follement à tuer. Et il n'hésite jamais à tuer, toujours d’une manière totalement lâche, la plupart du temps sans prévenir et par derrière s’il le faut ; peu importe, le sens de l’honneur est inexistant chez lui.


Le film qui avance sans trop d’à-coups - si ce n’est au travers des changements de registre - nous propose donc une réflexion sur la conception de la vie dans un Ouest en mutation à une époque charnière de l’histoire des USA, une évidente démystification des mythes du Far West tels qu'on nous les a montrés à foison les décennies précédentes, et enfin une critique sous-jacente d'un système qui favorise l'émergence des puissants ; un film qui revendique son progressisme en fustigeant les adeptes de la violence, des milices, de la justice expéditive et de la loi de Lynch, en mettant en avant les marginaux et les femmes fortes aux mœurs libérées. Il est soutenu non seulement par une excellente interprétation d’ensemble des premiers aux seconds rôles, mais aussi par une superbe partition de John Williams ainsi que par une magnifique photo "diaprée" de Michael Butler. La mise en scène s’avère souvent tout aussi belle lorsqu’elle se fait épique (la virée canadienne des voleurs de chevaux menée par un excellent Harry Dean Stanton) que lorsque le film plonge vers plus de romantisme (les scènes d’amour entre Jack Nicholson et Kathleen Lloyd). Arthur Penn n'avait pas perdu la main.


Sans trop d’action, voici un western atypique, iconoclaste, probablement déstabilisant pour l’amateur du genre, mais que le réalisateur parvient cependant assez bien à maintenir debout et équilibré jusqu’au bout malgré un hétéroclite mélange de tons et de genres. Sec, violent, grave, léger, bucolique, décalé, excentrique, amusant, digressif, cocasse, romantique, désenchanté, mélancolique, sordide, tendre, cruel, critique... Missouri Breaks est tout cela à la fois et, même s’il aurait certes pu être bien meilleur et plus digeste si l’harmonie avait régné sur le tournage, n’en est pas moins grandement satisfaisant et conseillé. Les amateurs de démesure et de détails insolites devraient en tout cas tenter le coup et apprécier la prestation bigger than life du génial, exhibitionniste et halluciné Marlon Brando.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 29 juin 2019