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Critique de film
Le film

Medicine Man

L'histoire

Ayant rompu avec la civilisation, le docteur Robert Campbell vit depuis six ans dans la forêt amazonienne. Il est devenu le sorcier d'une tribu indienne et effectue des recherches sur la flore locale pour le compte d'un laboratoire pharmaceutique. Il réclame un assistant et voit arriver la charmante Rae Crane. Passée la première surprise et faisant fi de quelques vieilles rancoeurs misogynes, Campbell se résout à admettre que la belle lui fait de l'effet et à lui avouer qu'il a découvert un vaccin contre le cancer, mais qu'il en a perdu la formule exacte...

Analyse et critique

Si l’on veut apprécier à sa juste valeur Medicine Man, le film le plus méconnu de John McTiernan, il faut peut-être passer par... Sacha Guitry. Oui, aussi incongru que cela puisse paraître, c’est en découvrant le superbe Pasteur (1935) de Guitry que l’on peut saisir la grandeur de Medicine Man et le voir, d’un certain point de vue, comme le film le plus important de McTiernan. Guitry pensait à juste titre que Louis Pasteur était le plus grand homme qui ait jamais vécu, car contrairement aux grands conquérants de l’Histoire et à leur œuvre de mort, ce scientifique humaniste avait, par ses recherches, sauvé des millions de vie. Pasteur, c’est la science dans ce qu’elle a de plus noble. C’est le bien absolu. Avec Medicine Man, tout le projet du scénariste Tom Schulman (auteur du Cercle des poètes disparus) est de nous dévoiler un Pasteur en devenir : le botaniste Robert Campbell (Sean Connery) étudie avec abnégation, au fin fond de l’Amazonie, une plante capable de guérir le cancer. Rae Crane (Lorraine Bracco), une scientifique dépêchée sur place pour couper les vivres à Campbell, sera au contraire conquise par cet homme de bien, et l’aidera dans sa quête, au milieu d’une forêt vierge de plus en plus dévastée par l’industrialisation.


Lorsqu’il entreprend Medicine Man, McTiernan est au sommet de son prestige auprès des studios. Les succès consécutifs de Predator, Piège de cristal et A la poursuite d’Octobre Rouge l’ont mis en bonne place sur la fameuse liste A hollywoodienne, celles des metteurs en scène à qui l’on propose prioritairement les meilleurs projets. La fin des années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix, c’est encore l’époque des packages, c’est-à-dire des projets de luxe clés en main comprenant un scénario acheté à prix d’or, un duo de stars et un cinéaste réputé. Rain Man, par exemple, est typique de cette période. C’est le producteur indépendant Andrew G. Vajna, ex-fondateur de Carolco avec Mario Kassar, qui est à l’origine du package de Medicine Man. En 1991, Vajna vient en effet de créer une toute nouvelle compagnie, Cinergi, et il a besoin d’un film prestigieux pour démarrer. Pour ce faire, il achète une fortune le script de Tom Schulman, le scénariste fraîchement oscarisé pour Le Cercle des poètes disparus (1), il engage Sean Connery, star incontestée et alors au sommet, parie sur Lorraine Bracco, la vedette montante des Affranchis, et bien sûr s’offre le nouveau wonder boy, John McTiernan, auréolé par son adaptation triomphale du best-seller de Tom Clancy. Pour McTiernan, c’est une nouvelle occasion de montrer, après A la poursuite d’Octobre Rouge, qu’il ne désire pas se cantonner au cinéma d’action musclé et destructeur. Le demi-échec de Medicine Man au box-office (2) va en décider autrement, l’amenant à réaliser Last Action Hero et, à cause du bide cinglant de ce dernier, Une journée en enfer. Mais à en juger par son beau diptyque centré sur la force tranquille de Sean Connery, on devine qu’il aurait préféré faire une carrière « adulte » dans le style de Peter Weir ou Jean-Jacques Annaud.


Evidemment, traiter d’un grand sujet en rendant un juste hommage aux Lumières et à la Science, cela ne suffit pas pour faire un grand film. Du reste, les critiques ont fraîchement accueilli Medicine Man, lui reprochant essentiellement son manque d’action pour « un McTiernan », ainsi qu’une direction d’acteurs inégale, laissant apparemment Sean Connery et Lorraine Bracco « en roue libre ». Quant à nous, malgré ces vents contraires, nous continuons de trouver le film beau et émouvant, même avec le recul des années. Nous pourrions dire : surtout avec le recul des années, notamment à l’aune du cinéma puéril et numérisé qui règne à Hollywood depuis l’an 2000. La critique des deux acteurs est du reste assez injuste. On ne répétera jamais assez à quel point Sean Connery est un superbe comédien, hanté, sachant conférer à ses personnages un poids, un fardeau temporel, une discrète fêlure, tempérée par la résignation et la sagesse, comme son Robin Hood de La Rose et la flèche, son Guillaume de Baskerville du Nom de la rose ou son Malone des Incorruptibles. McTiernan a toujours eu un talent certain pour magnifier ses interprètes et le « vieux » Connery n’a jamais été plus beau que dans ce diptyque Octobre Rouge / Medicine Man. Quant à Lorraine Bracco, elle interprète une vraie femme, pas une midinette, ce qui est encore plus appréciable de nos jours. Elle joue une dame de caractère, exactement comme Maureen O'Hara chez John Ford, ce dernier étant une référence absolue pour l’Irlando-Américain McTiernan. On peut certes ne pas apprécier ce type de femme impétueuse et « forte en gueule », mais c’est le type de femme qu’aime le cinéaste (pensons à Bonnie Bedelia dans Piège de cristal ou à Rene Russo dans Thomas Crown).


Par ailleurs, si l’on veut bien prêter un œil attentif (et une oreille) à ce sous-estimé Medicine Man, on verra par exemple qu’il est merveilleusement construit. Or, au cinéma, art éminemment musical dont le tempo se règle aussi bien au montage que sur le plateau, en dirigeant les comédiens, la construction est tout. Certes, il s’agit dans Medicine Man d’une construction classique, mais ce classicisme est placé sous le signe de la noblesse, non de l’académisme. En d’autres termes, il s’agit d’un vrai classicisme. Ainsi, le récit est construit à la fois sur la quête idéale d’un homme et sur l’initiation positive d’une femme, dans un parfait équilibre, de sorte que les deux apparaissent comme aussi importants. La beauté vient de ce que ces deux trajectoires au début séparées se mêlent de plus en plus au cours du film et finissent par totalement se confondre. Au début, nous voyons deux solitudes fermées, en butte l’une contre l’autre : une femme artificielle en bottes hermétiques et un savant impénétrable. A la fin, nous voyons un couple en harmonie : une femme épanouie, amoureuse, allant pieds nus dans la forêt, et un savant libéré, ayant trouvé sa rédemption. Car si au début Rae Crane est enfermée dans ses préjugés, Campbell pour sa part est enfermé dans son passé : il fut autrefois responsable d’une épidémie qui décima toute une tribu. Ces deux lignes (ou destinées) séparées commencent à se confondre lors de l’exploration émerveillée de la cime des arbres, qui clôt le premier acte. Cette scène concentre avec intensité toute l’essence du film : la découverte de soi. Tout mène à ce sommet et tout en découle. Ainsi du dernier plan du film, où le couple amoureux s’enfonce dans la forêt vierge avec les Indiens et communique en symbiose, de part et d’autre du chemin. Plan tout simplement magistral.


McTiernan construit son film à l’image du diagramme moléculaire étudié par les deux scientifiques : une ondulation avec des mouvements ascendants et descendants. Remarquons d’ailleurs cet habile fondu enchaîné qui superpose la fin de la balade dans les arbres avec le diagramme descendant. Le grand compositeur Jerry Goldsmith, déjà partenaire de Vajda chez Carolco, a compris cette conception musicale et en joue en maître. Connaissant le degré de maîtrise du musicien, McTiernan a l’intelligence de lui offrir des plages entières, sans bruitages, pour faire du film un ballet ondoyant. Souvent en effet les bruits de la jungle s’estompent tandis que s’élèvent les accords élégiaques. Respect du compositeur quasi inexistant de nos jours. La bande-son du film (pas seulement la musique) est du reste très riche et contrastée, faite d’apaisement et d’intensité, de modulation des voix ; voix tour à tour claires et étouffées, parfois lointaines et soudain éclatantes. Pensons par exemple à la scène de Campbell noyant sa mauvaise conscience sous la cascade. Ou bien au fameux dernier plan du film où voix-off, voix-in et musique apparaissent à tour de rôle, comme des comédiens de théâtre se laissant gracieusement la place lors du salut final, avant de tous se présenter à l’unisson. Unisson renforcé ici par l’élévation de la caméra et par le crescendo symphonique de Goldsmith. Ces variations sonores, de même que les variations visuelles et rythmiques entre haut et bas, semblent la métaphore de notre position dans la vie, parfois au sommet, parfois au fond du trou. Medicine Man tend indéniablement vers l’allégorie. Dans cette quête du Graal que constitue la molécule anticancéreuse, Campbell est le roi pêcheur et Rae Crane Galaad. Le talent de McTiernan est non seulement d’avoir su moduler avec équilibre ce double itinéraire, d’avoir donné à chacun, répétons-le, autant d’importance, mais aussi et surtout d’avoir su inscrire ce couple émouvant dans un environnement à la fois réel et symbolique :


- D’une part, le cinéaste s’amuse à créer constamment un contraste : nous sommes en décor réel, au fond d’une vraie jungle, mais il n’hésite pas à se concentrer sur de longues séquences de dialogue où les deux « hérissons » se jaugent et cherchent à s’apprivoiser, conférant au cœur du film une dimension volontairement théâtrale, comme si les arbres ou la nuit noire servaient de tenture aux deux comédiens, tout seuls « sur scène », la tribu indienne faisant office de chœur empreint de sagesse. Gageons que le script-doctor du film, Tom Stoppard, n’est pas pour rien dans la qualité littéraire de certains dialogues. Aller au fond d’une jungle pour jouer une pièce de théâtre est une démarche poétique (et fitzcarraldienne !) qui renvoie McTiernan à ses premières amours : grâce à son père, il débuta dans le monde de l’opéra amateur et des mises en scène shakespeariennes. Retour au père donc, comme dans A la poursuite d’Octobre Rouge. Se plaçant du début à la fin dans le point de vue de Rae Crane qui ne quitte pas des yeux ce savant impénétrable et tente de percer sa double énigme (l’énigme de la molécule miraculeuse et l’énigme de sa personnalité), McTiernan filme en effet Sean Connery comme on regarde un père : avec ce mélange particulier d’amour, de respect et de distance infranchissable. Nous le voyons de trois-quarts, de dos, rarement de face. Qui est-il vraiment ? Nous ne le saurons sans doute jamais, mais nous l’aimons.


- D’autre part, et toujours dans ce jeu fascinant entre le réel et le symbolique, le cinéaste montre la forêt comme un espace purement mental, créant un lien subtil entre la nature et l’humanité : Campbell est rongé par sa mauvaise conscience, par la vanité de sa jeunesse, par sa rupture égoïste avec son épouse. Son orgueil d’Occidental a tout détruit. La destruction finale de la forêt par l’industrie brésilienne semble le reflet, voire l’émanation de cette mauvaise conscience. Et en plaçant à intervalles réguliers des visions de la colonne de fumée qui avance inexorablement, McTiernan élargit la métaphore de manière poignante : l’industrialisation ronge la nature comme le cancer ronge les hommes et, par ce sort commun, on comprend (trop tard) que nature et hommes ne font qu’un.


Dans un futur lointain, si l’humanité progresse vers l’union et la paix (et à plus forte raison si elle tombe dans le chaos), ce que nous considérons aujourd’hui comme le chef-d’œuvre de McTiernan, Piège de cristal, apparaîtra comme un film insupportable de violence, tandis que Medicine Man, en tant que témoignage humble et humaniste, avec de vraies images de forêt à perte de vue, sans CGI, ravira sans doute nos descendants. Qui sait si, au paradis du cinéma, les derniers (films) ne seront pas les premiers ?...

(1) Le script de Schulman fut d’abord intitulé The Stand, puis The Last Days of Eden (titre que les Espagnols ont d’ailleurs conservé). Le script fut réécrit par Sally Robinson et, en dernière instance, par le script-doctor Tom Stoppard. La même année, Mario Kassar, toujours à la tête de Carolco, utilise la même méthode que Vajna et bat le record en achetant trois millions de dollars le script de Basic Instinct. A l’époque, les critiques se moquaient un peu de ces enchères autour des scénaristes mais avec le recul on peut y voir un vrai respect de l’écriture, qui n’existe plus guère aujourd’hui dans le cinéma commercial.
(2) Doté officiellement d’un budget de 40 millions de dollars (McTiernan prétend qu'il n’en a coûté que la moitié), Medicine Man couvre juste ses frais en rapportant 45 millions de dollars. Toutefois, en tenant compte de l’inflation, cela ferait aujourd’hui à peu près 100 millions de dollars de recettes. Nonobstant le budget initial, vous m’accorderez que faire aujourd’hui 100 millions de dollars au box-office pour un film humaniste, sans violence et sans action, ce serait un exploit !

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Par Claude Monnier - le 18 décembre 2020