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Critique de film
Le film

Macadam à deux voies

(Two-Lane Blacktop)

Partenariat

L'histoire

Deux garçons taciturnes (James Taylor et Dennis Wilson) parcourent les Etats-Unis à bord de leur Chevy 55. Ils croisent une jeune femme un peu paumée (Laurie Bird) et un dandy quarantenaire (Warren Oates). Ensemble ils entament une course de fond à travers le Sud du pays.

Analyse et critique

La route encore et toujours. Alors que Laurent Chalumeau a sorti un ouvrage passionnant sur la chanson mythique de Kris Kristofferson, Me and Bobby McGee - ballade outrageusement belle qui raconte une vie d’errance -, il serait bon de revenir sur le non moins mythique Macadam à deux voies de Monte Hellman (dans lequel vous entendrez d’ailleurs la chanson de Kristofferson). Si un genre cinématographique à part entière, le road movie donc, s’est constitué autour de ce motif entêtant qu’est la route, il ne faudrait pas être naïf au point de croire que les cinéastes ont attendu la fin des années soixante pour questionner ce rapport à l’espace et à la fuite. Pour aller vite - gare aux excès tout de même - on peut considérer que le road movie actualise ce que le western prenait déjà en compte depuis longtemps. En effet, nombreux sont les westerns qui relisent à leur manière les grands mythes du voyage à l’aune de la conquête pionnière. La culture américaine semble avoir assimilé cette idée de l’Amérique comme terre à conquérir encore et toujours. Même le football américain n’échappe pas à cette obsession biblique, puisqu’il s’agit de progresser de yard en yard jusqu’à une zone de but, souvent qualifiée de terre promise par les aficionados de ce sport viril !

Avec le road movie, cette obsession de l’en-avant perd sa connotation religieuse. Désormais la route n’aboutit plus sur une terre promise - comme dans Le Convoi des braves de John Ford (évidemment chroniqué sur ce site par l'indispensable Erick Maurel), mais bien souvent sur l’échec des protagonistes ou la mort - comme dans l’imparable Point limite zéro de Richard C. Sarafian. Quant à l’action de la quête, elle laisse place à la contemplation de l’errance. La grande période du road movie coïncide en effet avec ce moment crucial où les thématiques existentialistes du cinéma moderne européen commencent à influencer les jeunes cinéastes new-yorkais ou hollywoodiens.


Lorsqu’il s’attaque à Macadam à deux voies, Monte Hellman a déjà investi le territoire du western avec deux objets pour le moins insolites : The Shooting et L’Ouragan de la vengeance. Ex-metteur en scène de théâtre, passionné par Beckett ou Camus (l’ombre du mythe de Sisyphe plane d’ailleurs sur Macadam à deux voies), rien ne destinait cet intellectuel new-yorkais a devenir un protégé du roi du système D : Roger Corman. C’est pourtant sous la tutelle du fameux producteur qu’il fait ses premières armes dans l’industrie du cinéma, en tant que monteur, avant de devenir un réalisateur à part entière de "l’écurie Corman". Avec Macadam à deux voies, Hellman quitte, pour un moment seulement, le giron cormanien et signe son premier film pour un gros studio (en l’occurrence Universal). Echec retentissant au box office, Macadam à deux voies poursuit le travail que le cinéaste a entamé avec The Shooting. Car oui, c’est indéniable, Hellman est l’un de ces fameux cinéastes influencés par le modernisme européen - pas essentiellement cinématographique d’ailleurs. Pas étonnant qu’il ait choisi Rudy Wurlitzer, romancier beckettien selon Hellman, pour étoffer le script originel ou que quelques plumes, un peu en manque d’inspiration, n’hésitent pas à rapprocher le film des travaux de Bresson ou d’Antonioni.


Mais que raconte Macadam à deux voies au juste ?

Pas grand-chose, à vrai dire. Nous suivons le parcours de deux garçons quasi mutiques et d’une fille versatile, qui sillonnent les routes à deux voies des Etats-Unis. Chaque fin d’étape est ponctuée par des courses automobiles. Avec l’argent engrangé lors de ces rallyes urbains, nos compagnons d’infortune peuvent payer leur carburant et reprendre la route. Enfermés dans ce système absurde et sans fin, ils traînent nonchalamment de ville en ville, de bars en motels miteux. Le casting improbable du projet - le chanteur de variété James Taylor (qui a la décence de ne pas pousser la chansonnette), le beach boy Dennis Wilson, Warren Oates (acteur fétiche de Hellman, et de Peckinpah !) - contribue à déphaser le spectateur davantage. Si vous êtes volontaires pour cette expérience déstabilisante mais néanmoins stimulante, vous serez tout de même récompensés par l’un des plus surprenants finals de l’Histoire du cinéma, ni plus ni moins ! Pas question d’en révéler la teneur ici, mais sachez juste que, bien qu’il se situe aux confins du cinéma expérimental, il n’en reste pas moins d’une logique implacable au regard de la monotonie dans laquelle se complaisent les personnages du film.


C’est de là, peut être, que vient cette volonté de rapprocher Monte Hellman de Michelangelo Antonioni. On se souvient des personnages paumés du "road movie antonionien" Zabriskie Point, mais aussi du final extraordinaire de L’Eclipse (lui aussi aux confins de l’expérimental), symptomatiques d’un cinéma moderne tourné vers un spleen relatif à la condition de l’homme. La filiation n’a sans doute rien de honteuse, mais le film de Hellman a déjà du mal à exister dans la mémoire des cinéphiles sans ces références pour le moins imposantes.


DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : la filmothèque du quartier latin

DATE DE SORTIE : 29 JUIn 2016

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Par Chérif Saïs - le 1 avril 2008