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Critique de film
Le film

Love Story

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L'histoire

Oliver Barrett, IVe du nom, descend d’une grande lignée de diplômés de Harvard riches et éminents. Au départ, et sans doute pour sortir du moule de l’« Ivy League » (c’est-à-dire des plus grandes universités de l’Est des États-Unis), il commence à sortir avec Jennifer Cavilleri, une Américaine d’origine italienne, pauvre et catholique, étudiante en musique à Radcliffe. Finalement, c'est le coup de foudre entre eux.

Analyse et critique


Love Story est le grand mélo romantique des années 70, dont l'immense et inattendu succès relança complètement la Paramount désormais sur les rails d'une glorieuse décennie (Le Parrain, Chinatown, Les Trois jours du Condor). L'essor du Nouvel Hollywood avait pour un temps mis fin à une certaine veine romantique, à l'image d'un David Lean injustement étrillé par la critique et boudé par le public pour La Fille de Ryan (1970), jugé trop classique en ces heures de déconstruction et de modernisme. Du coup, pourquoi et comment l'émotion prend-elle ainsi corps dans Love Story pour dépasser le zeitgeist du moment ? Tout d'abord il y a le scénario d'Erich Segal, finalement peu prolifique dans sa contribution au cinéma (dix scripts entre 1968 et 1992, Love Story restant de loin le plus célèbre), et qui à la ville était professeur et spécialiste de littérature classique grecque et latine. On retrouve une partie de cela dans son talent à insérer dans un cadre contemporain et des situations anodines les accents de la grande tragédie, mais dans une approche feutrée brillante. L'autre atout est le choix au premier abord incongru d’Arthur Hiller à la réalisation. Même s'il a montré son talent dans d'autres genres (Tobrouk, commando pour l'enfer (1967), film de guerre avec Rock Hudson et George Peppard), il est alors essentiellement associé à la comédie et vient d'ailleurs de signer Escapade à New York pour la Paramount. Cependant les meilleurs films de Hiller prennent souvent des protagonistes instables pour les plonger dans un environnement dramatique que le cinéaste transcende par une approche comique et caustique. La tonalité dramatique délurée s'y ajoute à travers une figure féminine pour laquelle le héros est prêt à changer. C'est le cas du James Garner couard des Jeux de l'amour et de la guerre (1964) ou du George C. Scott surmené de L'Hôpital (1971), tous deux scénarisés par Paddy Chayefsky. Le Débarquement ou les urgences débordées d'un hôpital deviennent donc des obstacles à franchir pour gagner les cœurs respectifs de Julie Andrews et Diana Rigg dans ces deux films.


On n'en est pas si éloigné dans Love Story, où le jeune Oliver Barrett (Ryan O'Neal) est écrasé par le poids de sa prestigieuse lignée et des attentes qu'elle suscite chez son père (Ray Milland). Barrett va alors trouver l'apaisement à travers sa rencontre avec l'insouciante Jennifer Cavilleri (Ali MacGraw). Le cynisme et l'outrance de Paddy Chayefsky cèdent la place à la douceur d'Erich Segal pour Arthur Hiller qui inverse son approche pour insérer le drame dans la légèreté initiale. La note d'intention est claire dès la scène d'ouverture qui nous révèle que Jennifer est morte pour ensuite basculer en flash-back sur la rencontre enjouée du couple. On retrouve en effet tout le Hiller léger dans le marivaudage sautillant, les dialogues piquants et la séduction amusée de Jenny et Oliver. Les sentiments à vifs d'Oliver se confrontent à l'espièglerie de Jenny, que Hiller traduit par un montage dynamique tant dans les échanges du couple (le gros plan magistral sur une Jenny à croquer avec ses lunettes qui incite implicitement Oliver à l'inviter prendre un café) que dans leurs différentes rencontres. L'agitation et la logorrhée désordonnée sont du côté d'Oliver dans leurs déambulations, et la distance rieuse de celui de Jenny. Hiller le traduit visuellement lors du match universitaire de hockey, où Oliver se démène avec furie tandis que Jenny observe le spectacle amusée et se moque de lui. On n’est donc guère surpris de voir Oliver avouer abruptement ses sentiments, quand la même révélation amène une magnifique émotion suspendue pour Jenny. Lors d'une promenade commune, soudain Hiller l'isole dans le cadre, lui fait prendre comme un mouvement de recul où elle regarde Oliver, et lui fait murmurer un simple « I care » qui laisse débuter la romance.


Tout l'équilibre du film est là ; la fougue d'Oliver est atténuée par la sagesse de Jenny qui, quant à elle, sort de sa coquille. La tendresse et l'énergie déployées par Hiller pour capturer la complicité des personnages (les petits apartés, tranches de vie muettes où se déploie la ritournelle romantique de Francis Lai) confèrent au film un intérêt constant alors qu'il développe une trame assez convenue : le défi à sa famille nantie pour Oliver, les études, les petits boulots, le premier appartement. Toute emphase, euphorique comme dramatique, est ramenée à l'intimité du couple dont la confiance mutuelle fait tout surmonter. Une scène de mariage atypique scelle leur singularité, et la première vraie dispute se conclut par la phrase emblématique du film : « Love means never having to say you're sorry / L'amour, c'est n'avoir jamais à dire qu'on est désolé. » On en oublierait presque la terrible sentence annoncée en préambule, et le drame ne daigne s'insérer dans ce bonheur que lors des 25 dernières minutes. Hiller avait au départ monté l'annonce du médecin sur la maladie de Jenny en début de film avant de finalement la placer à la fin. Par ce choix, il ne laisse pas deviner mais comprendre ce que va perdre Oliver, l'amour de sa vie. L'harmonie formelle initiale se disloque alors, la silhouette d'Oliver se perdant dans la foule pour exprimer la confusion de son esprit ; et surtout, le thème de Francis Lai est comme déconstruit, démarrant et s'arrêtant de façon minimaliste pour signifier cet amour condamné.


La pudeur de la confession (Jenny prenant les devants d'Oliver n'osant pas lui avouer), de la douloureuse attente puis de l'adieu final offre un lent crescendo où mêmes étiolés par la peine, les caractères des personnages s'affirment. Oliver est le reflet de son cœur meurtri quand Jenny est calme et parvient à l'apaiser, notamment dans la scène miroir du match de hockey où il fait du patin à glace tandis qu'elle l'observe pensive, seule dans les gradins. Les accents de grands mélodrames se conjuguent à une approche intimiste feutrée qui font de Love Story un pur film de son époque tout en ayant une dimension universelle. L'alchimie des deux acteurs y est pour beaucoup (notamment un Ryan O'Neal assez incroyable) et ils gagneront instantanément leurs galons de star. La Paramount en achetant le script avait demandé à Erich Segal une novélisation devant précéder la sortie du film. Cet outil de promotion dépassera toutes les attentes en devenant un best-seller, créant une grande attente autour du film qui sera un des plus gros succès de l'année au box-office et nominé pour sept catégories au Oscars (Francis Lai remportera la meilleur musique). Pour les curieux, une suite existe, toujours écrite par Erich Segal, qui sortira en 1978 sous le titre Oliver's Story dans laquelle Ryan O'Neal reprend son rôle. Avec le temps, victime de son succès et un peu trop facilement rangé au rayon des mélos sirupeux (souvent et surtout par ceux qui ne l'ont pas vu), Love Story mérite encore toute l'attention.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 4 mai 2021