Menu
Critique de film
Le film

Les Voitures d'eau

Partenariat

L'histoire


Les marins de l’Île aux coudres entreprennent l’entretien de leurs caboteurs. Dans les cales sèches, on discute de la pêche, on remonte des histoires du passé. Eloi Perron construit un canot pour Léopold Tremblay. Au printemps, les caboteurs reprennent la mer et la saison de pêche commence. A Lévis, on fabrique une réplique de La Grande Hermine, le bateau de Jacques Cartier. A Trois-Rivières, les débardeurs font grève.

Analyse et critique

Plus social, Les Voitures d’eau dresse un portrait de la pêche à la fin des années 60. Les goélettes en bois, qui ont permis la navigation sur le Saint Laurent, disparaissent au profit de bateaux en fer, moins coûteux et plus rapides. La pêche traditionnelle entre dans le passé, la mémoire. Les habitants de l’île retapent leurs voitures d’eau dans l’espoir de leur faire passer encore quelques saisons de pêche. Léopold commande à Eloi un canot à l’ancienne. Passage superbe où dans un atelier les discussions vont bon train sur la fabrication du modèle : « il est encore rough », « il a pas assez de tonture », « il va frégatter du haut », « le canot de Ti-Georges, il était rébecca », « siffleux, tu va barbotter par l’arrière ! »… chacun y va de ses conseils, de son expérience, chacun creuse sa mémoire à la recherche des recettes d’antan. Ce passé revient par la petite porte alors que Perrault filme la fabrication d’une réplique de La Grande Hermine de Jacques Cartier (Perrault refera en 1984 le voyage de Cartier dont il tirera un film, La Grande allure), Cartier dont la figure était déjà évoquée dans Le Règne du jour à l’occasion du passage à Saint Malo des Tremblay et dont les écrits ouvraient Pour la suite du monde.

Perrault filme un monde confronté au présent, les bouleversements apportés par une économie toujours plus capitaliste qui entraîne parfois des grèves, comme à Trois-Rivières où les caboteurs de l’Île-aux-coudres amènent la pitoune (le bois de pulpe), mais qui plus généralement plonge dans le désarroi une classe ouvrière qui, comme toujours, est la seule à subir « l’inévitable marche du monde ». Qu’est-ce qui attend ce peuple ? Comment vit-il l’entrée dans une nouvelle ère ? Comment survivre ?

Ce capitalisme de plus en plus sauvage entraîne la fin d’un mode de vie traditionnel. Perrault filme les tensions qui en découlent et en parallèle la résurgence d’un processus identitaire. Le Québec est une région très attachée à son identité comme en témoigne les incessantes discussions sur l’autonomie. Un pays, c’est une invention, c’est une entité qui existe car à un moment elle a été nommée. D’où l’importance que revêt pour Perrault l’idée de Pays, dont témoigne Un pays sans bon sens ! (1970) où il évoque le séparatisme québécois. Perrault est ainsi l’une des figures majeures de l’identité québécoise et son oeuvre cinématographique accompagne un mouvement politique, se fait témoin de l’élaboration d’une identité, participe à cette construction. Il filme la naissance d’une conscience politique, sa structuration, la manière dont le peuple se l’accapare par la prise de parole, la prise de position. C’est aussi le sujet de L’Acadie, L’Acadie ! dans lequel le cinéaste suit une révolte d’étudiants. « Y’a un malentendu… un malaise. Surtout dans notre groupe », « On est représentés par personne, notre groupe n’est pas assez important » dit Laurent Tremblay, Plus tard, autour d’une table, la discussion va bon train sur les raisons qui font que le gouvernement ne s’occupe pas du sort des radoubeurs de l’Île-aux-coudres.

Eloi explique que pour lui : « on a pas eu la base de la vie. On est supposé aller à l’école et être instruit pour pouvoir s’expliquer dans la vie (…). Le gouvernement ne sait pas qu’on existe. On a un trouble nous autres, on est pas capable d’aller le dire. » La fin des caboteurs en bois marque la fin d’une époque, la fin d’un savoir qui n’appartenait qu’à eux, ces pêcheurs de l’île qui ne s’imaginent pas abandonner leur univers, aller travailler au bord de l’eau, « Ce n’est pas ma ligne ! » Parole et savoir caractérisent une classe sociale. Cette expérience qui ne passe que par le contact de l’autre, le partage, l’oralité, fait la force et la faiblesse des classes populaires. Une solidarité, une conscience que tout bouleversement technologique vient mettre à mal. Perrault ne fait pas de passéisme, pour preuve les incessantes querelles entre les anciens et les jeunes qui parsèment le film. Le monde moderne est soumis à un capitalisme sauvage qui force les cadences jusqu’à la folie mais le monde des anciens était miséreux, demandait un travail surhumain pour arracher de la terre une bouchée de pain. Si les vieux sont déjà hors du monde moderne, les jeunes peinent à s’y accrocher. La classe ouvrière reçoit de plein fouet une modernité imposée, que ses modestes revenus lui empêchent de suivre. Obligés de pêcher avec des bateaux rafistolés, ils ne peuvent affronter la concurrence et utiliser des techniques de pêche plus modernes. Perrault raconte la disparition des anciens, et l’érosion de la génération la plus jeune de l’Île-aux-coudres.

A travers cette trilogie, Pierre Perrault ne témoigne pas, mais donne la parole à un peuple qui « cherche à prendre pied dans un présent convoité par les marchands d’images et les fabricants de savon. » Face aux images mortifères et aux propos figés, Perrault oppose un cinéma de la vie. Un cinéma qui palpite, libre et frondeur, un cinéma de la poésie et des mots.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Revenir à l'introduction de la trilogie

Par Olivier Bitoun - le 20 juillet 2007