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Critique de film
Le film

Le Témoin à abattre

(La Polizia incrimina la legge assolve)

L'histoire

A Gênes, une voiture de police conduisant un potentiel témoin contre des trafiquants de drogue, « le libanais », est plastiquée. Le commissaire Belli, qui a échappé de peu à l’attentat, tente de remonter la filière et d’atteindre ceux qui prennent les décisions dans le trafic et imposent leur corruption à la ville. Face à une organisation tentaculaire, et aux prises avec un système administratif complètement verrouillé, son enquête va vite tourner au cauchemar.

Analyse et critique

Durant l’âge d’or du cinéma italien, après la domination du péplum, du western et du giallo, vint le temps du polar italien. Relativement méconnu en France, le genre explose, après quelques œuvres qui en posèrent les bases, en 1972, avec notamment Société anonyme anti-crime. Beaucoup de grands noms du cinéma de genre s’y intéressent, dont Umberto Lenzi, Sergio Martino, Stelvio Massi et Enzo G. Castellari, plus connu aujourd’hui par la publicité tardive que lui fit Quentin Tarantino en nommant l’un de ses films Inglorious Bastards, en référence directe au titre américain de son film de guerre de 1978, Une poignée de salopards. Avec Le Témoin à abattre, Castellari entame un cycle de cinq polars italiens qui se conclura en 1980 avec Cobra, une belle réussite au crépuscule du genre. C’est aussi l’occasion pour le cinéaste d’entamer une longue et fructueuse collaboration avec Franco Nero, qui deviendra son acteur fétiche. Ce film de premières pour Castellari sera un classique du genre, proposant tous les éléments attendus d’un polar italien, tout en portant la marque visuelle de son metteur en scène.


L’histoire du Témoin à abattre est classique. Celle d’un flic qui s’attaque à une organisation criminelle, cherchant à en atteindre la tête pour purger la ville de la corruption et du banditisme, mais qui se heurte aux difficultés administratives et au caractère insaisissable des magnats du cime. Le flic, interprété par Franco Nero, c’est le commissaire Belli, constamment tourné vers l’action, comme il le montre dans chacun de ses gestes lorsqu’il est à l’image, pressé d’abattre le monde du crime. C’est le prototype de beaucoup de figures policières du polar italien, prêt à braver les règlements pour faire triompher sa justice et sa morale. On peut y voir notamment un prototype des rôles qu’interprètera Maurizio Merli dans de nombreux films, à tel point qu’il en empruntera presque le patronyme dans trois de ses films majeurs, devenant le commissaire Betti dans Brigade spéciale, Opération casseurs et Flic en jean. La finesse d’interprétation de Nero donne toutefois une profondeur bien supérieure à son personnage. A sa dimension d’homme d’action sans finesse, Franco Nero sait ajouter au caractère du commissaire Belli une facette plus faible, comme si le personnage avait conscience de sa propre impuissance. Durant tout le film, aucune des actions du commissaire ne porte ses fruits. Il est au mieux inutile, au pire dangereux pour ses proches. Mais, fait rare, le policier semble s’en rendre compte, une situation renforcée par les nombreux flash-back proposés par Castellari, qui apporte une dimension introspective plutôt rare dans un genre le plus souvent dominé par l’action.



L’action n’est pourtant pas absente. Elle s’impose même dès le début du film, par la figure de style la plus traditionnelle du polar italien : la course poursuite. Une longue séquence de plus de dix minutes, haletante, qui ouvre le film. Une séquence brillante qui plonge immédiatement le spectateur dans l’urgence du film, et qui évoque assez spontanément les séquences équivalentes de French Connection. L’ombre du film de William Friedkin plane constamment sur Le Témoin à abattre, avec Marseille comme ville-clé du récit et la présence au casting du génial Fernando Rey. Il tient de Cafiero, un parrain à l’ancienne qui voit son monde disparaître, comme un miroir dans le camp du mal du commissaire Belli. On pourrait aussi y voir une prolongation du personnage de Charnier qui, deux ans plus tard, est désormais dépassé et tente de maintenir l’illusion de son pouvoir dans sa vaste demeure, comme l’évoque un plan du final du film, où il paraît un peu perdu dans un décor majestueux mais écrasant. Cette influence américaine est classique du polar italien. Elle est aussi présente dans le style propre de Castellari, que l’on devine nettement inspiré par le cinéma de Sam Peckinpah, par sa manière de filmer la violence, inventive et éprouvante pour le spectateur, et son utilisation de ralenti. Le cinéaste italien peaufine ici son style, qui trouvera sa pleine puissance dans son polar suivant, Le Citoyen se rebelle, et notamment sa magnifique et ambitieuse séquence finale.



Le polar italien, c’est aussi un genre qui se fait témoin de la situation contemporaine de l’Italie et Le Témoin à abattre s’inscrit totalement dans cette démarche. Castellari entreprend une peinture sans concession de la ville de Gênes, sa grisaille, la dureté de son front de mer industriel et de sa situation. La très belle séquence dans laquelle le commissaire Belli fait face à un piquet de grève évoque la situation sociale du moment, avec ces ouvriers luttant contre le fascisme tout en cachant dans leurs rangs un criminel, illustration en une scène de toute la complexité des Années de plomb. On retiendra la séquence du meurtre du commissaire Scavino, collègue et supérieur de Belli, qui est une reconstitution proche de celui, bien réelle, du commissaire Calabresi, qui menait l’enquête sur l’attentat de la Piazza Fontana un an plus tôt. Le personnage de Scavino, interprété par un James Whitmore très juste, est par ailleurs particulièrement intéressant. Il se substitue ici au plus traditionnel procureur qui fait habituellement barrage aux intentions d’un policier vengeur. Scavino est plus bienveillant. Il partage les convictions et les volontés de Belli, mais il en est la version sage. Il empêche Belli de se précipiter et de se mettre en danger. Sa disparition devient un point de bascule du film. Belli, sans personne pour le freiner, va laisser libre cours à ses instincts, et courir à sa propre perte.


Le Témoin à abattre est un bel exemple de ce qu’est le polar italien. Il en contient tous les éléments constitutifs et toutes les figures de style traditionnelles. Il est aussi le témoin du style marqué d’Enzo Castellari, loin d’être un faiseur banal, qui met en place avec ce film les figures de mise en scène qu’il exploitera dans ses polars suivants. Un brillant coup d’essai, rythmé, riche, singulier par la profondeur qu’il accorde à ses personnages, et qui annonce les réussites à venir du cinéaste, notamment Le Citoyen se rebelle, qui sera lui un chef-d’œuvre du genre.

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Par Philippe Paul - le 11 mars 2021